Le Canada refuse de rapatrier des citoyens emprisonnés illégalement et accusés de liens avec l’État islamique

Par Laurent Lafrance
20 juillet 2020

Le gouvernement libéral du premier ministre Justin Trudeau refuse de se conformer à son obligation légale d'aider et de rapatrier des dizaines de Canadiens, pour la plupart des jeunes enfants et des femmes, détenus illégalement dans des conditions misérables dans des prisons militaires du nord-est de la Syrie. Les prisonniers sont détenus par les forces nationalistes kurdes, qui affirment que les Canadiens avaient des liens avec l'État islamique d'Irak et la Syrie ou ISIS.

L'organisation new-yorkaise Human Rights Watch (HRW) a publié le 29 juin un rapport de 92 pages sur les conditions de vie de 47 citoyens canadiens, dont 8 hommes, 13 femmes et 26 enfants. Parmi les enfants détenus, dont la plupart ont moins de six ans, figure un orphelin de cinq ans. Le rapport est basé sur des entretiens avec des détenus, des membres de leur famille et des fonctionnaires canadiens et étrangers.

Les Canadiens font partie des quelque 14.000 étrangers non irakiens de plus de 60 pays qui sont toujours détenus dans le nord de la Syrie pour des liens présumés avec ISIS, même si le président américain Donald Trump a déclaré que la guerre en Syrie avait pris fin l'année dernière et que les forces d’ISIS avaient été «vaincues à cent pour cent». En fait, l'attaque menée par les États-Unis contre la Syrie, qui a commencé avec l'instigation d'une guerre civile sanglante en 2011, a dévasté le pays: plus de la moitié de la population d'avant-guerre a été forcée de fuir leur maison. Lorsque le bombardement aérien et l'intervention militaire menés par les États-Unis ont été lancés en 2014, sous le prétexte de combattre ISIS, le gouvernement conservateur canadien a déployé des avions de chasse et des troupes dans le cadre du conflit syro-irakien. Après avoir mené une campagne électorale «progressiste» en 2015, en promettant démagogiquement de retirer les avions de chasse, les libéraux de Trudeau ont rapidement prolongé et élargi la participation militaire canadienne à la guerre au début de 2016. Quatre ans plus tard, le Canada maintient toujours près d'un millier de soldats en Irak, en Jordanie et au Koweït.

Dans l'introduction de son rapport, HRW formule une critique cinglante du refus de Trudeau de ramener les prisonniers canadiens chez eux. Le gouvernement libéral les a laissés «languir pendant plus d'un an dans des conditions de surpeuplement, d’insalubrité et de danger de mort», selon le rapport. Le Canada, affirme-t-il, a manqué à ses obligations, notamment celle de «prendre les mesures nécessaires et raisonnables pour aider les ressortissants à l'étranger confrontés à de graves abus, notamment des risques pour la vie, la torture et les traitements inhumains et dégradants». L'analyse de HRW poursuit: «La détention indéfinie sans inculpation des Canadiens équivaut à une culpabilité par association et à une punition collective, interdite en vertu du droit international».

Le rapport souligne qu'aucun des Canadiens n'a été accusé d'un quelconque crime ni même traduit devant un juge pour examiner la légalité et la nécessité de leur détention. En d'autres termes, aucun élément n'a jamais été présenté pour prouver leurs liens avec ISIS. Trois des adultes interrogés ont même déclaré qu’ISIS les avait emprisonnés avant qu'ils ne soient capturés par les forces nationalistes kurdes, le YPG. Certaines femmes, dont au moins une Canadienne, ont déclaré être sur une «liste de mise à mort» d'ISIS pour avoir refusé de soutenir le groupe terroriste.

