La crise sociale, la lutte des classes et les élections de 2020

Par Andre Damon
31 août 2020

Les élections de 2020 se déroulent dans le contexte de la plus grande crise sociale, économique et politique de l’histoire moderne des États-Unis.

Le déclenchement de la pandémie de COVID-19 a profondément déstabilisé la société américaine. Plus de 185.000 personnes ont été tuées. Quelque 27 millions sont au chômage. Les files aux banques alimentaires s’étendent sur plusieurs pâtés de maisons et 20 pour cent des mères de jeunes enfants disent que leur famille n’a pas assez à manger.

Les efforts de la classe dirigeante pour forcer les travailleurs à reprendre le travail, malgré une pandémie qui fait rage, ont entraîné une vague de grèves et de protestations ; des millions de gens ont manifesté contre la violence policière dans des milliers de villes, grandes et petites, de tout le pays.

L’élection de 2020 se définit par ce double processus : la crise prolongée du capitalisme américain mise à nu par la pandémie et une croissance explosive du sentiment anticapitaliste et radicalisation de masse de la classe ouvrière, dans le cadre d’une vague croissante de révolte sociale dans le monde entier.

Chacune à sa manière, la Convention nationale démocrate il y a deux semaines et la Convention nationale républicaine la semaine dernière, constituaient la réponse des partis de la classe dirigeante à cette éruption d’opposition sociale, à laquelle tous deux sont hostiles et que tous deux craignent.

La réponse la plus directe est venue des Républicains. L’un après l’autre, leurs orateurs hystériques ont fulminé, certains criant littéralement, contre une marée d’opposition de gauche engloutissant la nation. Ils ont vitupéré contre le «marxisme», le «socialisme» et un « règne de la horde» imposé par des manifestants de gauche.

Quand il se montre obsédé par la montée du sentiment socialiste, Trump sait bien qu’il ne parle pas des Démocrates, de Biden, Pelosi, Sanders ou d’Alexandria Ocasio-Cortez. Il sait à qui il a à faire, tous autant qu’ils sont, et certains, comme Kamala Harris, ils les a directement financés. Il exprime bien plutôt la crainte dans la classe dirigeante d’une opposition de masse de la classe ouvrière émergeant en dehors du système bipartite.

La réponse des Démocrates elle, est plus sophistiquée. Mobilisant leur armée d’apologistes professionnels et d’expert en communication ‘parlant à gauche’, les Démocrates ont cherché à se présenter comme favorables aux revendications des manifestants anti-violence policière et des travailleurs confrontés au désastre social. Mais ce n’était que pour chloroformer et désarmer l’opposition montante, pour la fragmenter en une série d’«identités» opposées et la conduire dans l’impasse de la politique raciale.

Le fait que Bernie Sanders ait renoncé à parler de «révolution politique» dès que la pandémie a éclaté témoigne de la sensibilité des Démocrates à la croissance de la radicalisation sociale. Il est depuis devenu le plus enthousiaste des partisans du commis-voyageur du grand patronat Joe Biden.

Comme des vendeurs de médicaments brevetés, les deux partis présentent leurs candidats comme le remède miracle à ce qui afflige le pays. Mais il est déjà clair que cette élection, quelle que soit son issue, ne rétablira aucune normalité dans la vie politique américaine.

En fait, les crises auxquelles le pays est confronté sont si vastes, si profondes et si généralisées qu’aucune des deux conventions n’a été capable de les aborder ne serait-ce qu’en les nommant.

Le capitalisme américain, dont les exportations sont de moins en moins compétitives sur le marché mondial, est ‘accro’ à la dette. Ses entreprises aux valorisations astronomiques et primes massives pour les dirigeants, ne peuvent survivre sans distributions toujours plus importantes d’argent public. Jeudi, le dernier jour de la convention républicaine, la Réserve fédérale a annoncé un changement de sa méthodologie de base. Le seul but perceptible de cette modification était de dire aux marchés financiers qu’elle allait continuer à leur donner toujours plus d’argent, à l’infini.

«Des taux bas pour toujours», a clamé le Wall Street Journal, déclarant que cette stratégie conduirait à «plus de folies financières, de paniques et de krachs». Les marchés financiers se sont réjouis, les trois indices boursiers étant désormais en territoire positif pour l’année, malgré ce que l’on a appelé la pire crise économique en temps de paix depuis un siècle.

Des millions de personnes réduisent leurs dépenses alimentaires parce que le Congrès a refusé de prolonger l’aide d’urgence au chômage. Mais Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, a presque doublé sa richesse depuis le début de l’année, devenant ainsi la première personne à disposer d’une valeur nette de 200 milliards de dollars.

En arrière-plan, les avertissements se multiplient quant au fait que l’arrangement économique qui a donné naissance au «privilège exorbitant» de l’Amérique, l’hégémonie du dollar, pourrait prendre fin alors que le prix de l’or bat actuellement un record après l’autre.

