Les syndicats espagnols acceptent de fermer les usines Nissan de Barcelone

Par Alice Summers
25 août 2020

Avec un cynisme sans bornes, les syndicats espagnols ont signé un accord de fermeture des trois usines de Nissan à Barcelone, supprimant ainsi directement plus de 2500 emplois. 20.000 emplois supplémentaires seraient perdus parmi les sous-traitants et les travailleurs des équipementiers qui dépendent des usines automobiles.

Après environ 100 jours de grève des travailleurs de Nissan, le comité syndical d'usine de Barcelone – dirigé par les commissions ouvrières liées à Podemos (CC.OO), l'Union générale du travail pro-PSOE (Parti socialiste) (UGT) et l'Union des syndicats des travailleurs (USO) – est parvenu à un accord avec la transnationale japonaise le 5 août. Les usines doivent fermer d'ici le 31 décembre 2021.

Les syndicats ont proclamé universellement que l'accord était une victoire pour les travailleurs de Nissan. Raúl Montoya de l'USO l'a déclaré un «grand accord» et un «succès», affirmant qu'il sauvait des milliers d'emplois. Miguel Ruíz, porte-parole du comité d'usine de Barcelone, de la section catalane du même syndicat, a déclaré que cela permettait aux travailleurs d'éviter «des pertes d'emplois traumatiques».

Usine Nissan à Barcelone[source: Nissan Motors]

Le secrétaire automobile de l'UGT, Jordi Camona, l'a qualifié de «bon accord qui, pour le moment, dissipe l'incertitude autour de l'avenir de ces emplois». Le CCOO a publié une déclaration affirmant que l'accord est un «accord équilibré qui, malgré toutes les difficultés, répond aux aspirations du personnel».

Cela ne fait rien de tel. L'accord ne fait qu'ajouter une année supplémentaire à la bombe à retardement des licenciements collectifs, reportant d'un an environ 25.000 pertes d'emplois à la fin de 2021.

Dans le cadre de l'accord, les syndicats ont accepté de forcer les travailleurs à reprendre le travail à l'usine de Barcelone à partir de la fin du mois d'août, mettant fin à trois mois de grève.

Les travailleurs seront poussés à accepter des licenciements «volontaires» ou à prendre une retraite anticipée sur la base des soi-disant concessions louées par le comité d’usine que ce dernier aurait obtenues.

Ceux qui prennent une retraite anticipée se verront offrir des paiements sur une échelle mobile. Les travailleurs âgés de plus de 55 ans – qui auraient des difficultés à trouver un autre emploi – se verront proposer un plan de préretraite de 90 pour cent de leur salaire jusqu'à l'âge de 63 ans, tandis que les travailleurs âgés de 50 à 54 ans bénéficieront de 75 à 85 pour cent de leur salaire, selon leur âge. Les travailleurs nés après 1970, qui ne sont pas admissibles au régime de retraite anticipée, se verront offrir 60 jours de salaire pour chaque année de travail chez Nissan s'ils optent pour le licenciement «volontaire».

Les syndicats ont associé leur accord au rabais à la promesse d'un plan de «réindustrialisation», qui serait une commission «tripartite paritaire» entre les syndicats, Nissan et les autorités locales et nationales. Son objectif symbolique est d'encourager d'autres entreprises à reprendre les trois usines automobiles de Barcelone et à poursuivre la production. Nissan s'est apparemment engagé à inclure une clause dans tout contrat de reprise avec une nouvelle société «garantissant un recrutement prioritaire» à ses anciens salariés.

Cette fraude de pacotille ne sauvera pas les moyens de subsistance de milliers de travailleurs. Il n'y a aucune garantie que les usines resteront ouvertes avec un changement de propriété; elles doivent fermer le 31 décembre 2021, reprise ou non.

Les syndicats se sont effectivement lavé les mains du sort des travailleurs, les employés de Nissan n'ayant guère d'autre choix que de consentir tranquillement à leur licenciement. Le cadre de négociation des syndicats a été fondé sur l'inévitabilité supposée des fermetures d'usines que les syndicats ont fait avaler aux travailleurs aux moyens de maigres pécules.

De plus, les quelque 20.000 travailleurs qui ne sont pas directement employés par Nissan – mais externalisés, impliqués dans la chaîne d'approvisionnement de l'entreprise ou dépendant d'une autre manière de l'usine de Barcelone – ne tirent rien des négociations des syndicats. Environ une douzaine d'autres entreprises travaillent au sein de l'usine Nissan, représentant environ 1500 travailleurs, et 70 entreprises supplémentaires et des milliers d'autres travailleurs sont indirectement impliqués dans la fourniture et l'exploitation des usines.

