Le retrait des troupes américaines et le retour du militarisme allemand

Par Peter Schwarz
5 août 2020

Les États-Unis veulent retirer un tiers de leurs près de 36 000 soldats stationnés en Allemagne. Cela a été annoncé par le secrétaire à la Défense Mark Esper lors d'une conférence de presse à Washington, le 29 juillet. Le retrait était attendu puisque le président Donald Trump avait menacé à plusieurs reprises de «punir» l'Allemagne de cette manière parce qu'elle ne dépensait pas assez pour l'armée.

Le nombre annoncé par Esper était étonnamment élevé. Alors qu'il avait été question de retirer d'Allemagne 9 500 soldats, le nombre s’élève maintenant à 11 900. Quelque 5 600 soldats doivent être transférés vers d'autres bases en Europe et 6 400 seront rapatriés aux États-Unis. Les centres de commandement de la région de Stuttgart sont particulièrement touchés. Par exemple, le haut commandement européen des forces américaines doit être transféré au quartier général de l'OTAN en Belgique et le commandement des opérations en Afrique dans un lieu jusqu'alors inconnu. Un escadron d'avions de combat sera transféré de Spangdahlem dans l'Eifel en Italie et le régiment de blindés sur roues de Vilseck, en Bavière, aux États-Unis.

Le président Trump rend visite aux soldats américains en Allemagne en décembre 2018 (Official White House Photo de Shealah Craighead)

Si Trump a de nouveau justifié le retrait sur Twitter jeudi en disant que les Allemands étaient en retard avec leur «contribution de 2% à l'OTAN», Esper a cité des raisons liées à la politique de sécurité. Le transfert de troupes augmentait la dissuasion, renforçait les alliés et servait à rassurer les alliés, a-t-il affirmé.

La relation entre les États-Unis et l'Allemagne s’est fortement refroidie. De nombreuses tensions et conflits séparent les anciens «partenaires». Cela va du gazoduc Nordstream 2, à l'achèvement duquel les États-Unis font obstacle par tous les moyens, aux conflits commerciaux croissants, en passant par l'accord nucléaire avec l'Iran, les accords internationaux de désarmement nucléaire et l'attitude envers la Chine – pour ne citer que les plus importants. .

Les tensions germano-américaines ne sont pas nouvelles; il y avait déjà eu des divergences sur la guerre en Irak en 2003 et la guerre en Libye en 2011. Mais maintenant, elles ont atteint un niveau de gravité jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Les deux puissances qui se sont combattues lors de deux guerres mondiales impérialistes s'affrontent avec de plus en plus d’hostilité.

Jusqu'à présent, les deux parties avaient bénéficié de l'Alliance Atlantique. Les bases américaines en Allemagne ont servi de plaque tournante stratégique pour les guerres américaines au Moyen-Orient et en Afrique. Les troupes et les armes ont été transférées via l'Allemagne, et les opérations dirigées à partir du sol allemand, dont l’emploi de drones meurtriers. Aucun gouvernement allemand n'a jusqu'à là cherché à limiter ou empêcher cette activité.

L'Allemagne et les États-Unis collaborent également étroitement aux mesures de l'OTAN contre la Russie. L'Allemagne est la zone de départ la plus importante pour les unités de l'OTAN déployées aux frontières avec la Russie. Esper affirme que le retrait des troupes d'Allemagne n’y changera rien puisque les unités rappelées aux États-Unis continueront d'être prêtes pour des opérations de rotation dans les pays d'Europe de l'Est.

Mais les experts en doutent. Dans une tribune libre communne pour le Tagesspiegel, l'ancien ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel (Parti social-démocrate, SPD), le directeur de l'Institut de l’économie allemande, Michael Hüther, et l'expert en politique étrangère de l'Union chrétienne-démocrate (CDU) Norbert Röttgen écrivent: «La décision de Washington une fois de plus, porte atteinte à la base de confiance établie au cours des décennies entre les partenaires transatlantiques, à la cohésion de l'Occident et à son efficacité politique mondiale. Les régimes autoritaires et les acteurs peu libéraux en prendront note avec plaisir. »

Aux États-Unis également, les démocrates et les républicains critiquent considérablement les plans de retrait annoncés unilatéralement par Esper et Trump sans vote à l'OTAN. Le sénateur républicain Mitt Romney, par exemple, un opposant de Trump, a déclaré que le retrait des troupes américaines d'Allemagne serait «un cadeau pour la Russie».

