Des escadrons de la mort fascistes se préparent à commettre des meurtres de masse en Allemagne

Par Jordan Shilton
8 août 2020

Les escadrons de la mort fascistes se préparent activement à assassiner en masse des opposants politiques en Allemagne le «Jour X», selon un article publié dimanche à la une du New York Times. Intitulé «Housses mortuaires et listes d'ennemis: comment des policiers et ex-soldats d'extrême droite se préparent pour le "Jour X"», l'article documente une vaste conspiration visant à accumuler de grandes quantités de munitions et d'armes, à établir des lieux sûrs, à identifier des opposants politiques et à se procurer le matériel nécessaire pour se débarrasser secrètement de cadavres.

L'article se concentre principalement sur le groupe d’extrême droite Nordkreuz (la croix du nord), qui s'est développé sous la direction d'un ancien soldat et actuel policier, Marko Gross, dans le Land de Mecklembourg-Poméranie occidentale, au nord-est de l'Allemagne. Nordkreuz est issu d'un plus grand groupe de discussion d'extrême droite créé par le soldat des forces spéciales allemandes (KSK) Andre Schmidt, surnommé «Hannibal». Gross, motivé par la haine des immigrés et l'opposition à l'ordre social actuel, est membre de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) néofasciste, et d'autres membres se sont appuyés sur les réseaux fascistes de la police et de l'armée pour obtenir plus de 50.000 cartouches de munitions, 30 houses mortuaires et des dizaines d'armes, dont une mitraillette Uzi. Ils ont dressé des listes d'opposants à éliminer, qui comprenaient des informations privées puisées dans les ordinateurs de la police. Des plans existaient également pour acheter plus de housses mortuaires et de la chaux vive, qui peut être utilisée pour masquer l'odeur des corps en décomposition.

Le reportage du Times sur ces détails effrayants, qui ne rappellent rien de plus que les escadrons de la mort fascistes qui ont opéré sous les dictatures militaires d'Amérique latine pendant les années 1970 et 1980 pour exterminer des milliers de militants et de travailleurs de gauche, est le deuxième en moins d'un mois sur l'infiltration fasciste de l'appareil d'État allemand. Dans un article très approfondi du 3 juillet, le journal a documenté l'infiltration par l'extrême droite de la police et de l'armée, la prise de contrôle effective du KSK par les fascistes et les plans des forces d'extrême droite pour lancer un soulèvement violent le «Jour X». Rappelant les conditions politiques pendant la République de Weimar après la Première Guerre mondiale, l'article du Times détaille comment un État supposément démocratique fait face à des conspirations d'extrême droite de toutes parts, surtout de l'intérieur. (Voir: Noyautage massif de l’armée et de la police allemande par les néonazis )

Le dernier article montre comment le réseau de discussion mis en place par «Hannibal» a servi de tremplin à des complots visant à exterminer des opposants politiques et à se préparer à des conditions de guerre civile. Gross et une trentaine de collègues ont rejoint le groupe fin 2015 au plus fort de la crise des réfugiés européens. «À leurs yeux, l'Allemagne faisait face à une invasion potentielle des terroristes, à un possible effondrement de son système de protection sociale, peut-être même à des troubles», a écrit le Times. En janvier 2016, Gross a créé un groupe parallèle et l'a appelé Nordkreuz.

Plus tard en 2016, Gross et d'autres membres de Nordkreuz se sont rendus à une foire aux armes à Nuremberg où ils ont rencontré «Hannibal» en personne. «Ils ont commencé à accumuler suffisamment de fournitures pour survivre pendant 100 jours, y compris de la nourriture, de l'essence, des articles de toilette, des talkies-walkies, des médicaments et des munitions», ajoute le Times. « M.Gross a collecté 600 euros auprès de chaque membre du groupe pour ces fournitures. En tout, il a amassé plus de 55.000 cartouches de munitions… Les membres du groupe ont appris à descendre en rappel la tour d'une caserne de pompiers désaffectée. Deux points de ramassage ont été désignés comme lieux de rencontre du jour X. Deux blocs opératoires entièrement fonctionnels ont été construits comme hôpitaux de campagne de fortune, dans un sous-sol et une maison mobile.

Gross a affirmé, ce qui est peu probable, qu'il ne se souvenait pas comment il avait accédé aux munitions et aux armes. Mais il a reconnu avoir un réseau de jusqu'à 2000 personnes partageant les mêmes idées dans l'armée allemande et d'autres agences d'État. Les armes trouvées au domicile de Gross ont été retracées et liées à une douzaine d’entrepôts de police et militaires à travers l'Allemagne.