Le refus du gouvernement Trudeau d'honorer son obligation de veiller au respect des droits fondamentaux des citoyens canadiens, y compris des enfants, les laissant pourrir dans des prisons illégales en Syrie, représente un dangereux précédent et une attaque contre les droits de citoyenneté. Il s'agit dans les faits d'une abrogation du projet de loi C-6 des libéraux, qui, lors de son adoption en 2017, a annulé une loi adoptée par le précédent gouvernement conservateur dirigé par Stephen Harper, qui privait les doubles citoyens de leur citoyenneté canadienne s'ils étaient reconnus coupables de terrorisme, de trahison ou d'espionnage.

Les 26 enfants ont été emprisonnés parce que leurs pères sont «soupçonnés» d'avoir des liens avec ISIS. Dans de nombreux cas, leurs pères ont disparu et sont probablement morts. Certains enfants sont emprisonnés avec leur mère, mais comme le note le rapport de HRW, d'autres sont orphelins. C'est le cas d'Amira, cinq ans, «qui a été retrouvée sur le bord d'une route l'année dernière après que ses parents et ses frères et sœurs aient été tués dans une attaque aérienne».

Ces personnes sont détenues arbitrairement dans des prisons et des camps gérés par les Forces démocratiques syriennes kurdes (SDF), la milice soutenue par la Coalition mondiale contre ISIS, dirigée par les États-Unis et dont le Canada est membre. Il convient de noter à cet égard que le SDF n'a été adopté comme force mandataire de Washington et d'Ottawa dans la campagne visant à renverser le régime syrien de Bachar al-Assad qu'après que les forces islamistes sunnites qu'elles soutenaient auparavant aient été vaincues ou aient fait défection devant ISIS. Si quelqu'un doit être tenu pour responsable des crimes de l'État islamique – dont beaucoup de combattants étrangers ont été acheminés en Syrie avec le soutien des puissances occidentales ou de leurs alliés des États du Golfe – ce sont les puissances impérialistes qui ont favorisé sa croissance, plutôt que les femmes et les enfants pris dans le maelström créé par la volonté de l'impérialisme américain de consolider son hégémonie au Moyen-Orient.

Les conditions dans les camps de prisonniers sont horribles. HRW note: «Dans les prisons de fortune pour hommes et adolescents, la nourriture est rare et la surpopulation est si sévère que beaucoup de détenus doivent dormir côte à côte. ... Dans les camps fermés pour femmes, filles et jeunes garçons, les tentes s'effondrent sous l'effet des vents violents ou sont inondées par la pluie ou les eaux usées».

Le rapport poursuit en soulignant qu'aucun équipement de protection n'est prévu pour faire face à la pandémie de coronavirus. Il note que «l'eau potable est souvent contaminée ou en quantité insuffisante. Les latrines débordent, les chiens sauvages fouillent les monticules d'ordures qui jonchent le sol, et les maladies, y compris les infections virales, sont très répandues. Les soins médicaux sont nettement insuffisants».

HRW estime que plus de 100 prisonniers et peut-être plusieurs centaines sont morts, dont beaucoup par manque de soins, depuis la mi-2019. Le Croissant rouge kurde a rapporté que dans al-Hol – le plus grand des deux camps pour femmes et enfants où sont détenues environ 65.000 personnes – au moins 517 personnes, dont 371 enfants, sont mortes en 2019, beaucoup de maladies évitables.

Trudeau a eu recours à des esquives et à des mensonges purs et simples pour justifier la décision de son gouvernement de laisser des dizaines de citoyens canadiens dans des conditions périlleuses. «La Syrie est une région où nous n'avons pas de diplomates ni de Canadiens sur le terrain et nous travaillons donc par des intermédiaires pour essayer de fournir une assistance consulaire du mieux que nous pouvons», a-t-il déclaré lorsqu'il a été interrogé sur le rapport de HRW. En fait, le Canada a réussi à rapatrier 40.000 citoyens de 100 pays depuis mars 2020 en réponse à la pandémie COVID-19, dont 29 de Syrie.

