Le sommet de l’UE approuve la création d’un fonds de 750 milliards d’euros pour les banques et les grandes sociétés

Par Will Morrow
23 juillet 2020

Après près de cinq jours de négociations acrimonieuses au sein de l’Union européenne (UE) à 27, le sommet de l’UE a annoncé qu’un accord avait été conclu tôt mardi matin. Il s’agit d’un programme de relance financière qui permettra de verser 750 milliards d’euros aux banques et aux grandes entreprises.

Ce plan de relance, ainsi qu’un nouveau budget européen de mille milliards d’euros d’une durée de sept ans, ont été salué presque unanimement comme «historiques» et comme un signe de solidarité au milieu d’une pandémie qui a déjà tué près de 200.000 personnes en Europe. Le président français Emmanuel Macron a tweeté: «Un emprunt commun pour répondre à la crise de manière solidaire et investir dans notre avenir». Le Premier ministre du Parti socialiste espagnol Pedro Sanchez a qualifié le plan d’«authentique plan Marshall».

En réalité, le sommet ressemblait à un groupe de criminels concrétisant un nouveau mécanisme pour voler la population.

On n’utilisera pas ce renflouement pour des investissements dans les soins de santé, l’emploi ou les programmes sociaux, servant à lutter contre la pandémie ou à écarter la menace de licenciements massifs et de crise économique mondiale. Le renflouement vise à fournir aux États membres de l’UE un nouvel apport de revenus qui leur permette de faire des dons aux entreprises, de stimuler le marché boursier et de consolider la richesse des super-riches, tout en imposant l’austérité sur tout le continent.

Les marchés boursiers mondiaux ont grimpé à l’annonce de l’accord. Le DAX allemand a augmenté de 1,7 pour cent, ce qui le place en territoire positif pour 2020, et le CAC 40 français de 1,2 pour cent. Le magazine Fortune a résumé ainsi la réaction de l’élite financière: «Avec plus de 100.000 Européens morts du virus et une économie à reconstruire, les investisseurs cherchaient une démonstration d’unité pour soutenir le redressement des actions».

En vertu de l’accord, la Commission européenne se trouve habilitée pour la première fois à emprunter directement sur les marchés financiers au nom de tous les États membres de l’UE. Sur un total de 750 milliards d’euros, 390 milliards seront alloués à chaque État membre sous forme de subventions non remboursables, chaque pays recevant des fonds proportionnels à l’impact de la pandémie sur son économie. Les 360 milliards d’euros restants seront des prêts dont les conditions de remboursement ne sont pas encore précisées.

Ce qui est clair, c’est qu’on va prendre l’argent à la classe ouvrière sous la forme de coupes dans les programmes sociaux et les infrastructures essentielles. Comme après le krach de 2008, l’accès aux fonds est lié aux «réformes» structurelles. Les États membres doivent d’abord soumettre des plans de réforme nationaux à l’UE. Si un État membre estime que les politiques d’austérité ne progressent pas assez rapidement dans un autre État, il peut appliquer un «frein d’urgence» aux fonds. Ce frein est limité à un maximum de trois mois, tandis que la Commission européenne décide si les «réformes» vont assez loin.

Les «réformes structurelles» imposées à la Grèce durant la dernière décennie et supervisées par la Troïka – Fonds monétaire international, Banque centrale européenne et UE – doivent être étendues à toute l’Europe pour rembourser les billions d’euros distribués aux riches.

Ce sommet de l’UE a presque été le plus long de l’histoire. Initialement prévu pour le week-end, on ne savait pas si un accord pourrait être conclu. L’opposition à un accord, initialement proposé par Berlin et Paris, est venue des pays riches d’Europe du Nord, notamment les Pays-Bas, le Danemark, la Suède et l’Autriche. Ceux-ci ont d’abord rejeté toute dette commune allant en plus grande proportion aux pays pauvres d’Europe du Sud, principalement l’Italie et l’Espagne. L’Italie devrait recevoir environ 82 milliards d’euros de subventions et 127 milliards d’euros de prêts.

