Dix ans depuis la publication des journaux de guerre afghans par WikiLeaks

Par Oscar Grenfell
3 août 2020

La semaine dernière a marqué dix ans depuis que WikiLeaks a publié les journaux de guerre afghans, une vaste mine de documents militaires américains ayant fait l'objet de fuites, qui ont fourni un aperçu sans précédent de la criminalité d'une guerre qui est devenue la plus longue de l'histoire américaine.

Les documents ont été publiés, avec commentaires, analyses et matériel contextuel, en partenariat avec le New York Times, le Guardian et Der Spiegel, environ trois mois après que WikiLeaks ait publié «Collateral Murder», la vidéo tristement célèbre montrant un massacre de civils, dont deux journalistes de Reuters, par l'armée américaine en 2007 en Irak.

Prises ensemble, ces révélations ont eu un impact immense sur la conscience populaire, fortifiant et approfondissant le sentiment antiguerre de masse révélé pour la première fois lors des énormes manifestations internationales contre l'invasion de l'Irak en 2003.

Assange publiant les journaux de guerre afghans en 2010

De manière significative, les publications de 2010 de WikiLeaks succédaient à la campagne des groupes de la pseudo-gauche de la classe moyenne supérieure visant à réduire ce mouvement au silence. Ils avaient de plus en plus renoncé à s'opposer à la guerre impérialiste en soutenant l'élection de Barack Obama en 2008, et s'étaient alignés sur d'autres partis militaristes de l'élite au pouvoir, comme le Parti travailliste en Australie.

Les journaux afghans ont particulièrement mis en évidence les prétentions d'innombrables experts libéraux selon lesquelles l'occupation de ce pays était la «bonne guerre», censée vaincre le terrorisme, étendre la démocratie et protéger les droits des femmes. Ce qu’ils opposaient à l'opération «ratée» en Irak.

Cela concordait avec le programme de la nouvelle administration américaine. La fausse position antiguerre d'Obama lors de l'élection de 2008 avait été accompagnée de plans pour une intensification massive de la guerre en Afghanistan.

La création de mythes a été facilitée par la suppression de toute information sur la situation réelle sur le terrain par les États-Unis, leurs alliés et les médias corporatifs serviles. WikiLeaks a levé le voile sur ces mensonges, révélant une occupation néocoloniale vouée à piller les ressources naturelles et à assurer le contrôle de la région de l'Asie centrale cruciale au plan géostratégique.

Les massacres de civils, l'opposition populaire généralisée et la démoralisation dans les rangs de l'armée américaine sont tous remontés à la surface, plus pleinement qu'ils ne l'avaient fait au cours des neuf années qui ont suivi l'invasion américaine.

La publication était basée sur 91.000 journaux de l'armée américaine couvrant la période de janvier 2004 à décembre 2009 fournis à WikiLeaks par Chelsea Manning, qui a eu accès à ce matériel en tant qu'analyste du renseignement militaire.

Indiquant l'étendue de l'intégration des médias corporatifs dans l'armée, Manning n'a remis le matériel à WikiLeaks qu'après que ses tentatives de contact avec le New York Times et le Washington Post aient été ignorées.

En publiant ce matériel, l'éditeur et rédacteur en chef de WikiLeaks, Julian Assange, l'a décrit comme «l'histoire la plus détaillée d'une guerre jamais publiée, pendant le déroulement de la guerre».

Contrairement aux valets corporatifs, qui cherchent à cacher leur alignement avec la guerre impérialiste derrière un masque d'impartialité, Assange était partisan sans aucune réserve. Les documents suggèrent des milliers de crimes de guerre, a-t-il déclaré, et leur publication servirait à faire changer l'opinion publique. «Les hommes les plus dangereux sont ceux qui dirigent la guerre. Et il faut les arrêter», a-t-il déclaré.

Quelque 20.000 décès sont enregistrés dans les registres. Ils comprennent au moins 195 meurtres de civils aux mains des troupes de l'OTAN qui avaient été cachés au public.