Des manifestations ont déjà éclaté parmi les travailleurs sous-traités, qui menacent d'empêcher la réouverture de l'usine de Barcelone par une grève illimitée. Environ 500 travailleurs d'Acciona Facility Services, qui gère la logistique de l'usine Nissan, ont menacé de faire grève contre les suppressions d'emplois et leur exclusion des négociations. Cela est intervenu après qu'Acciona a informé les syndicats qu'elle allait annuler avant l’échéance son contrat avec Nissan, prévu pour la fin mars 2021, afin de réduire les coûts de licenciements. Acciona a déposé un avis de licenciement pour ses 580 employés de l'usine de Barcelone.

Environ 300 travailleurs sous-traités ont également intenté une action en justice, affirmant que leur statut d'emploi est un «transfert illégal de travailleurs» et qu'ils devraient être considérés comme des employés à part entière de Nissan, bénéficiant des mêmes droits et conditions. Des employés de la société de maintenance Segula et de la société de restauration Tecnove se sont également associés à l'action en justice.

Josep Pérez du cabinet d'avocats Collectiu Ronda, qui a intenté une action au nom de travailleurs sous-traités, a déclaré: «S'ils travaillent pour Nissan, s'ils fabriquent leurs véhicules et sont soumis aux règles et aux caprices de l'entreprise, ils devraient être reconnus pour ce qu'ils sont: Travailleurs Nissan.[ …] Normaliser l'existence de travailleurs de seconde zone, qui peuvent être privés de leurs droits sur le caprice des grandes entreprises brassant des bénéfices de plusieurs milliards de dollars, c'est attaquer les droits du travail de tous.»

La trahison des travailleurs de Nissan démasque les forces de la pseudo-gauche de la classe moyenne comme le groupe Corriente Revolucionaria de Trabajadores moréniste (CRT, Courant révolutionnaire des travailleurs) et son site Internet Izquierda Diario, qui cherchent à appuyer les syndicats et démoraliser les travailleurs.

Tout en formulant des critiques tactiques en sourdine contre l'UGT, le CCOO et l'USO et l'accord au rabais, ils ont clairement exprimé leur opposition à une perspective indépendante pour la classe ouvrière. Cherchant à canaliser l'opposition ouvrière derrière une soi-disant «gauche syndicaliste», le CRT a reproché à la Confédération générale du travail (CGT) de ne pas avoir «rompu ouvertement avec la feuille de route tracée par les syndicats majoritaires».

«Si la CGT veut présenter un choix différent de celui de l'UGT et du CCOO», a conseillé le CRT, «prendre à son compte leur politique et faire partie de cet accord de honte la laissera dans une très mauvaise posture pour représenter une direction alternative lors de conflits futurs.»

La CGT n'est pas une «direction alternative» pour la classe ouvrière. Sa fonction est de détourner les travailleurs désenchantés des grands syndicats par une rhétorique militante. Mais elle n'en est pas moins une créature de l'État que ses concurrents pro-PSOE et pro-Podemos.

En appuyant la CGT, le CRT moréniste cherche à semer des illusions dans les syndicats, dissimulant leur transformation universelle au cours des quatre dernières décennies, sur fond de la mondialisation de la production, en une aile corporatiste de l'État. Les énergies de ces forces de la pseudo-gauche sont déployées pour maintenir la domination de Podemos et la bureaucratie syndicale et bloquer le développement de la conscience socialiste dans la classe ouvrière.

Tout en promouvant les syndicats, le CRT appelle à la «nationalisation» des usines de Barcelone. Si une telle revendication devait être reprise par le gouvernement capitaliste Podemos-PSOE, elle ne marquerait pas le début d'un nouvel âge d'or pour les travailleurs, mais serait accompagnée d'appels à de nouvelles suppressions d’emplois pour rendre l'usine «viable». Après le krach de 2008, le gouvernement américain a fourni des milliards de dollars pour renflouer les constructeurs automobiles, ce qui a ensuite été suivi d’une baisse brutale de moitié des salaires des nouvelles embauches.

La lutte contre les suppressions d'emplois ne peut être menée qu'en rompant avec le cadre national en faillite des syndicats et en construisant un mouvement international dans la classe ouvrière. La nationalisation des usines sous contrôle ouvrier nécessite des luttes unificatrices en Espagne avec celles des travailleurs en Europe et dans le monde contre les sociétés transnationales, qui déplacent la production d'un pays à l'autre pour maximiser les profits. Cela implique la création de comités d'action de la base, indépendants des syndicats, dans le cadre d'une lutte pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 22 août 2020)

 

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