Incapable de concurrencer le secteur technologique chinois en plein essor, qui a éclipsé les États-Unis dans plusieurs domaines clés, Washington provoque une «guerre froide» avec Pékin. L’Amérique est continuellement en guerre depuis trois décennies, mais son effort pour reconquérir le Moyen-Orient a été un désastre. Son énorme machine militaire est mise à rude épreuve. Dans les conflits simulés sur table, les initiés se plaignent de ce que l’armée chinoise bat les États-Unis. Et pourtant, chaque jour, les deux pays se rapprochent d’un affrontement militaire.

On a vu les effets toxiques de l’inégalité, de la réaction et de la guerre – avec l’indifférence de sociopathe face à la souffrance humaine qui en résulte – dans la réponse désastreuse de l’Amérique à la pandémie et son effroyable bilan de près de 200.000 morts.

La seule préoccupation de la Maison-Blanche, des gouvernements locaux et des grandes sociétés est de balayer les infections sous le tapis pour limiter la responsabilité civile des entreprises et les congés maladie payés. Le nombre de tests ne cesse de diminuer, et la Maison-Blanche a exigé la semaine dernière de façon choquante qu’on ne teste pas les personnes exposées à la maladie.

«Pourquoi les morts n’ont-ils pas d’importance ?», demande un chroniqueur du blog militaire Defense One. Des guerres sans fin – «des aventures militaires à l’étranger qui ont pris… des vies humaines… avec une négligence presque irresponsable» – argumente-t-il, ont rendu l’Amérique «anesthésiée» à la mort. En effet, la mort en masse a été tellement institutionnalisée que les nouvelles du soir ne font même pas état du nombre des morts quotidiennes.

Le «World Socialist Web Site» a expliqué dans la déclaration parue en 2017, «Révolution de palais ou lutte des classes», que l'opposition des Démocrates à Trump était axée sur des questions de politique étrangère. Ceux-ci ont exigé une politique plus agressive envers la Russie et la Chine, et ont même orchestré la destitution de Trump en se basant exclusivement sur des allégations selon lesquelles il ne soutenait pas suffisamment l'Ukraine dans sa «guerre chaude» avec la Russie.

En même temps, les Démocrates ont, depuis l’élection de Trump, collaboré avec la Maison-Blanche sur une base bipartite, pour réduire les impôts sur les sociétés ; porter les dépenses militaires à des niveaux records; mettre en place, avec des unités de patrouille frontalières, la Gestapo personnelle de Trump; et effectuer le plus grand renflouement des grandes sociétés de l’histoire, par le biais de la loi CARES.

Ce cours se poursuit avec les élections de 2020. Le Parti démocrate a bricolé une coalition d’anciens Républicains droitiers, de généraux, de représentants de la bureaucratie du renseignement, de membres de l’oligarchie financière et, surtout, des beaux quartiers. Ceux-ci reviennent comme un leitmotiv dans leur campagne – comme cible démographique du parti.

Autrement dit, le Parti démocrate mène sa campagne électorale de 2020 comme une répétition de celle de 2016, qui a abouti à la défaite d’Hillary Clinton au Collège électoral malgré qu’elle eût remporté le vote populaire par plus de trois millions de voix.

Comme il l’avait fait remarquer Trump avant son procès de destitution, il considérait l’élection comme une «guerre civile» où toutes les méthodes de lutte, politique, militaire et paramilitaire étaient autorisées. En revanche, ses adversaires Démocrates voient le conflit, selon les termes de l’ex-président Barack Obama, comme une «mêlée intra-muros» où la plus grande erreur serait d’être trop dur.

Mais hors des conflits de Washington, une autre force politique entre en scène. Ces derniers mois, les travailleurs de grandes usines de fabrication dans le cœur industriel des États-Unis, ainsi que les enseignants de tout le pays, ont commencé à former des comités de base pour résister aux efforts des sociétés et du gouvernement pour les forcer à travailler dans des conditions de plus en plus dangereuses.

Des millions de travailleurs et de jeunes ont participé à des manifestations de masse – selon certains, les plus importantes de l’histoire américaine – contre la violence policière et le déploiement de troupes fédérales dans les villes américaines par le gouvernement Trump.

Peu importe combien Trump fulmine et vitupère, se gonfle d’orgueil en imitant Mussolini, le prochain stade de la vie politique américaine sera un mouvement non pas de droite, mais de gauche, une offensive sociale et politique croissante de la classe ouvrière.

Ce mouvement n’a pas encore trouvé sa direction. Mais cela vient. La censure accrue du «World Socialist Web Site» et les efforts sanctionnés par les tribunaux pour que les candidats à la présidence du Parti de l’égalité socialiste, Joseph Kishore et Norissa Santa Cruz, ne puissent pas participer au scrutin, témoignent de la crainte généralisée de la classe dirigeante que le socialisme révolutionnaire ne trouve un public de masse.

L’Amérique entre dans une crise révolutionnaire dont la caractéristique centrale sera l’intersection des traditions historiques du trotskysme, représenté par le Comité international de la Quatrième Internationale, et du mouvement de masse mondial de la classe ouvrière.

(Article paru d’abord en anglais le 29 août 2020)

 

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