La conversion de Sainte-Sophie en mosquée par Erdoğan et le danger de guerre

Par Ulaş Ateşci et Alex Lantier
16 juillet 2020

Le décret du président turc Recep Tayyip Erdoğan transformant la basilique Sainte-Sophie d’Istanbul en mosquée fonctionnelle est un geste populiste islamiste qui accélérera le mouvement de guerre dans toute la Méditerranée et au Moyen-Orient.

L’histoire de cette basilique unique, vieille de près de 1.500 ans, revêt une importance culturelle pour des milliards de gens dans de nombreux pays et cultures. Ce n’est pas tant un monument turc qu’un monument mondial que le cours de l’histoire a confié à la garde du peuple turc. Au milieu des effusions de sang ethniques et sectaires croissantes causées par des décennies de guerre impérialiste au Moyen-Orient, la tentative de la revendiquer pour le seul Islam ne peut manquer d’avoir des conséquences incalculables.

La basilique a été achevée en 537 sous le règne de l’empereur romain Justinien Ier, en tant qu’église chrétienne dans ce qui était alors Constantinople. L’UNESCO, qui l’a inscrite sur la liste du patrimoine mondial, la considère comme l’un des «chefs-d’œuvre architecturaux uniques de l’art byzantin… conçus par Anthemios de Tralles et Isidoros de Miletus en 532-537».

Ce bâtiment époustouflant fut un centre de l’Église orthodoxe orientale jusqu’au 15e siècle, sauf pendant une brève période au 13e siècle, lorsque les Croisés ont saccagé Constantinople et transformé Sainte-Sophie en cathédrale catholique romaine. En 1453, le sultan ottoman Mehmet II a conquis la ville et transformé Sainte-Sophie en mosquée. L’Empire ottoman y a ajouté des minarets ainsi que de l’art hellénistique ancien provenant de toute la Turquie.

La chute de l’Empire ottoman et l’établissement en 1923 d’une République turque indépendante dans une guerre menée avec l’aide soviétique contre l’invasion des armées britanniques, françaises, italiennes, grecques et arméniennes, ont changé le statut de Sainte-Sophie. En 1935, le président Mustafa Kemal Atatürk et son cabinet l’ont transformée en musée. En 1985, l’UNESCO l’a inscrite au patrimoine mondial de l’humanité. Depuis 2007, plus de 30 millions de personnes l’ont visitée.

Depuis que le décret de 1935 a transformé Sainte-Sophie en musée, des islamistes et certains nationalistes turcs ont demandé que cette décision soit annulée et qu’elle redevienne une mosquée.

Il est significatif qu’Erdoğan lui-même ait reconnu il y a tout juste un an le risque de conflit international posé par de tels appels communautaristes et nationalistes. Juste avant les élections locales de mars 2019, il avait rejeté l’appel à la conversion de Sainte-Sophie en mosquée comme une «provocation». Il s’est référé aux milliers de mosquées disséminées dans les pays à majorité non musulmane dans le monde et a demandé: «Pensent-ils à ce qui arriverait à ces mosquées? … Je ne serai pas dupé».

Quinze mois plus tard, Erdoğan a eu recours à cette provocation et il a fallu très peu de temps pour que les premières dénonciations commencent à affluer. L’Église orthodoxe russe a qualifié d’«inacceptable» la conversion de Sainte-Sophie en mosquée et le pape catholique François s’est déclaré «très affligé». Les médias indiens, révoltés par les critiques d’Erdoğan des émeutes communautaristes antimusulmanes en Inde, exigent que New Delhi intervienne pour critiquer Erdoğan.

Le gouvernement grec, un «allié» nominal de la Turquie dans l’OTAN, qui est engagé dans un conflit acerbe avec la Turquie au sujet de Chypre et des droits de forage pétrolier en Méditerranée, a également condamné la décision. Athènes a averti que «cela n’affectait pas seulement les relations entre la Turquie et la Grèce, mais aussi ses relations avec l’Union européenne».

