La campagne de «retour au travail» menée par les États-Unis sème la mort dans toute l’Amérique latine

Par Eric London
16 juillet 2020

Lundi, le bilan officiel des décès dus au coronavirus en Amérique latine a passé un triste cap et dépassé le nombre total de morts en Amérique du Nord. Plus de 145.000 personnes y sont mortes et plus de 3,5 millions ont été testées positives. La pauvreté et l’inégalité de masse dominent la région après des centaines d’années d’exploitation coloniale et impérialiste, laissant chacun de ses pays particulièrement vulnérable à la transmission du virus.

Quatre des sept pays ayant enregistré le plus grand nombre de cas positifs dans le monde se trouvent aujourd’hui en Amérique latine où les systèmes de santé publique sous-financés s’effondrent.

Le Brésil est au deuxième rang avec 1,9 million de cas, derrière les États-Unis. Le Pérou, le Chili et le Mexique sont respectivement quatrième, cinquième et sixième, avec plus de 300.000 cas positifs chacun. Ces chiffres sous-estiment considérablement la propagation du virus, car les tests sont totalement désorganisés. Alors que l’Italie et les États-Unis effectuent actuellement plus de 100 tests pour 1000 personnes, le Mexique n’en effectue que 5 pour mille, le Brésil 7 pour mille et le Pérou 9 pour mille.

Des soldats patrouillent à Ciudad Bolivar, un quartier de Bogota, en Colombie, où l’on trouve de nombreux cas du nouveau coronavirus, le lundi 13 juillet 2020. (AP Photo/Fernando Vergara)

Les hôpitaux sont débordés et les villes déterrent des corps pour faire de la place aux morts dans les cimetières, mais tous les gouvernements et tous les partis politiques de la région s’efforcent de rouvrir leurs économies, sacrifiant d’innombrables vies aux profits patronaux.

Au Brésil, où le président Jair Bolsonaro réagit au bilan des morts par un «et alors?», les entreprises ont commencé à rouvrir dans tout le pays et des millions de travailleurs sont contraints de reprendre le travail. «Les gouverneurs et les maires envoient la population à l’abattoir en l’honneur d’une reprise économique», a déclaré un expert médical brésilien à CNN.

Au Mexique, les usines automobiles et les ateliers de misère des maquiladoras produisant des pièces pour l’exportation aux États-Unis ont redémarré. Le président Andrés Manuel López Obrador a dit à la population d’aller travailler, «d’être libre» et de «profiter du ciel, du soleil et de l’air frais». Ce politicien ostensiblement de gauche imite la politique de Bolsonaro et annonce cette semaine une nouvelle levée des restrictions. Il a déjà dit aux Mexicains qu’ils pouvaient éviter le virus en mangeant du maïs «cette plante bénie» selon lui.

Au Nicaragua, le gouvernement dirigé par le sandiniste Daniel Ortega a effectivement nié l’existence du virus, tandis qu’au Honduras, le président Juan Orlando Hernandez, soutenu par les États-Unis, a testé positif pour le virus. Comme Bolsonaro, il a utilisé sa propre maladie pour minimiser le virus et forcer les maquiladoras du pays à rester ouvertes. Les travailleurs honduriens meurent par centaines pour produire des vêtements et des chaussures destinés à être exportés États-Unis.

Ligia Ramos, directrice du Collège médical du Honduras, a tweeté :«Si nous ne fermons pas les maquiladoras, nous devrons fermer les hôpitaux. Cela n’a pas de sens de pleurer chaque semaine pour un ami, un collègue de travail. Fermez ces fichues maquiladoras pour l’amour de Dieu. S’ils continuent avec les maquiladoras, s’ils continuent à gagner de l’argent avec la douleur des gens, nous n’arrêterons pas la maladie».

Au Guatemala et au Salvador voisins, le virus s’est également propagé par le biais de gens déportés depuis les États-Unis et dont de nombreux responsables américains savaient qu’ils avaient contracté la maladie.

De Tijuana au Cap Horn, le virus ravage des régions pauvres, touchant les tribus indigènes de la forêt amazonienne comme les mégalopoles urbaines densément peuplées telles Mexico, Lima et Rio de Janeiro.

Mais alors que le virus se répand, les classes dirigeantes d’Amérique latine forcent des millions de gens à reprendre le travail pour le compte de l’impérialisme américain, qui a besoin de la réouverture des chaînes d’approvisionnement latino-américaines pour alimenter sa propre campagne de «retour au travail».

En mars, la plupart des pays d'Amérique latine commençaient tout juste à connaître une transmission communautaire généralisée de la maladie. Le Mexique et le Honduras n'ont pas connu leurs premiers décès dus au coronavirus avant le 26 mars, le Brésil le 19 mars et le Chili le 21 mars. Le premier décès signalé au Pérou est survenu le 1er avril. La production, en grande partie destinée à l'exportation vers les États-Unis, a continué à cette époque dans toute la région.