Gross n'a laissé aucun doute quant au but de ces sinistres préparations. «Le scénario était que quelque chose de grave se produirait», a-t-il déclaré au Times. «On s’est demandé, à quoi fallait-il se préparer? Et on a décidé que si on faisait cela, on irait jusqu'au bout. »

Dans un témoignage de 2017 auprès des services de police, auquel a eu accès le Times, Horst Schelski, ancien officier de l'armée de l'air et membre de Nordkreuz, a décrit comment le groupe avait l'intention de mettre en œuvre ses préparatifs. «Des gens devaient être rassemblés et assassinés», a-t-il commenté. Schelski a rendu compte d'une réunion avec Jan Henrik H., un membre de Nordkreuz actuellement poursuivi pour infractions terroristes. Selon Schelski, H. a conservé un classeur épais dans son garage avec les noms, adresses et photos de politiciens et militants locaux. Certaines de ces informations se présentaient sous la forme de «notes manuscrites contenant des informations obtenues à partir d'un ordinateur de la police». H. a également demandé à Schelski des conseils sur la manière de transporter des captifs au-delà des points de contrôle qui pourraient être mis en place pendant une crise.

Le fait que les autorités policières et judiciaires ont laissé leurs structures pratiquement intactes n'est pas moins stupéfiant que les révélations de l’existence en coulisse d’un escadron de la mort. Gross est le seul membre à ce jour à avoir été mise en examen. Il a simplement été reconnu coupable de possession d'armes illégales et condamné à 21 mois de prison avec sursis. Dans l'enquête terroriste en cours contre les deux autres membres de Nordkreuz, Gross est un témoin. Gross s'est vanté au Times que le lieu sûr de Nordkreuz reste prêt à être utilisé. «Le réseau est toujours là», a-t-il déclaré.

Aussi dérangeantes que soient les révélations de Nordkreuz, elles ne représentent que la pointe de l'iceberg. De nouvelles informations sont dévoilées pratiquement tous les jours sur de nouveaux réseaux d'extrême droite au sein de la police, de l'armée ou des services de renseignement. Au cours des dernières semaines, un nombre croissant d'artistes, de politiciens, de militants et de journalistes de gauche ont reçu des menaces de mort signées «NSU 2.0», une référence à l'organisation terroriste néonazie Parti national-socialiste souterrain qui a commis dix meurtres au cours d'une décennie. Des informations privées sur plusieurs destinataires de ces lettres, dont l'avocate Seda Başay-Yıldız, qui représentait les victimes de la NSU au procès, ont été obtenues à partir des ordinateurs de la police de l'État de Hesse. Le policier dont l'ordinateur a été utilisé pour obtenir les informations de Başay-Yıldız faisait partie d'un groupe de discussion d'extrême droite composé de dizaines de policiers en Hesse. Suite à ce scandale, le chef de la police du Land a démissionné.

Cela démontre que les réseaux d'extrême droite ne sont pas seulement répandus en Allemagne, mais qu'ils ont de plus en plus étendu leur contrôle sur les institutions étatiques mêmes, officiellement chargées d'enquêter sur les activités criminelles d'extrême droite. Comme Dirk Friedriszik, un politicien du Land de Mecklembourg-Poméranie occidentale, l'a déclaré au Times: «Ce n'est pas seulement le KSK. Le vrai souci est que ces cellules sont partout. Dans l'armée, dans la police, dans les unités de réservistes.»

La résurgence des forces fascistes au sein de l'appareil d'État allemand révèle la fraude de la propagande d'après-guerre dépeignant la République fédérale comme un bastion de la démocratie au centre d'une Europe toujours plus unie. La réalité est que les mêmes contradictions objectives du capitalisme qui ont encouragé la bourgeoisie allemande à se réfugier dans le fascisme hitlérien dans les années 1930 poussent ses descendants à cultiver des troupes de choc d'extrême droite. L'impérialisme allemand a besoin de telles forces pour poursuivre ses intérêts de manière plus agressive à travers le monde dans des conditions où les rivalités entre les grandes puissances pour les marchés, les matières premières et l'influence géostratégique s'intensifient. Dans le même temps, l'élite dirigeante est confrontée à des inégalités sociales croissantes et à une opposition populaire croissante dans le pays, qui ne seront qu’exacerbées par la campagne criminelle de retour au travail de la classe dirigeante en pleine pandémie.

