Un million de cas de coronavirus en Afrique: «la partie visible de l’iceberg».

Par Stephan McCoy
10 août 2020

L’Afrique, un continent de 1,2 milliard d’habitants, a maintenant enregistré 1 million de cas de COVID-19 et 21.617 décès. Bien que le virus ait été initialement lent à décoller, le nombre de cas n’a cessé d’augmenter à mesure qu’on levait les mesures de confinement et les restrictions mises en place pour enrayer la propagation du coronavirus.

Stacey Mearns, conseillère technique principale en santé d’urgence au Comité international de secours (IRC), a déclaré: «Le doublement des cas confirmés de COVID en juillet dans les pays africains est alarmant. Mais, nous craignons que cela ne soit que la partie émergée de l’iceberg.»

«Pour tous les pays où nous travaillons dans la région, les taux de dépistage sont bien inférieurs aux directives de l’OMS. Sans les tests, les «cas» n’existent pas. Mais, de dire que le virus ne se propage pas de manière incontrôlée serait complètement faux.»

L’Afrique du Sud est de loin le pays le plus touché, avec près de la moitié des infections – plus de 500.000 cas et plus de 9600 décès. Mais Mike Ryan, le principal expert de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en matière d’urgences sanitaires, a averti que l’Afrique du Sud préfigure ce qui risque de se passer sur tout le continent.

Les autres pays gravement touchés sont l’Égypte avec 95.000 cas et près de 5000 décès; le Nigeria avec 45.000 cas et 930 décès; l’Algérie avec 34.000 cas et 1273 décès; le Soudan avec 12.000 cas et 763 décès; le Maroc avec 30.000 cas et 449 décès; et le Ghana avec 40.000 cas et 206 décès.

Ces chiffres doivent être considérés avec prudence, car la plupart du continent manque d’installations de test adéquates. L’OMS recommande au moins un test pour 1000 personnes par semaine. Mais, certains des pays les plus pauvres, dont le Niger et le Sud-Soudan, ont effectué moins d’un test pour 1000 personnes depuis mars, de sorte que le nombre de cas est largement sous-estimé.

Le nombre de décès n’est également qu’une estimation approximative, car de nombreux pays ne disposent pas de systèmes rigoureux d’enregistrement des naissances ou des décès. Même en Afrique du Sud, où les statistiques sont globalement fiables, on a enregistré plus de 28.000 décès excédentaires depuis début mai, ce qui indique que le nombre réel de décès liés au COVID est trois fois plus élevé que les 9000 décès confirmés.

Les chiffres étant en hausse sur tout le continent, Matshidiso Moeti, directeur régional de l’OMS pour l’Afrique, a déclaré: «Nous craignons que… nous assistions à une augmentation des cas comme nous l’avons vu dans [d’autres] pays où on a assoupli les restrictions trop tôt».

Entre juin et juillet, le nombre de cas a augmenté de 500 pour cent, soit plus du double en juillet, malgré «une grave pénurie de tests et un accès insuffisant aux données» dans la plupart des pays africains. Cela suggère que l’incidence réelle de la maladie pourrait être beaucoup plus importante que ce que les chiffres officiels laissent entendre.

Tedros Adhanom Ghebreyesus, le secrétaire général de l’OMS, a lancé un avertissement au début de la pandémie: «prévoir le pire et s’y préparer dès aujourd’hui». Cela et ses appels aux gouvernements africains pour qu’ils «se réveillent», sont tombées dans l’oreille de sourds. La plupart des gouvernements ont imposé des fermetures et des couvre-feux stricts qui ont entraîné de graves difficultés pour des millions de personnes qui vivent dans des conditions de surpopulation et d’insalubrité. Ces gens dépendent pour leur subsistance de la recherche d’un travail comme journalier ou marchand de rue.

Les systèmes de soins de santé africains sont pour le moins fragiles. Alors que l’OMS recommande un ratio de 83 infirmières pour 10.000 personnes, l’Afrique subsaharienne compte moins de 20 infirmières pour 10.000 personnes.

En Côte d’Ivoire, il n’y a que six infirmières pour 10.000 personnes, contre 82 au Royaume-Uni, et en République démocratique du Congo, on compte 11 infirmières pour 10.000 personnes, contre 132 en Allemagne. La situation est pire dans les zones rurales: seuls 15 pour cent des agents de santé en Angola et 17 pour cent en Afrique du Sud desservent les zones rurales, où vit environ la moitié de la population.

Selon Bloomberg, l’Afrique comprends 3 pour cent des travailleurs du secteur santé dans le monde et 1 pour cent des ressources financières de ce secteur. Cela laisse les hôpitaux débordés de patients atteints de coronavirus et manquant d’oxygène et de respirateurs.

Les systèmes de santé africains, mal équipés, sous-financés et manquant de personnel, ont laissé les travailleurs de la santé exposés au virus. Plus de 18.000 travailleurs de la santé ont contracté le coronavirus sur le continent – alors qu’au moins 258 en sont déjà morts – en grande partie à cause du manque d’équipements de protection individuelle.