De nombreux commentateurs allemands espèrent que le plan de retrait – qui, en raison des coûts élevés, nécessite l'approbation du Congrès – sera interrompu au plus tard après l'élection présidentielle de novembre. Cependant, cela ne modifierait guère les tensions transatlantiques croissantes.

En Allemagne, les représentants du Parti de gauche et certains sociaux-démocrates, en particulier, se sont félicités du retrait de troupes annoncé. Le fondateur et chef de longue date du Parti de gauche, Gregor Gysi, a commenté sur Twitter: «Retrait des troupes américaines: je raffole de la punition. Si c'est la seule punition que #Trump puisse donner, pourquoi pas »

Ce tweet souligne que Gysi est un cynique par excellence. WikiLeaks avait déjà révélé il y a 10 ans que Gysi soutenait le militarisme. Dans un câble diplomatique publié par la plate-forme, l'ambassadeur américain de l'époque, Philip Murphy, a décrit la visite du politicien du Parti de gauche au représentant américain à Berlin. Gysi lui avait assuré, «de façon sociable et d'humeur bavarde», qu'il n'avait pas besoin de s'inquiéter de l'attitude du Parti de gauche envers l'OTAN, a rapporté Murphy à Washington.

Maintenant, Gysi prétend que le retrait annoncé des troupes américaines est une contribution au désarmement militaire. En réalité, il sert l'objectif de l'escalade militaire – du côté américain comme du côté allemand et européen.

Pour les États-Unis, cela fait partie d'un déplacement de leur poids militaire vers le Pacifique, qui avait déjà commencé sous le président démocrate Barack Obama. L'impérialisme américain n'est pas disposé à accepter la montée en puissance de la Chine et prépare une frappe militaire contre cette puissance nucléaire. Depuis le début de la pandémie de coronavirus, les provocations et les préparatifs de guerre contre la Chine se sont massivement multipliés.

Avec le retrait partiel, Washington fait en même temps pression sur les membres européens de l'OTAN pour qu'ils augmentent leur propre contribution à l’affrontement avec la Russie et soutiennent les États-Unis dans le conflit avec la Chine. Il existe des divergences considérables sur ces deux points, en particulier avec l'Allemagne. Celles-ci sont désormais si profondes qu'elles pourraient conduire à l'éclatement de l'OTAN.

Si Berlin joue un rôle de premier plan dans l'offensive contre la Russie et dirige le groupement tactique de l'OTAN en Lituanie, il maintient son adhésion à la construction du gazoduc Nordstream, qui transporte le gaz naturel russe à travers la mer Baltique directement vers l'Allemagne. Du point de vue de Berlin, c'est essentiel pour garantir l'approvisionnement énergétique de l'Allemagne. De plus, 12 milliards d'euros ont déjà été investis, qui seraient perdus en cas d’abandon du projet.

Bien que la Chine soit de plus en plus qualifiée de «rivale stratégique» dans les documents officiels européens et allemands, Berlin a jusqu'à présent rejeté les mesures de guerre commerciale telles que préconisées par Washington, car la Chine est également d'une importance cruciale pour l'économie allemande en tant que marché de vente. On estime que l'industrie automobile allemande, le secteur le plus important du pays, y réalise entre 35 et 50 pour cent de ses bénéfices.

Les plans de retrait américains servent d’excuse à la classe dirigeante allemande et européenne pour accélérer ses plans de réarmement. Les journaux allemands regorgent de commentaires exigeant que l'engagement envers l'OTAN soit enfin tenu et les dépenses militaires portées à 2 pour cent du produit intérieur brut. Bien que l'Allemagne ait récemment augmenté massivement ses dépenses militaires et planifie des projets d'armement à hauteur de nombreux milliards de dollars, elles ne représentent actuellement que 1,38 pour cent du PIB.