La renaissance du militarisme allemand a été préparée par un complot politique dans le dos de la population à la fin de 2013 et en 2014, qui impliquait tous les partis politiques, les journalistes et les universitaires. Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en février 2014, le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Frank-Walter Steinmeier, a déclaré que «l'Allemagne est trop grande pour se limiter à commenter la politique mondiale sans y participer» et a déclaré que l'ère de la retenue militaire allemande était révolue. Le même mois, le professeur Jörg Baberowski a déclaré à Der Spiegel: «Hitler n'était pas un psychopathe, il n'était pas cruel. Il ne voulait pas parler de l'extermination des Juifs à sa table.»

Lors d'un congrès d'urgence de leur parti tenu en septembre 2014, les trotskystes allemands du Sozialistische Gleichheitspartei (SGP, Parti de l’égalité socialiste) ont identifié le lien étroit entre la renaissance des ambitions allemandes de grande puissance et la résurgence des opinions d'extrême droite et pronazies. «L'histoire fait un retour en force», a déclaré la résolution (article en anglais). «Près de 70 ans après les crimes des nazis et sa défaite pendant la Seconde Guerre mondiale, la classe dirigeante allemande adopte à nouveau la politique impérialiste de grande puissance de l'Empire Kaiser et d'Hitler.»

Partant de cette analyse, le SGP a lancé une lutte contre le militarisme et la guerre, et la montée de l'extrême droite, y compris une dénonciation des efforts de Baberowski et d'autres universitaires pour réécrire l'histoire allemande afin de banaliser les crimes des nazis.

La réécriture de l'histoire par Baberowski a été adoptée par un milieu médiatique et politique favorable à ses desseins, qui la considérait comme une composante essentielle de sa lutte idéologique pour briser l'opposition populaire généralisée à la renaissance du militarisme allemand. Baberowski a même reçu un soutien généreux d'institutions universitaires internationales, avec une bourse de recherche de 300.000 $ qui lui a été accordée par l'Université de Princeton pour étudier les dictatures en tant qu'«ordre politique alternatif» à la démocratie.

Les révélations du Times montrent clairement qu'au moment même où Baberowski était défendu contre toutes les critiques, les fascistes et autres militants d'extrême droite infiltraient la police, l'armée et les forces de sécurité et se préparaient concrètement à créer des escadrons de la mort pour éliminer les opposants politiques. Dans le même temps, l'armée allemande était déployée dans un nombre toujours croissant d'interventions impérialistes étrangères, surtout en Afrique et au Moyen-Orient.

Soulignant que la principale source de soutien aux fascistes était fournie par la conspiration au sein de l'establishment politique et de l'appareil d'État, la classe dirigeante a lancé une persécution brutale contre les forces politiques menant une lutte contre le militarisme et mettant en garde contre la menace fasciste. En 2018, l'Office fédéral pour la protection de la Constitution, l'agence allemande de renseignement, a inclus le SGP en tant qu'organisation «d'extrême gauche» dans son rapport annuel et l'a déclaré «objet de surveillance». L'agence a justifié cette attaque flagrante contre les droits démocratiques en déclarant que «la lutte pour une société démocratique, égalitaire et socialiste» et «l'agitation contre "l'impérialisme" et "le militarisme présumés"» sont anticonstitutionnelles, c'est-à-dire illégales. L'agence de renseignement était dirigée à l'époque par Hans-Georg Maassen, qui, après avoir été contraint de quitter son poste après avoir déclaré son soutien à un déchaînement fasciste dans la ville de Chemnitz, est devenu un partisan ouvert de l'AfD.

L'establishment politique a également encouragé la poussée de l'AfD pendant cette période et l'a pleinement intégrée dans les structures de l'État. Cela a atteint un point culminant plus tôt cette année lorsque les chrétiens-démocrates et les démocrates-libéraux (FDP) se sont appuyés sur les votes de l'AfD dans le Land de Thuringe pour faire élire le politicien FDP Thomas Kemmerich au poste de ministre président. Kemmerich est ainsi devenu le premier ministre-président en Allemagne d'après-guerre à avoir été élu avec le soutien d'un parti fasciste. (Voir: Sonner l'alarme! Conspiration politique et résurgence du fascisme en Allemagne )

La pandémie de coronavirus a accéléré l'adoption de politiques d'extrême droite et fascisantes par l'élite dirigeante. Alors que la grande coalition déclenchait sa campagne criminelle de retour au travail, qui met en danger la vie de centaines de milliers de travailleurs, le président du Parlement fédéral Wolfgang Schäuble a avancé la thèse fascisante selon laquelle la loi fondamentale allemande (constitution) ne protège pas le droit à la vie. Lançant une discussion sur les «vies sans valeur» à l'occasion du 75e anniversaire du suicide d'Hitler dans le bunker du Führer, Schäuble a déclaré: «S'il y a une valeur absolue dans notre Loi fondamentale, c'est la dignité de la personne […] Mais cela ne nous empêche pas de devoir mourir ».