L’aspect le plus explosif était que les documents venaient démentir la présentation des décès comme étant le produit inévitable du «brouillard de la guerre», des supposées erreurs. Le meurtre de masse n'était pas un sous-produit accidentel du conflit, mais une composante essentielle de son caractère d'occupation néocoloniale d'une population hostile.

La publication a confirmé, pour la première fois, l'existence d'une «unité noire» secrète, au sein de l'armée américaine, dont la tâche explicite était d'assassiner de manière extrajudiciaire des «insurgés» importants, c'est-à-dire les Afghans que l'on pensait jouer un rôle de premier plan dans la lutte pour la libération de leur pays.

Les incidents détaillés dans les journaux ont fourni une image de l'anarchie impérialiste qui n'avait peut-être pas été vue depuis les horreurs de la guerre du Vietnam plusieurs décennies auparavant.

Le Guardian a noté au moins 21 occasions où les troupes britanniques ont ouvert le feu sur des civils, commentant: «Certaines pertes ont été accidentellement causées par des frappes aériennes, mais beaucoup d'entre elles auraient également impliqué des troupes britanniques qui ont tiré sur des conducteurs non armés ou des motocyclistes qui s'approchaient «trop près» des convois ou des patrouilles».

Citant quelques-uns des événements inconnus jusqu'alors, le journal britannique a écrit: «Des erreurs sanglantes aux dépens des civils, telles que consignées dans les registres, incluent le jour où les troupes françaises ont mitraillé un bus rempli d'enfants en 2008, blessant huit personnes. Une patrouille américaine a également mitraillé un bus, blessant ou tuant 15 de ses passagers, et en 2007, des troupes polonaises ont mortaisé un village, tuant les participants d’une fête de mariage, y compris une femme enceinte, dans une apparente attaque de vengeance».

Les attaques contre les civils ont souvent été présentées comme des «frappes ciblées» contre des «militants talibans». Pour citer à nouveau le Guardian:

«Une frappe d’Harrier est répertoriée comme ayant tué huit personnes. Dans un autre cas, un jet F16 appelé par un escadron d’infanterie a signalé par radio qu'il pouvait voir «des corps se faisant ramasser dans la zone cible». Sept civils ont été blessés et un tué lors de cette attaque.

Une autre frappe d'hélicoptère Apache en dehors de Kandahar aurait tué trois talibans: mais il s'est avéré plus tard que deux femmes et deux enfants étaient morts.

L'explosion d'un missile Hellfire par un drone au-dessus de Helmand aurait également tué six talibans. Il s'est avéré par la suite qu'il avait blessé deux enfants.

Les troupes britanniques à un point de contrôle à Sangin ont tué quatre civils et en ont blessé trois en juillet. En août, deux escouades paramilitaires ont lancé des roquettes sur ce qu’elles croyaient être des insurgés, tuant trois civils et en blessant quatre. Et en septembre, un motocycliste non armé a été abattu par une patrouille britannique.»

Les documents indiquaient systématiquement que les commandants de la coalition étaient conscients que la majorité de la population afghane était favorable à leur expulsion du pays. Ils ont détaillé les relations tendues entre les forces dirigées par les États-Unis et leurs alliés de l'armée afghane. Ces derniers ont été maltraités. L'opposition populaire était telle que les premiers vivaient dans la crainte constante que l'un de leurs alliés afghans ne «se rebelle» et ne retourne ses armes contre l'occupant.

Les innombrables contradictions de la politique étrangère impérialiste américaine ont été mises à nu. Les commandants alliés savaient que les services de renseignements pakistanais, avec lesquels ils étaient officiellement alliés, collaboraient étroitement avec les militants islamistes.

Prises ensemble, ces révélations ont permis à la population mondiale de mieux comprendre le premier crime de guerre impérialiste du siècle que toute autre publication. Leur publication a été un événement historique qui sera analysé et commenté pendant les décennies à venir.

Mais les journaux de guerre afghans ne sont pas encore passés à l'histoire. L'occupation brutale, qui a entraîné la mort de pas moins d'un demi-million d'Afghans, se poursuit. Les criminels de guerre n'ont pas seulement échappé à tout châtiment. Ils sont à la tête des armées américaine, australienne et britannique et complotent de nouveaux crimes, notamment des conflits catastrophiques avec des puissances nucléaires telles que la Chine et la Russie.

