Explosion au port de Beyrouth: un crime contre les travailleurs libanais

Par Jean Shaoul
7 août 2020

L’explosion catastrophique qui a ravagé la zone portuaire de Beyrouth mardi après-midi a aggravé la colère de longue date envers la classe dirigeante ultra-riche du Liban.

L'explosion est une condamnation accablante de l'élite politique libanaise, qui a permis le stockage de grandes quantités de nitrate d'ammonium hautement explosif dans un entrepôt du port pendant des années sans mesures de contrôle de sécurité appropriées.

Il s'agit de l'une des nombreuses catastrophes récentes à travers le monde qui étaient entièrement prévisibles et évitables, qui constituent dans leur ensemble une condamnation sans appel du capitalisme et des élites dirigeantes du monde – parmi lesquelles figurent l’embrasement de Grenfell Tower à Londres en 2017, l'effondrement en 2013 du bâtiment Rana Plaza à Dhakar, au Bangladesh, la marée noire de pétrole de BP Deepwater Horizon en 2010 dans le golfe du Mexique et, la plus meurtrière de toutes, la pandémie de coronavirus.

Vue générale de la scène de l’explosion qui a frappé le port de Beyrouth, au Liban, le mercredi 5 août 2020 (source: AP Photo / Bilal Hussein)

L'incendie qui a suivi deux explosions massives a tué au moins 135 personnes et en a blessé 5000 autres. Parmi les morts et les disparus figurent des soldats, des pompiers et des premiers intervenants libanais. On s'attend à ce que le bilan s’alourdisse à mesure que les secouristes fouillent les décombres des dizaines de milliers de bâtiments qui ont été détruits ou endommagés.

Alors que la brume brune et les vapeurs des explosions massives se dissipaient, Beyrouth est apparue comme une zone de guerre, avec des destructions plus importantes qu'après des semaines de bombardements intensifs pendant la guerre civile au Liban de 1975-1989. Les dégâts se sont étendus sur la moitié de la ville, pour un coût estimé à 3 milliards de dollars, et 300.000 personnes seraient désormais sans abri, selon le gouverneur de la ville, Marwan Abboud, dans une ville où la pénurie de logements était déjà très forte.

Le système de santé mal équipé, déjà submergé par la pandémie de coronavirus, a subi des dégâts dans plusieurs de ses hôpitaux. Avec la surcharge de patients, le personnel soignant est obligé de trier les patients à l'extérieur, tandis que la Croix-Rouge travaille avec le gouvernement pour mettre en place des morgues.

Bien que la cause de l'explosion reste à être officiellement identifiée, de hauts responsables ont déclaré aux agences de presse que la cause probable était le nitrate d'ammonium, stocké dans l'entrepôt 12 du port, qui s'est enflammé après que des travaux de soudure aient incendié l'entrepôt.

Le produit chimique était stocké après avoir été confisqué au Rhosus, un navire battant pavillon moldave, en 2014. Selon le Guardian, le navire appartenait à Teto Shipping, dont le propriétaire-gérant Igor Grechushkin, un ressortissant russe, vivrait en Chypre. Il abandonna le navire qui naviguait de la Géorgie au Mozambique via Beyrouth, après un différend avec les autorités portuaires, laissant ses marins bloqués avec des salaires impayés pendant près d'un an.

L'ancien capitaine du navire en 2014 avait envoyé une lettre aux journalistes russes se plaignant d'être «retenu en otage» à bord du navire. Il a écrit que les autorités de Beyrouth «ne veulent pas d'un navire abandonné au port, en particulier avec une cargaison d'explosifs, ce qu'est le nitrate d'ammonium. Autrement dit, c'est une bombe flottante, et l'équipage est un otage à bord de cette bombe.»

Pourtant, il a fallu un an avant que l'équipage ne soit libéré du navire et que le nitrate d'ammonium soit confisqué et entreposé.

Le nitrate d'ammonium est un produit chimique puissant, normalement utilisé dans la production d'engrais et d'explosifs miniers. Ses dangers sont bien connus. Les risques mortels de le stocker dans un port ont été tragiquement confirmés en 2015, lorsqu'une série d'explosions, dont l'une impliquait la détonation d'environ 336 tonnes de nitrate d'ammonium, ont tué 173 personnes et blessé des centaines d'autres dans un dépôt de conteneurs au Port chinois de Tianjin. Les incendies causés par les explosions initiales ont continué de brûler, entraînant de nouvelles explosions.

La quantité de nitrate d'ammonium stockée au port de Beyrouth était bien plus élevée. Le premier ministre Hassan Diab a tweeté: «Il est inacceptable qu'une cargaison de nitrate d'ammonium estimée à 2750 tonnes soit présente depuis six ans dans un entrepôt sans prendre de mesures préventives, mettant en danger la sécurité des citoyens.»