Même si d'autres pays impérialistes tels que les États-Unis, la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni et l'Australie ont rapatrié certains de leurs citoyens détenus dans des camps kurdes afin de les poursuivre et de les emprisonner, le gouvernement Trudeau n'a pas l'intention de le faire. L'une des raisons en est que le gouvernement sait que les tentatives de poursuivre les détenus adultes, hommes ou femmes, sont susceptibles d'échouer, faute de preuves qu'ils étaient des combattants d'ISIS, et encore moins qu’ils aient enfreint une loi canadienne.

Surtout, les libéraux craignent que s'ils rapatrient les détenus, les conservateurs et d'autres de leurs opposants de droite les fustigeront pour avoir mis en danger la «sécurité nationale» et pour avoir adopté une attitude indulgente envers les «terroristes» afin de déstabiliser politiquement le gouvernement. Comme le souligne HRW dans son rapport, «Bien que les autorités canadiennes ne citent pas les retombées politiques potentielles comme raison, en 2017, Trudeau a dû faire face à un contrecoup simplement pour avoir soutenu les programmes de réhabilitation des suspects canadiens (ISIL) qui rentraient chez eux».

L'abandon d'enfants vulnérables, traumatisés et, dans de nombreux cas, malades, témoigne de la vindicte et de la décadence morale de l'establishment canadien au pouvoir. Il est également conforme à la politique criminelle des gouvernements libéraux et conservateurs successifs qui ont emprisonné des réfugiés innocents et leurs enfants dans des prisons pour migrants au Canada même. Selon les dernières données examinées par le groupe de défense des droits des réfugiés «Personne n'est illégal», le gouvernement canadien a emprisonné sans inculpation plus de 87.000 demandeurs d'asile et autres migrants entre 2006 et 2014, dont jusqu'à 807 enfants par an. Ces migrants sont détenus dans des conditions atroces dans des prisons provinciales et dans divers centres de rétention de l'immigration gérés par l'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC).

La capture, l'emprisonnement et la torture de civils sont également devenus monnaie courante dans la série ininterrompue de conflits militaires menés par les États-Unis et impliquant l'impérialisme canadien au cours du dernier quart de siècle. Depuis le bombardement de la Yougoslavie par l'OTAN en 1999 jusqu'à l'occupation néocoloniale de l'Afghanistan, la guerre aérienne contre la Libye et le conflit en cours en Irak et en Syrie, les forces américaines et canadiennes ont dévasté des sociétés entières, tué des dizaines de milliers de personnes et forcé des millions de personnes à fuir leur foyer.

Les citoyens canadiens pris dans le collimateur de l'agression impérialiste américaine et canadienne ont subi de mauvais traitements systématiques. Omar Khadr, qui a été détenu comme enfant soldat en Afghanistan en 2002, est devenu le plus jeune détenu du tristement célèbre camp de prisonniers de Guantanamo Bay. Pendant 10 ans de détention dans cet enfer, il a été maltraité et torturé par les autorités américaines avec la complicité des gouvernements libéraux et conservateurs successifs. (Voir: Canada's role in the persecution of child soldier Omar Khadr)

Au cours des premières années de la «guerre contre le terrorisme», Ottawa a également mis en place ce que le World Socialist Web Site a décrit comme une «forme de restitution faite au Canada», en vertu de laquelle les agences de sécurité nationale du Canada encourageaient les régimes autoritaires à détenir et à torturer les Canadiens soupçonnés de liens terroristes éventuels lorsqu'ils se rendaient à l'étranger. Maher Arar et Abousfian Abdelrazik, tous deux citoyens canadiens, ont été détenus, torturés et interrogés par les régimes syrien et soudanais respectivement. Dans les deux cas, les tortionnaires ont utilisé des informations fournies par le Service canadien du renseignement de sécurité pour les interroger. Aucune preuve de leur implication dans des activités terroristes n'a jamais été découverte (voir: Cover-up of Canada’s complicity in torture continues).

(Article paru en anglais le 16 juillet 2020)

 

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