La France organise des exercices militaires conjoints avec la Grèce, menaçant la Turquie

Par Ulaş Ateşçi et Alex Lantier
15 août 2020

Le président français Emmanuel Macron a ordonné hier des exercices militaires conjoints des forces françaises et grecques en Méditerranée orientale. C’était en réponse à la reprise de l’exploration pétrolière turque dans les eaux contestées par la Grèce et la Turquie. Alors que la pandémie de COVID-19 intensifie les conflits politiques et stratégiques préexistants, le danger de guerre entre les puissances de l’OTAN s’accroît.

Mercredi, Macron avait demandé à la Turquie de mettre fin aux «décisions unilatérales sur l’exploration pétrolière». Il a ajouté qu’il allait «renforcer temporairement la présence militaire française en Méditerranée orientale dans les prochains jours, en coopération avec les partenaires européens, dont la Grèce».

Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a salué cette initiative, en affirmant : «Emmanuel Macron est un véritable ami de la Grèce et un fervent défenseur des valeurs européennes et du droit international».

Hier, le ministère français de l’armée a déclaré qu’il enverrait deux avions de chasse Rafale et la frégate Lafayette en Méditerranée orientale. Ce déploiement, a-t-il ajouté, vise à «souligner l’attachement de la France à la liberté de circulation, à la sécurité de la navigation maritime en Méditerranée et au respect du droit international». Ces forces sont arrivées dans le sud de l’île grecque de Crète, tandis que deux Rafales françaises ont également atterri à Chypre, selon des reportages des agences Reuters et Anadolu.

L’intervention belligérante de la France a eu lieu après qu’Ankara ait annoncé que son navire de recherche sismique Oruç Reis reprendrait ses opérations dans les eaux contestées pendant deux semaines. Ces annonces ont aggravé les tensions entre Ankara et Athènes. Les responsables turcs ont annoncé que leurs chasseurs et navires de guerre escorteront l’Oruç Reis et des navires auxiliaires dans la région, que les navires de guerre grecs suivent également.

La Grèce a publié une déclaration qui exigeait que la Turquie «mette immédiatement fin à ses actions illégales qui sapent la paix et la sécurité dans la région». Le gouvernement a mis les forces armées en état d’alerte. Mitsotakis a averti mercredi du «risque d’accident» lorsque «tant de forces navales se rassemblent dans une zone limitée» et a blâmé Ankara pour cette situation.

Un danger d’«accident» qui pourrait rapidement dégénérer en guerre totale est apparu lorsque les gardes-côtes grecs ont ouvert le feu sur un bateau privé au large de l’île de Rhodes en mer Égée mardi. Ils ont blessé deux civils turcs et un civil syrien à bord.

Le gouvernement Mitsotakis a également demandé une réunion d’urgence des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) au sujet du conflit. Les ministres des Affaires étrangères de l’UE doivent se réunir aujourd’hui. Lors d’une autre réunion à Vienne, le ministre grec des Affaires étrangères et le secrétaire d’État américain en visite, Mike Pompeo, doivent discuter des tensions croissantes dans la région.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a combiné les appels au dialogue avec un langage menaçant. Jeudi, il a déclaré que la négociation avec Athènes était «la seule voie vers une résolution en Méditerranée orientale», mais a accusé la Grèce et Chypre de «malveillance», et a ajouté: «ni pays ni entreprise ne peut mener des enquêtes dans nos zones sans notre permission».

Erdoğan a également critiqué l’ingérence néocoloniale flagrante du président français Macron au Liban après l’explosion meurtrière de Beyrouth, déclarant : «Macron et d’autres comme lui veulent seulement ramener la période coloniale par leurs actions dans la région».

Çağatay Erciyes du ministère turc des Affaires étrangères a tweeté lundi: «La Grèce revendique une zone de juridiction maritime de 40.000 kilomètres carrés en raison de cette minuscule île [de] Kastellorizo. Elle se trouve à deux kilomètres de la Turquie continentale et à 580 kilomètres de la Grèce continentale».

En juillet, les tensions sur l’exploration pétrolière dans la région ont failli dégénérer en un affrontement militaire entre les deux puissances de l’OTAN. Après l’intervention de la chancelière allemande Angela Merkel pour apaiser les tensions, Ankara a déclaré qu’elle avait cessé ses activités de recherche lors des négociations, soutenues par Berlin, avec Athènes. Cependant, la tentative de dialogue s’est effondrée en quelques semaines seulement, dans un contexte de rivalités croissantes entre les puissances impérialistes et régionales pour les ressources énergétiques et l’avantage stratégique.