L'explosion produite était un cinquième de la puissance de celle produite par la bombe atomique larguée sur Hiroshima.

Diab a déclaré trois jours de deuil national pour les victimes de l'explosion, a fait les promesses habituelles de traduire les responsables en justice et a promis qu'ils «en paieraient le prix». Il a appelé les «pays amis» à apporter leur aide.

De hauts responsables du port et des douanes seraient assignés à résidence. Le gouvernement a maintenant déclaré l'état d'urgence, plaçant Beyrouth sous la loi militaire pour les deux prochaines semaines.

L'annonce de Diab n'a rien fait pour empêcher le président américain Donald Trump de déclarer lors d'une conférence de presse mardi que l'explosion «ressemble à une terrible attaque».

Il a dit que l'armée américaine pensait que c'était le résultat d'une bombe, une suggestion à laquelle le Pentagone ne voulait pas souscrire. Les remarques sans fondement de Trump indiquent dans quelle mesure il est prêt à attribuer tout événement au terrorisme, pour être utilisé comme un casus belli potentiel. On ne peut qu'imaginer sa réponse si l'explosion s'était produite en Chine ou en Russie, et encore plus si elle s'était produite aux États-Unis.

Selon Reuters, malgré plusieurs enquêtes et des ordres officiels pour retirer le produit chimique de l'entrepôt, rien n'a été fait. Un responsable anonyme au courant de la première enquête a déclaré: «C'est de la négligence», ajoutant que la question du stockage en toute sécurité du puissant produit chimique avait été soumise à plusieurs comités et juges et «rien n'a été fait» pour ordonner le retrait ou l'élimination du produit.

Reuters a cité une autre source disant qu'une équipe qui avait inspecté le produit il y a six mois a averti qu'il pourrait «faire exploser tout Beyrouth» s’il n'était pas enlevé.

L'explosion aura des conséquences économiques, sociales et politiques dévastatrices. Le gouvernement de Diab, porté au pouvoir après les manifestations massives d'octobre dernier contre la pauvreté, la mauvaise gestion du gouvernement, la corruption et le sectarisme politique, a été était déjà soumis à des appels répétés pour sa démission.

Le pays de 6 millions d'habitants, dont 2 millions de réfugiés, est déjà sous le choc de sa pire crise économique et financière – y compris une monnaie qui a perdu 80 pour cent de sa valeur ces dernières semaines, la flambée de l'inflation, le doublement des prix des denrées alimentaires, et une pauvreté généralisée et en constante augmentation, exacerbée par la pandémie de coronavirus.

En novembre dernier, bien avant la pandémie, la Banque mondiale a estimé que 45 pour cent de la population libanaise vivait en dessous du seuil de pauvreté, contre 33 pour cent avant septembre, et 22 pour cent vivaient dans l'extrême pauvreté. Elle a prédit que la faillite imminente du pays entraînerait une nouvelle augmentation à 50 pour cent en 2020.

Les dégâts qu’a subis le port sont susceptibles de provoquer des pénuries d'articles essentiels tels que la nourriture, le carburant et les fournitures médicales, car le pays importe la plupart des produits de base. Le port gère 60 pour cent des importations du Liban, que le port nord de Tripoli est mal équipé de compenser, dans des conditions où le pays est entouré par la Syrie déchirée par la guerre, et Israël, avec qui il est officiellement toujours en état de guerre.

L'incendie a endommagé ou détruit le terminal céréalier et les silos qui contiennent normalement 85 pour cent des céréales du pays, en grande partie en provenance de Russie et d'Ukraine, bien que ses stocks aient été considérablement inférieurs à la normale en raison d'une pénurie généralisée de pain pendant la pandémie.

En avril dernier, en pleine pénurie prévue de blé et d'autres produits essentiels, le gouvernement a mis en garde contre une pénurie alimentaire imminente et a annoncé qu'il importerait du blé supplémentaire à son propre compte – la majorité du blé est importée par des meuneries privées – la première fois depuis 2014. On ne sait pas comment il paierait cela, étant donné la pénurie de réserves de devises étrangères au Liban.

La destruction du grenier du port a laissé le pays, qui importe plus de 80 pour cent de ses céréales, avec moins d'un mois de réserves. Cela n'a pas empêché Raoul Nehmen, le ministre de l'Économie, d’affirmer mercredi: «Il n'y a pas de crise du pain ou de la farine» et «Nous avons suffisamment de stocks et de bateaux en route pour couvrir les besoins du Liban à long terme.»

(Article paru en anglais le 6 août 2020)

 

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