Les crises internationales et les conflits de classe insolubles pour lesquels la bourgeoisie turque n’a pas de solutions sont à la base du changement de politique d’Erdoğan. Trois décennies après que la dissolution de l’Union soviétique par le régime stalinien ait levé le principal obstacle politique et militaire aux guerres menées par les États-Unis au Moyen-Orient, la Turquie est entourée de guerres et de conflits commerciaux et géopolitiques virulents menaçant de dégénérer en une conflagration militaire généralisée.

La décision d’Erdoğan de se joindre aux guerres menées par les États-Unis en Libye et en Syrie en 2011 s’est soldée par une sanglante débâcle. La Turquie mène à présent des guerres par procuration dans ces deux pays contre ses alliés nominaux. Elle soutient le gouvernement libyen d’accord national (GNA) contre les milices du seigneur de guerre Khalifa Haftar, soutenues par la France et la Russie, et s’oppose à la Grèce en Méditerranée. Dans sa guerre actuelle contre les groupes nationalistes kurdes soutenus par les États-Unis, elle a envahi à plusieurs reprises le nord de la Syrie, dont le gouvernement est soutenu par la Russie.

En même temps, la pandémie de COVID-19 intensifie considérablement le conflit de classe à l’international et alimente l’effondrement dans les sondages du gouvernement Erdoğan, au plus bas niveau depuis 2002, à environ 30 pour cent. Selon les estimations des syndicats, la pandémie a entraîné la perte d’au moins 11 millions d’emplois en Turquie, portant le nombre de chômeurs à plus de 17 millions, un record historique. La bourgeoisie turque observe avec inquiétude et consternation les grèves et les protestations croissantes des travailleurs pour des conditions de travail sûres et contre l’austérité en Amérique, en Europe et dans le monde.

En particulier après les manifestations internationales multiraciales et multiethniques de masse contre le meurtre de George Floyd par la police américaine, le développement d’une opposition politique de masse croissante terrifie la bourgeoisie turque.

L’utilisation de Sainte-Sophie par Erdoğan pour inciter au sentiment religieux et communautariste vise à supprimer ces contradictions de classe, à diviser la classe ouvrière selon des critères religieux et nationaux et à promouvoir le nationalisme dans un contexte de spirale de la guerre entre les grandes puissances.

Précisément parce qu’il s’agit d’une politique de classe, on ne peut s’y opposer en soutenant les adversaires d’Erdoğan dans l’establishment bourgeois turc. La décision de retransformer Sainte-Sophie en mosquée est soutenue non seulement par le Parti islamiste pour la justice et le développement (AKP) d’Erdoğan et par son allié, le Parti du mouvement nationaliste (MHP), mais aussi par ses opposants bourgeois, notamment le Parti républicain du peuple kémaliste (CHP) et son allié d’extrême droite, le Bon parti – des partis que les gouvernements et médias impérialistes présentent comme une «alternative» éclairée à Erdoğan.

Si la réaction du leader du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, à la décision sur Sainte-Sophie a été de déclarer: «Ouvrez-la, si vous voulez qu’elle s’ouvre», Muharrem İnce, ex-candidat présidentiel de l’opposition dirigée par le CHP contre Erdoğan à l’élection présidentielle de 2018, a déclaré son soutien à la décision. İnce a déclaré qu’il serait parmi les fidèles lors de la première prière à Sainte-Sophie le 24 juillet. Ce n’est pas une coïncidence si ces partis soutiennent aussi pleinement les politiques de guerre d’Erdoğan dans toute la région, dans l’intérêt de la classe dirigeante turque.

La question de Sainte-Sophie est une confirmation en soi de la théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky. En dernière analyse, les droits démocratiques et la culture humaine ne peuvent être défendus, et les divisions ethniques et religieuses dans les pays à développement capitaliste tardif être surmontées sous la direction de la bourgeoisie. La défense des droits démocratiques et le dépassement des conflits ethniques et religieux exigent de se tourner vers la classe ouvrière mobilisée sur un programme international et socialiste contre le capitalisme et la guerre impérialiste.