En réalité, il s'agit surtout pour Berlin de devenir militairement indépendant des États-Unis, pour faire avancer ses intérêts impérialistes sans influence de Washington et aussi contre lui.

La Neue Zürcher Zeitung (NZZ), qui commente les événements politiques mondiaux du point de vue des banques suisses avec une franchise cynique, écrit: «À première vue, Trump a peut-être puni le pays. Mais en vérité, ce retrait de troupes ouvre une opportunité: tous ces Realpolitikers, qui depuis des années se prononcent contre l'opinion majoritaire en partie pacifiste, en partie anti-américaine de l’Allemagne, ont désormais l'avantage qui joue en leur faveur pour un changement. »

L'Allemagne doit décider, exige la NZZ. «Veut-elle conserver le sentiment rassurant d'être une« nation de paix »? Jusqu'à présent, cela signifie que d'autres ont assuré la paix. Ou le pays sortira-t-il de l'ombre qui parvient de son passé et garantira-t-il la paix pour lui-même et ses partenaires européens? »

L'ex-président du SPD et ex-ministre des Affaires étrangères Gabriel, qui siège désormais au conseil de surveillance de la Deutsche Bank et dirige le groupe de réflexion Atlantik-Brücke, s’est rallié immédiatement à la demande. Dans une longue interview à NZZ, il a préconisé que l'Allemagne assume le rôle de «policier mondial». La question la plus urgente à présent, a déclaré Gabriel, était: «Qui remplacera les États-Unis dans l'environnement de la politique étrangère et sécuritaire de l'Europe? Qui assumera ce rôle stratégique? »

En réponse à l'objection de la NZZ selon laquelle l'Allemagne ne semble ni vouloir le faire ni en être capable, Gabriel a répondu que cela était «moins dû à la réticence de la population qu'à l'incapacité ou à la réticence des politiciens à parler publiquement de ces questions stratégiques cruciales ». Selon lui, l'Allemagne «sous-estime la volonté et la capacité de notre peuple de s'attaquer à ces problèmes».

En réalité, l'écrasante majorité de la population allemande rejette la guerre et le militarisme. Les horreurs des deux guerres mondiales et les énormes crimes qui y ont été commis n’ont pas été oubliés. L'appel au retour du militarisme allemand provient exclusivement de la classe dirigeante. Face à une crise profonde du capitalisme, à des tensions internationales croissantes et à des antagonismes de classe féroces, elle revient aux moyens de guerre et de dictature pour garantir sa richesse et son pouvoir.

En conséquence, pendant des années, les crimes des nazis ont été minimisés, les réseaux terroristes de droite ont été couverts par l'appareil d'État, l'Alternative pour l’Allemagne (AfD) d'extrême droite a été promue et la Bundeswehr (forces armées) réarmée. Ceci est soutenu par tous les partis représentés au Bundestag (parlement). Les Verts, qui faisaient autrefois partie du mouvement pacifiste pour la paix, sont devenus le principal parti de guerre. Même le Parti de gauche exprime son enthousiasme pour la Bundeswehr. Son chef de groupe parlementaire, Dietmar Bartsch, avait fait campagne avec l'Association de la Bundeswehr en 2017 pour que les soldats votent pour son parti.

Mais l’opposition générale à la guerre et au militarisme a besoin d'une perspective et d'une stratégie. Elle doit opposer l’unité internationale de la classe ouvrière au bellicisme de toutes les puissances impérialistes. Elle doit associer la lutte contre la guerre à la lutte contre sa cause, le capitalisme. Telle est la perspective du Comité international de la Quatrième Internationale et de sa section allemande, le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste).

Lire aussi :

Germany’s “voluntary military service”: Government recruits for army deployments at home and abroad
[28 Juillet 2020]

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(Article paru en anglais le 4 août 2020

 

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