Les États-Unis propagent l’histoire inventée que la Russie aurait piraté des recherches sur le virus

Par Barry Grey
20 juillet 2020

La catastrophe mondiale de COVID-19 s’aggrave d’heure en heure, alimentée par la course meurtrière au retour au travail de tous les grands pays capitalistes. Les taux d’infection augmentent et atteindront rapidement les 14 millions de cas. Le nombre de décès atteindra bientôt 600.000. Aux États-Unis, l’épicentre de la pandémie, les infections établissent de nouveaux records presque chaque jour; les décès augmentent fortement; les tests sont complètement dépassés par la propagation et les hôpitaux de nombreuses régions ont atteint ou dépassé leur capacité.

Mais le New York Times a choisi de mettre première page vendredi un article qui accuse les services secrets russes de «comploter afin de voler» les recherches américaines, britanniques et canadiennes sur un vaccin contre le coronavirus. L’article rapporte sans critique les allégations faites conjointement jeudi par les agences de renseignement des trois pays. Ces allégations prétendent qu’une entité obscure, qu’ils appellent APT29, a cherché à pirater les systèmes informatiques de sociétés, d’agences gouvernementales et d’organismes de recherche occidentaux travaillant au développement d’un vaccin contre le COVID-19.

Comme pour les précédentes campagnes de diffamation contre la Russie – dont la prétendue manipulation par Moscou des élections américaines de 2016 et la récente invention du New York Times concernant les primes versées par la Russie aux talibans pour qu’ils tuent des soldats américains – ni les agences de renseignement, ni le Times, ni les médias ne présentent de preuves pour étayer ces accusations. Néanmoins, une fois de plus, les médias bourgeois présentent immédiatement les documents des services de renseignement comme des faits incontestables.

La couverture en première page du Times du présumé piratage informatique russe contraste avec sa réponse à l’attaque dirigée contre Twitter cette semaine. Le journal a adopté un ton résolument discret en annonçant que certaines des personnalités et entreprises les plus en vue au monde, dont Barack Obama, Joe Biden et Apple, ont vu leurs comptes Twitter compromis.

Pour diverses raisons, notamment les questions gênantes que l’attaque a soulevées sur la capacité des entreprises technologiques à manipuler les comptes des utilisateurs, le Times fait peu de cas de ce piratage massif, pour se concentrer sur l’assertion de piratage russe. Ce piratage se serait produit sans cible spécifique, à aucun moment précis et sans aucune preuve. L’article ne mentionne même pas le piratage de Twitter, car cela reviendrait à conclure que ce n’est pas nécessaire d’être un État-nation pour mener à bien une cyberattaque.

Comme d’habitude, le Times cite pour la plupart des «officiels» non nommés pour décrire les activités présumées de l’APT29, également appelé «Cozy Bear». Il note que les fonctionnaires du gouvernement «n’identifieraient pas les victimes des piratages». On ne donne ni date ni incident spécifique de piratage. Cependant, le journal cite Robert Hannigan, l’ancien chef de l’agence de renseignement britannique GCHQ, affirmant que la cible principale «apparente» était l’université d’Oxford et l’entreprise anglo-suédoise AstraZeneca, qui travaillent conjointement sur un vaccin.

Les médias américains reconnaissent qu’il n’y a aucune preuve que des données ont été effectivement volées par les pirates informatiques présumés et qu’aucune information n’a été compromise. Le Times cite Hannigan qui a déclaré que les pirates ne cherchaient pas à perturber la production de vaccins.

L’Agence de sécurité nationale américaine (NSA) a publié jeudi un avis («APT29 targets COVID-19 vaccine development») qui est encore plus vague. En seulement trois pages et demie de texte, elle déclare, sans fournir aucune preuve, que l’APT29 fait «presque certainement» partie des renseignements russes. Il affirme ensuite que le groupe a ciblé des organisations impliquées dans le développement de vaccins aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada «tout au long de 2020». Il a signalé que le piratage a cherché, par l’utilisation de logiciels malveillants, à «pénétrer» les systèmes informatiques visés. Toutefois, il ne dit pas s’il y est parvenu.

Les accusations infondées de piratage de la recherche sur les vaccins ne se limitent pas à la Russie. La semaine dernière, le directeur du FBI, Christopher Wray, a déclaré que la Chine «s’efforçait de compromettre les organisations de soins de santé américaines» qui mènent des recherches sur le COVID-19. Cette accusation a été reprise par le procureur général William Barr dans un discours prononcé jeudi dans le Michigan.

Qu’y a-t-il derrière ces calomnies fabriquées de toute pièce contre la Russie et la Chine?

Une lutte mondiale féroce a lieu entre des entreprises et des nations concurrentes pour être la première à breveter un vaccin contre le coronavirus. Des milliards de dollars sont en jeu pour les entreprises, les investisseurs et les banquiers, ainsi qu’un immense avantage géopolitique pour le pays qui remportera le concours du vaccin.