Les seules personnes qui ont subi des répercussions criminelles à cause de cette publication sont Chelsea Manning, qui a enduré une décennie de persécution, et Julian Assange, qui est emprisonné dans la prison britannique à haute sécurité de Belmarsh en attendant les audiences du tribunal pour son extradition vers les États-Unis.

Il risque 175 ans de prison, dans la première tentative de poursuite d'un éditeur et d'un journaliste en vertu de la loi sur l'espionnage. La révélation des horreurs de la guerre en Afghanistan figure dans l'acte d'accusation d'Assange, où elles sont présentées de manière perverse comme preuve d'une conspiration avec Manning qui a menacé la sécurité nationale des États-Unis. Le délit de «publication pure», c'est-à-dire de journalisme, fait partie des crimes supposés d'Assange.

Une manifestation à Kaboul, en Afghanistan, pour soutenir Assange après son arrestation le 11 avril 2019 (Source: hambastagi.org)

L'acte d'accusation américain intègre certains des mensonges les plus persistants du gouvernement et des médias concernant les journaux de guerre afghans. Il affirme à nouveau que leur publication a mis en danger la vie des militaires américains et de leurs informateurs afghans, une affirmation qui a été démentie lors de la cour martiale de Manning en 2013.

La présence présumée des documents dans le complexe d'Abbottabad d'Oussama Ben Laden, où il a vécu pendant des années sous la surveillance de l'armée pakistanaise alignée sur les États-Unis, est citée. Des journaux publiés par des groupes de réflexion liés à la CIA ont également été trouvés dans le complexe, mais personne n’a exigé que leurs auteurs soient poursuivis.

De plus, l'affirmation selon laquelle Assange a fait preuve d'imprudence a été complètement démentie. Le journaliste australien Mark Davis a expliqué l'année dernière, sur la base de ses observations personnelles, que c'était Assange, et non ses partenaires médiatiques du New York Times ou du Guardian, qui avait personnellement édité des milliers de pages avant leur publication. Quelque 16.000 documents ont été retenus, afin d'éviter que quiconque ne soit mis en danger.

Malgré cela, l'affirmation selon laquelle Assange a fait preuve d'une attitude cavalière à l'égard de la sécurité des informateurs afghans est devenue l'une des principales justifications de sa trahison fournies par les anciens partenaires médiatiques de WikiLeaks au Guardian et au New York Times. Le Times avait longuement consulté l'administration Obama et n'avait rendu compte que d'une poignée des révélations contenues dans les journaux.

Très rapidement par la suite, cependant, alors que les États-Unis intensifiaient leur poursuite d'Assange, même une collaboration minimale avec WikiLeaks devenait intolérable pour ces journaux.

Aussi cyniques et fausses que soient leurs affirmations, il n'est pas négligeable que le cri de ralliement des valets corporatifs dans leur course pour s’aligner sur l'administration Obama et la CIA, ait été la défense des informateurs militaires américains. Rien dans le conflit afghan, semblait-il, n'avait excité les passions de ces reporters, pas plus que la perspective de voir les traîtres subir des représailles.

Les «journalistes» se sont instinctivement identifiés aux informateurs, dont aucun n'a été tué ou blessé suite à la publication de WikiLeaks. On peut supposer qu'ils partageaient une volonté de vendre des principes pour de l'argent, un empressement à s'aligner sur les puissants et un mépris pour quiconque se mettrait en travers de leur chemin. Les informateurs afghans, il faut le dire, sauvaient parfois leur propre peau. Les mêmes dangers ne se posaient pas aux reporters dans leurs luxueuses maisons de Londres et de Washington.

Une décennie plus tard, les calomnies ont été discréditées. Assange a courageusement maintenu son opposition à l'impérialisme et à la guerre, face à une vendetta d’un État presque sans précédent. La lutte pour sa liberté est à la pointe du combat contre le militarisme et pour les droits démocratiques.

(Article paru en anglais le 31 juillet 2020)

 

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