En avril, cependant, alors que le nombre de décès commençait à augmenter, les grèves et les protestations des travailleurs se sont répandues dans toute la région, en particulier au Mexique et au Brésil. À la mi-avril, alors que les travailleurs dénonçaient les conditions dangereuses dans les maquiladoras du nord du Mexique, Trump annonça: «J’ai parlé avec le président du Mexique hier… Si une chaîne d’approvisionnement basée au Mexique ou au Canada nous interrompt alors que nous fabriquons un gros produit et un produit important, voire un produit militaire, nous ne serons pas contents, laissez-moi vous le dire».

En conséquence, à travers les Amériques, le nombre de morts a augmenté et la production s’est poursuivie. Les marchés se sont redressés grâce à la reprise de la production, au renflouement des entreprises par les milliers de milliards de dollars de la loi CARES, et la promesse d’injections sans fin de fonds par la Réserve Fédérale.

Aujourd’hui, l’initiative de retour au travail bat son plein aux États-Unis et d’intenses flambées de la maladie ont transformé les lieux de travail nord-américains en pièges mortels, notamment les usines automobiles, les installations de conditionnement de la viande, les exploitations agricoles et les entrepôts. Alors que les travailleurs américains sont contraints à retourner au travail, Wall Street exige que l’Amérique latine accélère encore sa production.

C’était là le but de la réunion de Trump avec le président mexicain López Obrador à Washington la semaine dernière. Les dirigeants d’entreprises des deux pays ont insisté sur la fin de toutes les restrictions subsistantes au travail. S’adressant au Conseil atlantique après le dîner, l’ambassadeur des États-Unis au Mexique, Christopher Landau a déclaré :«Je parlais à un des cadres supérieurs de la Ford Motor Company» au sujet d’une nouvelle accélération de la production au Mexique, «ils disaient qu’ils allaient devoir commencer à fermer leurs usines aux États-Unis dès la semaine prochaine s’ils ne l’obtenaient pas.»

Dans des entreprises comme Ford, GM et Fiat-Chrysler, les chaînes d’approvisionnement internationales associent les mines boliviennes et chiliennes, la production de pièces détachées d’Amérique centrale et au Mexique et les usines de montage aux États-Unis, en Argentine, au Brésil et au Canada. Ces entreprises ont tiré d’immenses bénéfices des campagnes de retour au travail dans chaque pays.

Au cours de la campagne de retour au travail sur les deux continents, le titre de Ford est passé de 4,01 dollars par action le 23 mars à 6,30 dollars aujourd’hui, soit une hausse de 57 pour cent. Les actions de GM sont passées de 16,80 dollars le 18 mars à 25,32 dollars, soit une hausse de 51 pour cent. L’action de Fiat Chrysler, vendue 6,35 dollars le 20 mars, est passée à 10,23 dollars aujourd’hui, soit une hausse de 61 pour cent

Pendant ce temps, l’ONU rapporte qu’en quatre mois seulement, le nombre de Latino-Américains ayant besoin d’une aide alimentaire d’urgence a triplé. La Banque mondiale indique que 50 millions de personnes vont tomber dans la pauvreté en Amérique latine cette année, portant le total à 230 millions.

La pauvreté extrême va tripler, passant de 4,5 pour cent à 15,5 pour cent en raison du virus. Cela portera son nombre total à 96 millions, dont des millions qui n’ont pas d’eau propre pour se laver les mains.

Dans les quartiers populaires densément peuplés de Lima, au Pérou, où le virus se propage rapidement, la durée moyenne du travail a diminué de 80 pour cent, plongeant des masses de travailleurs dans la misère. Cette année, 44 millions de personnes seront au chômage dans la région. Selon de nombreuses informations, la prostitution est en hausse.

Mais là aussi, il y a de bonnes nouvelles pour les entreprises américaines et les intérêts géostratégiques de l’impérialisme américain.

Le chômage de masse et la maladie vont créer une énorme pression à la baisse sur les salaires. S&P Global a rapporté ce mois-ci: «Une crise économique en Amérique latine, conjuguée à la dépréciation des monnaies et à la réduction des coûts relatifs de main-d’œuvre pourrait inciter les fabricants à s’étendre en Amérique latine plutôt que d’aller en Asie». Non seulement cela améliorera les résultats des entreprises américaines, mais cela aidera également l’impérialisme américain à mettre sur la touche son rival géostratégique chinois.

Une action commune est nécessaire de la part des travailleurs dans toutes les Amériques pour s’unir dans la lutte pour la sécurité sur les lieux de travail et contre la campagne de retour au travail menée par les États-Unis. C’est une question de vie ou de mort pour des millions de gens.

L’aspiration à une transformation radicale de l’économie mondiale est présente partout comme l’ont montré les manifestations de masse qui ont déferlé sur la région en 2019. Mais ce qui est nécessaire, c’est une perspective politique socialiste. Nous invitons les lecteurs de toute l’Amérique latine à contacter le Comité international de la Quatrième Internationale dès aujourd’hui.

(Article paru d’abord en anglais 15 juillet 2020)

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[15 mai 2020]

 

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