Selon l’OMS, au Liberia, qui a perdu 8 pour cent de ses professionnels de la santé à cause du virus Ebola, 184 – soit 16 pour cent de ses professionnels de la santé – se trouvent déjà infectés. En Guinée-Bissau, petite nation d’Afrique de l’Ouest, 176 des 2000 professionnels de la santé du pays, soit 9 pour cent, ont testé positifs au COVID-19, tandis que 16 pour cent au Niger et 15 pour cent en Sierra Leone ont été testé positifs, contre 3 pour cent aux États-Unis.

L’effet de la pandémie submerge et perturbe les systèmes et services de soins de santé pour le VIH/SIDA, la tuberculose et la malaria. Maladies qui aggravent également les effets du coronavirus et entraînent des pertes de vies supplémentaires.

L'Afrique de l'Est et l'Afrique australe présentent les taux les plus élevés de personnes vivant avec le VIH. Selon Avert, bien qu'elles ne comptent que 6,2 % de la population mondiale, ces régions représentent 54 % des 20,8 millions de personnes séropositives dans le monde.

En 2018, l’Afrique du Sud a ajouté 240.000 nouvelles infections. Tandis que le Mozambique (150.000), la Tanzanie (72.000), l’Ouganda (53.000), la Zambie (48.000), le Kenya (46.000), le Malawi (38.000) et le Zimbabwe (38.000) représentaient 50 pour cent de toutes les nouvelles infections. En 2018, 1,1 million d’enfants âgés de 0 à 14 ans vivaient avec le VIH en Afrique orientale et australe.

Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit que l’économie de l’Afrique subsaharienne se contractera de 3,2 pour cent cette année, tandis que la Banque mondiale prévoit que les économies africaines se contracteront de 2,1 à 5,1 pour cent.

Les économies les plus touchées devraient être l'Afrique du Sud, le Nigeria et l'Angola, principalement en raison de leur dépendance à l’égard de l’exportation de ressources minérales et pétrolières. Au Nigeria, le pays le plus peuplé d’Afrique avec 200 millions d’habitants, 70 pour cent de la population, dans les zones rurales et urbaines, a subi une baisse de revenus depuis le début de la pandémie.

L’économie africaine est fortement dépendante de l’agriculture, qui représente 23 pour cent du PIB et 60 pour cent de l’activité économique. Les importations de denrées alimentaires sont également fortement touchées. Ce sont deux secteurs qui sont durement touchés par les restrictions sanitaires. On a importé au moins 47 milliards de dollars de denrées alimentaires en 2018. Les perturbations du commerce et de la chaîne de valeur dues aux restrictions mondiales des transports et du commerce pourraient entraîner une baisse de 25 pour cent de ces importations. Ainsi la crise des soins de santé sera transformée en crise de la sécurité alimentaire.

Avant l’épidémie, 670 millions d’Africains étaient en situation d’insécurité alimentaire, dont 270 millions en situation d’insécurité alimentaire grave. L’année dernière, ce nombre avait augmenté de 10 pour cent dans 13 pays d’Afrique australe.

Selon Relief Web, 40 pour cent de la population d’Afrique australe sera en situation d’insécurité alimentaire à la suite de la pandémie et des chocs climatiques. Au Malawi, en Zambie, au Zimbabwe et en Afrique du Sud, 17 millions de personnes sont déjà en situation d’insécurité alimentaire en raison de la sécheresse. Même la Zambie, considérée comme le grenier à blé de l’Afrique, a connu «une insécurité alimentaire et hydrique aiguë, une forte malnutrition chronique, des maladies du bétail et la destruction des récoltes». En raison de la pandémie, au moins 2 millions de personnes vont connaître une grave insécurité alimentaire. Si l’on exclut l’Afrique du Sud, 60 pour cent de la population de la région dépend de l’agriculture à petite échelle.

Sur l’ensemble du continent, au moins huit travailleurs sur dix sont employés dans le secteur informel. Quelque 20 millions de personnes vont perdre leur emploi à cause de la pandémie.

Seuls 17,8 pour cent des travailleurs se trouvent couverts par un régime de protection sociale, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe sont les seuls pays à offrir un filet de sécurité sociale. Même cela est minime, l’Afrique du Sud excluant certains des travailleurs les plus vulnérables – comme ses 4 millions de migrants. Le pays ne parvient pas à fournir une grande partie des 2,2 milliards de dollars de soutien promis à de nombreux travailleurs.

Au Zimbabwe, l’Autorité nationale de sécurité sociale (NSSA) a perdu 22 millions de dollars dans une affaire bâclée avec un promoteur immobilier. Entre 8 et 10 millions de Zimbabwéens devraient avoir besoin d’une protection sociale au cours de la prochaine période de famine.

(Article paru d’abord en anglais le 8 août 2020)

 

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