Ces conflits découlent de la lutte menée par les forces impérialistes pour redistribuer les profits et les ressources des régions, une lutte qui a été lancée par la guerre impérialiste de 2011 en Libye et la guerre par procuration en Syrie. La découverte de réserves sous-marines de pétrole et de gaz en Méditerranée n’a fait qu’intensifier ces conflits. Les puissances impérialistes font la guerre pour servir les intérêts de sociétés transnationales comme Total en France et les compagnies pétrolières ENI en Italie. Pendant ce temps, des puissances régionales comme la Turquie, la Grèce et l’Égypte se battent pour des miettes qui proviennent des opérations de pillage impérialistes.

La destruction par l’OTAN du régime de Mouammar Kadhafi en Libye en 2011, dans laquelle la France a joué un rôle de premier plan, a eu des conséquences considérables et explosives. Le 6 août, l’Égypte et la Grèce ont signé un accord sur la «délimitation des juridictions maritimes» entre les deux pays. Cet accord contredit les revendications maritimes rivales convenues par la Turquie et le gouvernement libyen d’accord national (GNA) de Fayez al-Sarraj dans la capitale libyenne, Tripoli. Cet accord-là a largement étendu les eaux territoriales de la Turquie pour justifier ses revendications sur le pétrole en Méditerranée orientale.

Le mois dernier, le parlement égyptien a approuvé le déploiement de son armée en Libye pour soutenir les forces de Khalifa Haftar. Ce dernier est déjà soutenu par la France et la Russie, contre le GNA. Celui-ci est soutenu par l’Italie et la Turquie, dont les forces avancent sur la ville côtière de Syrte et la base aérienne de Jufra.

Après que Macron ait déclaré l’année dernière que l’alliance de l’OTAN était «en état de mort cérébrale», Paris a déclaré son soutien au Caire dans une confrontation potentielle avec la Turquie en Libye. La marine française a ensuite mené des exercices d’entraînement maritime conjoints avec des navires de guerre égyptiens le mois dernier en Méditerranée, «en préparation de missions de combat contre des forces hostiles».

L’annonce par Israël de son «soutien total» à la Grèce ne fait que souligner davantage le danger de guerre croissant dans la région. Dans une déclaration, le ministère israélien des Affaires étrangères a affirmé: «Israël exprime son soutien et sa solidarité totale avec la Grèce dans ses zones maritimes et son droit de délimiter sa ZEE [zone économique exclusive]». Israël, la Grèce et Chypre font tous partie du projet de gazoduc EastMed pour transporter le gaz de la Méditerranée orientale vers l’Europe via la Grèce et l’Italie.

C’est de plus en plus évident que les ressources de la Méditerranée orientale et des Balkans ne peuvent être exploitées de manière rationnelle et pacifique dans le cadre du système capitaliste des États-nations. Comme dans les années 1910, lorsque les guerres des Balkans ont dégénéré en Première Guerre mondiale entre les puissances impérialistes, les rivalités économiques et stratégiques croissantes dans la région menacent de dégénérer en conflit ouvert entre les grandes puissances militaires, déchirant l’alliance de l’OTAN.

La seule façon de s’opposer à une telle évolution est de mobiliser la classe ouvrière au niveau international dans un mouvement socialiste et antiguerre contre l’impérialisme.

Dans ces conditions, les partis d’opposition bourgeois des deux côtés de la mer Égée soutiennent les politiques agressives et militaristes des gouvernements grec et turc.

Alexis Tsipras, l’ancien premier ministre grec et actuel leader du parti pro-austérité Syriza («Coalition de la gauche radicale»), a lancé un appel belliciste pour mobiliser l’armée grecque contre la Turquie. Mardi, il a déclaré : «Nos forces armées connaissent la manière dont ces activités sismiques illégales doivent et peuvent se faire arrêter depuis octobre 2018 – date à laquelle elles l’ont tenté. Nous avons pleinement confiance en leurs capacités».

Faik Öztrak, le porte-parole du Parti populaire républicain kémaliste (CHP), a indiqué que son parti soutenait pleinement la politique en Méditerranée orientale du gouvernement Erdoğan: «Il est juste que le navire de recherche Oruç Reis soit déployé dans la région».

La seule issue à ces conflits croissants est une intervention politique indépendante de la classe ouvrière grecque, turque, française et internationale dans une perspective internationaliste et socialiste qui vise à renverser le système capitaliste dépassé des États-nations, la cause première de la guerre.

 

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