Aucune de ces luttes ne peut avancer sans une lutte directe contre l’impérialisme, le nationalisme et la guerre. Les expressions d’inquiétude au sujet de Sainte-Sophie émanant des gouvernements et des organismes religieux des pays impérialistes d’Amérique et d’Europe sont mensongères de bout en bout. Leurs critiques manifestement hypocrites ne font que faire le jeu de la promotion du nationalisme par la bourgeoisie turque – au milieu de tensions explosives entre la Turquie et la Russie, mais aussi entre elle et ses «alliés» ostensibles de l’OTAN, dont Washington, Paris et Athènes en Syrie, en Libye et en Méditerranée orientale.

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a déclaré que la France «déplorait» la décision d’Ankara. Le chef de la politique étrangère de l’Union européenne (UE), Josep Borrell, l’a qualifiée de «regrettable». Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a demandé instamment à Erdoğan le 1er juillet «de continuer à maintenir Sainte-Sophie comme un musée», ajoutant qu’il «considérait qu’un changement de statut de Sainte-Sophie diminuait l’héritage de ce bâtiment remarquable…».

Les classes dirigeantes impérialistes ont supervisé pendant des décennies le pillage de sites culturels inestimables dans tout le Moyen-Orient et leurs invocations vides de sens ne méritent aujourd’hui que du mépris. Le Musée national irakien fut pillé après l’invasion illégale du pays menée par les États-Unis en 2003. La guerre par procuration de l’OTAN en Syrie, lancée par Washington et les puissances européennes, a entraîné la destruction de sites culturels millénaires, comme la cité antique de Palmyre.

Alors que le gouvernement Trump critique la transformation par Erdoğan de Sainte-Sophie en mosquée, il soutient l’octroi du contrôle total de Jérusalem, du Mont du Temple et de la Mosquée Al Aqsa à l’État israélien.

Le pillage obscène du globe par les gouvernements impérialistes à travers des guerres, des renflouements de banques, des baisses d’impôts et d’autres aides à l’aristocratie financière mondiale va de pair avec le mépris de l’art et de la culture dans leurs propres pays. Alors que Le Drian s’inquiète hypocritement de Sainte-Sophie, il ne dit rien du sort de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Son propre gouvernement a si peu dépensé pour la sécurité incendie pendant la rénovation de la cathédrale qu’un incendie a détruit le toit et la flèche et la quasi-totalité du bâtiment, qui est fermé pour des années.

La transformation de Sainte-Sophie en mosquée ne démasque pas seulement la bourgeoisie turque. C’est un avertissement qu’au milieu d’une pandémie mortelle et d’une spirale de guerre qui s’intensifie, la classe capitaliste du monde entier est engagée dans une promotion implacable du nationalisme et de la politique religieuse qui, si elle n’est pas stoppée, ne peut qu’aboutir à des catastrophes plus grandes encore.

La force sociale qui peut et doit être mobilisée contre cette campagne croissante de guerre est la classe ouvrière internationale. Déjà, avant la pandémie COVID-19, des grèves de masse aux États-Unis et des manifestations «gilets jaunes» en France – ainsi que des protestations de masse de l’Algérie et du Liban à l’Irak et à l’Iran à propos de l’assassinat du général iranien Soleimani par les États-Unis – signalaient un regain de la lutte des classes. La question cruciale est d’unifier ces luttes croissantes de la classe ouvrière internationale en les dotant d’une perspective socialiste et anti-impérialiste.

C’est là la seule façon d’arrêter la marche vers la guerre et l’incitation croissante par la bourgeoisie aux divisions religieuses et nationales et de défendre le patrimoine culturel et historique commun de l’humanité.

(Article paru d’abord en anglais le 15 juillet 2020)

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