Pour aider à imposer sa politique profondément impopulaire de réouverture des entreprises et des écoles, les autorités ont facilité des manifestations d'extrême droite qui incluaient des forces d'extrême droite et explicitement pro-nazies. Lors d'une manifestation d'environ 20.000 personnes à Berlin le week-end dernier, qui a été organisée principalement par des forces d'extrême droite liées à la police, aux agences de renseignement et à l'AfD, des participants ont agité le drapeau du Reich allemand et d'autres insignes anticonstitutionnels sous les yeux de la police. Ces manifestations orchestrées sont ensuite présentées comme une expression légitime de l'opinion populaire de «citoyens inquiets» à laquelle les politiques doivent répondre.

L’interdépendance entre la politique étrangère allemande et les forces néo-fascistes devient également de plus en plus difficile à dissimuler. Lors d'un récent événement à Budapest, où la ministre allemande de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer a célébré avec son homologue hongrois la livraison d'une cinquantaine de chars «Leopard 2» de fabrication allemande au régime autoritaire d'Orbán, l'arrivée des chars était accompagnée de la chanson «Marche des chars» du groupe fasciste Kárpátia. Selon Der Spiegel, la musique de Kárpátia «glorifie la période autoritaire et antisémite de Horthy de l'entre-deux-guerres et le combat des soldats hongrois alliés à Hitler en Union soviétique». Der Spiegel poursuit: «Dans ses paroles, le groupe appelle à une Grande Hongrie ethniquement pure, de l'ouest de l'Ukraine à la côte adriatique croate.»

L'adhésion de l'élite dirigeante allemande à l'extrême droite fait partie d'un processus international poussé par l'aggravation de la crise mondiale du capitalisme. Aux États-Unis, le gouvernement Trump, qui cherchait à lancer un coup d'État militaire en réponse aux manifestations de masse contre la brutalité policière en juin, a dépêché des agents fédéraux vêtus d'une tenue militaire de la police fascisante du service de l'immigration et des douanes pour intimider les manifestants pacifiques et les détenir sans cause fondée. (Voir: Arrêtez le coup d'État de Trump! Mobiliser la classe ouvrière contre l'autoritarisme et la dictature )

La résurgence de l'extrémisme de droite en Allemagne, qui prend désormais les formes les plus inquiétantes, comme le montrent les activités des cellules terroristes et des escadrons de la mort, ne bénéficie pas d'un soutien de masse. Au contraire, c’est le résultat d'une conspiration politique d'en haut impliquant les principaux partis, les médias, des universitaires et des journalistes de premier plan. Comme l'explique le secrétaire national adjoint du SGP Christoph Vandreier dans son livre Why Are They Back? Historical Falsification, Political Conspiracy, and the Return of Fascism in Germany, qui documente la lutte du SGP contre la montée de l'extrême droite: «Alors que l'élite dirigeante a fondé sa conspiration en 1933 sur un mouvement fasciste existant, c'est aujourd'hui le contraire. La montée en puissance de l'AfD est le résultat d'une conspiration similaire. Elle ne peut être comprise sans étudier les rôles du gouvernement, de l'appareil d'État, des partis politiques, des médias et des idéologues des universités, qui ont ouvert la voie à l'AfD.»

Le seul parti qui lutte systématiquement contre la montée de l'AfD et le retour du fascisme et du militarisme en Allemagne est le Sozialistische Gleichheitspartei. Ses avertissements ont été confirmés. La tâche urgente qui se pose maintenant est de construire le SGP en tant que parti de masse de la classe ouvrière allemande et internationale pour donner à l'opposition croissante des travailleurs au militarisme, à la guerre et à la montée de l'extrême droite une direction politique consciente guidée par un programme socialiste et internationaliste.

(Article paru en anglais le 7 août 2020)

 

Commenting is enabled but will only be shown on the live site.