Un accord ne put être négocié qu’après que la part des 750 milliards d’euros à distribuer sous forme de subventions fut ramenée de 500 à 390 milliards d’euros. En outre, les quatre pays ont obtenu des rabais supplémentaires qui réduisent leurs contributions annuelles nettes au budget de l’UE. Avec l’Allemagne, ils recevront collectivement plus de 50 milliards d’euros de rabais au cours des sept prochaines années.

Un élément, que les médias ont largement négligé, expose le caractère politiquement criminel et anti-ouvrier de cet accord. Celui-ci supprime le financement supplémentaire à l’échelle de l’UE pour la recherche scientifique et les soins de santé, qui faisait partie de la proposition initiale de la Commission européenne il y a seulement deux mois.

Le budget sur sept ans comprend 81 milliards d’euros pour Horizon Europe, le principal programme de recherche européen, soit 13,5 milliards d’euros de moins que deux mois plus tôt. Une grande partie de ces fonds est consacrée à des investissements en capital-risque dans des entreprises technologiques européennes, et non à la recherche scientifique proprement dite. En outre, le programme européen de soins de santé EU4Health a été réduit de 9,4 à 1,67 milliard d’euros – au milieu de la pire pandémie depuis un siècle.

«À une époque où les hommes politiques et les citoyens se tournent vers la science pour trouver la solution miraculeuse à la crise du COVID-19, les hauts dirigeants décident de réduire le budget de la recherche — c’est totalement insensé», a commenté au cours du week-end Marta Agostinho, la coordinatrice de EU-Life, une alliance de 14 instituts de recherche en sciences de la vie.

Cette décision est d’autant plus criminelle que le sommet de l’UE s’est déroulé dans le contexte de signes croissants d’une nouvelle recrudescence du virus en Europe. On a demandé à plus de 4 millions d’habitants de Barcelone de se confiner chez eux. La France a de nouveau rendu hier le port du masque obligatoire dans tous les bâtiments publics, le ministre français de la Santé Olivier Véran ayant annoncé durant le week-end que plus de 80 clusters du virus étaient actifs dans le pays. La réponse de la classe dirigeante européenne est de se donner des centaines de milliards d’euros, d’accélérer l’austérité et d’intensifier sa politique étrangère militariste.

Berlin et Paris étaient les principaux partisans de l’accord et de la création du mécanisme d’emprunt commun qui le sous-tend. La France et l’Allemagne considèrent que cela est essentiel pour le développement d’une politique militaire et économique agressive, indépendante de la Chine et des États-Unis et en opposition à eux.

Le président français Macron a tenu avant-hier une conférence de presse avec la chancelière allemande Angela Merkel où il a déclaré: «Nous avons réussi à changer quelque chose de fondamental à cette occasion. Ensemble, sur la base d’une initiative qui est d’emprunter en commun et d’avoir un véritable mécanisme de transferts budgétaires et de solidarité, qui n’a jamais existé auparavant».

Marcel Fratzscher, professeur à l’université Humboldt et économiste pour le magazine d’information allemand Der Spiegel, a exposé ainsi la stratégie impérialiste agressive qui sous-tend cette politique : «L’Allemagne est le grand gagnant du programme convenu, même si beaucoup dans ce pays ne veulent pas le voir de cette façon pour le moment».

«Face à la Chine et aux États-Unis, l’Allemagne ne pourra protéger ses intérêts que dans le cadre d’une Europe forte» a-t-il expliqué. « Les deux plus grandes économies du monde deviennent de plus en plus nationalistes et craignent de moins en moins les conflits avec l’Europe et surtout avec l’Allemagne. Nous devons être conscients que l’Allemagne est une petite économie au niveau mondial et qu’elle ne peut faire face seule ni à la Chine ni aux États-Unis. Le fonds de reconstruction de l’UE constitue donc la base de la transformation à long terme d’un ordre mondial bipolaire en un ordre mondial tripolaire dans lequel l’Europe a une place solide».

(Article paru d’abord en anglais 22 juillet 2020)

 

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