Dans un article du 27 mai sur ce qu’il a appelé le «nationalisme du vaccin», le Wall Street Journal a écrit:

«Les entreprises pharmaceutiques se préparent à interdire l’exportation de futurs vaccins contre le coronavirus. Elles vont plutôt étendre la production à différents continents. On voit donc les premiers signes d’une ruée géopolitique à forts enjeux pour assurer l’approvisionnement en vue d’une percée scientifique qui pourrait conférer un énorme pouvoir économique et politique…

Un vaccin contre le coronavirus serait un prix monumental pour le premier pays capable de le fabriquer à grande échelle, un triomphe civilisationnel comparable à l’alunissage. Il permettrait au vainqueur de relancer son économie des mois avant les autres et de choisir ensuite les alliés qui recevront les prochaines livraisons, en centrant la reprise mondiale sur sa production médicale.»

Les États-Unis poursuivent plus ouvertement une voie nationaliste, visant à enrichir les oligarques américains et à déployer le vaccin non pas comme un moyen de sauver des vies, mais comme une arme contre les pays dans la ligne de mire de l'impérialisme américain. Il s'agit en premier lieu de la Chine et de la Russie, mais aussi de l'Iran, du Venezuela, de la Corée du Nord, de Cuba et d'autres pays. L'élite dirigeante américaine a d'ailleurs l'intention d'utiliser un vaccin pour avoir un avantage sur ses «alliés» européens, notamment l'Allemagne.

Washington refusera le vaccin aux pays considérés comme des obstacles à sa quête d’hégémonie mondiale et récompensera ceux qui se rallient à ses plans de guerre et de conquête en leur donnant accès à ce médicament vital.

Comme écrivait le magazine Science en mai, le programme du gouvernement Trump de développer des vaccins «à la vitesse de l’éclair» est fondé sur «l’exclusion de la coopération internationale et de tout vaccin candidat de la Chine», et vise à développer des vaccins «réservés aux Américains».

La classe dirigeante américaine est de plus en plus préoccupée par le fait qu’elle pourrait perdre la course au vaccin. L’Organisation mondiale de la santé rapporte que plus de 160 vaccins sont en cours de développement et que 23 ont commencé les essais cliniques sur l’homme. La Russie développe 26 vaccins, dont deux sont en cours d’essais cliniques. Huit des vaccins potentiels à divers stades d’expérimentation sur l’homme sont en cours de développement en Chine, le pays qui en compte le plus. L’entreprise publique chinoise Sinopharm et une autre société chinoise ont déjà annoncé qu’elles entamaient les essais finaux.

Le Washington Post a publié un article jeudi – le même jour que la déclaration commune antirusse des États-Unis, du Royaume-Uni et du Canada – faisant état des progrès du programme de vaccination de la Chine. Précédemment, le Times avait publié un article sur la Chine qui déclarait: «À certains égards, elle est en train de gagner la course. Quatre de ses sociétés testent déjà leurs vaccins candidats sur des humains».

Jeudi également, Reuters a publié un article qui indique que la Russie prévoit de produire 30 millions de doses d’un vaccin expérimental COVID-19 sur son territoire cette année. Elle pourrait aussi fabriquer 170 millions de doses de plus à l’étranger. L’article cite Kirill Dmitriev, le chef du fonds souverain russe. Ce dernier a déclaré: «Nous pensons que, sur la base des résultats actuels, le vaccin sera approuvé en Russie en août et dans d’autres pays en septembre… Cela en ferait peut-être le premier vaccin approuvé dans le monde.»

L’impérialisme américain n’est en aucun cas prêt à permettre à la Russie ou à la Chine de dominer le marché mondial d’un vaccin contre le COVID-19. Il cherche à l’avance à criminaliser leurs efforts, très probablement en prélude à l’interdiction de l’importation d’un tel vaccin aux États-Unis et dans les puissances moins importantes qui en dépendent, comme le Royaume-Uni et le Canada.

Concernant le développement d’un vaccin contre le coronavirus, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a déclaré aux journalistes le mois dernier: «On ne doit pas avoir de division entre les nantis et les démunis». Toutefois, la situation actuelle, déterminée par les intérêts de classe des oligarques capitalistes qui dominent le monde, est précisément l’inverse. Les États-Unis, en particulier, cherchent à utiliser le contrôle d’un vaccin COVID-19 comme une arme.

Les vies humaines ne sont pas prises en compte par l’oligarchie financière américaine. La seule considération, ce sont les profits des entreprises américaines et la domination de l’impérialisme américain.

Dans une société rationnelle et humaine, la question du secret dans le développement d’un virus salvateur, d’autant plus en pleine pandémie mortelle, ne se poserait même pas. Toute question de gain personnel ou d’avantage national serait complètement subordonnée à la poursuite d’un effort coordonné au niveau mondial, utilisant les gains révolutionnaires de la science et de la technologie et les connaissances des experts de chaque pays, pour contenir et finalement éradiquer le virus et fournir les soins médicaux et le soutien social nécessaire à tous ceux qui sont touchés physiquement et économiquement.

Mais cela est impossible dans le cadre du capitalisme. La perversion obscène de l’effort de développement et de mise à disposition d’un vaccin, du fait de sa subordination à la cupidité des entreprises et à la volonté de domination géopolitique, démontre la faillite du capitalisme. Le progrès humain et la vie elle-même sont incompatibles avec un système fondé sur l’accumulation de richesses personnelles par une élite financière et patronale et la division du monde en États-nations rivaux.

La lutte contre la pandémie est la lutte, menée par la classe ouvrière internationale, pour exproprier et renverser les parasites capitalistes et établir le socialisme mondial.

(Article paru en anglais le 18 juillet 2020)

 

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