La mort d’un travailleur de 14 ans met en lumière le travail des enfants au Canada

Par Frédéric Charlebois
16 juillet 2020

Le 15 juin dernier, un jeune de 14 ans a perdu la vie suite à un accident de travail chez Atelier PJB à Saint-Martin, un village situé à 125 km au sud de la ville de Québec. Le jeune travailleur s’est fait écraser par son chariot élévateur lorsque ce dernier s’est renversé. L’âge minimum légal pour conduire un tel engin est de 16 ans. Cet événement, aussi terrible soit-il, n'est pas un cas isolé. Il souligne l’étendue du travail des enfants au Québec et dans tout le Canada.

En fait, cet accident est le dernier d'une série qui a gravement blessé ou tué de très jeunes travailleurs. L'année dernière, un jeune de 13 ans s'est fait entraîner par un convoyeur chez la compagnie Bardobec à Saint-Just-de-Bretenières. Le jeune s'en est tiré avec un poumon perforé, une clavicule et des côtes cassées ainsi que des brûlures au troisième degré. Dans un autre cas, qui s'est aussi passé l'année dernière, un jeune de 17 ans d’Alma est mort après avoir été écrasé par un panneau de béton de 3000 kg deux semaines seulement après avoir débuté chez l’entreprise Béton préfabriqué du Lac.

Cela montre que les jeunes qui travaillent ne font pas de simples «petits boulots», comme tondre le gazon du voisin. Ils occupent des emplois «d’adulte» avec les responsabilités et les risques qui l’accompagnent, ce qui est reflété par la grande quantité de blessures subies par les jeunes dans les industries. En effet, uniquement pour l’année 2017, c’est 2656 jeunes de moins de 19 ans qui ont été impliqués dans un accident de travail au Québec.

La situation est particulièrement grave dans le domaine agricole. Les enfants s’impliquent à un très jeune âge, parfois vers 7-8 ans, et ils conduisent rapidement les plus grosses machines. Les blessures et les morts y sont par conséquent souvent plus élevés que la moyenne.

Comme en témoignent les statistiques de l’emploi chez les jeunes du secondaire, la classe dirigeante a de plus en plus recours à la main-d’œuvre adolescente. Selon les données du Centre d’étude des conditions de vie et des besoins de la population, un jeune du secondaire (12-17 ans) sur deux au Québec travaille durant ses études, soit une augmentation de 10% en seulement 6 ans. Même au niveau des jeunes de secondaire 1 (12-13 ans), c’est 46% d’entre eux qui ont un emploi rémunéré pendant l’année scolaire.

Si la proportion des étudiants du secondaire à l’emploi tourne autour de 36% dans la région métropolitaine de Montréal, ce chiffre grimpe en flèche lorsqu’on s’éloigne des grands centres. En Abitibi-Témiscamingue, c’est près de 70% des jeunes qui doivent concilier le travail et les études au secondaire. Comme l’Abitibi-Témiscamingue se classe seulement au 6e rang, le taux des 5 autres régions en haut de liste avoisine ou dépasse les 70%.

Selon la loi au Québec, il n’y a pas d’âge minimum pour travailler et l’autorisation parentale n’est requise que jusqu’à 14 ans. Si certaines restrictions interdisent le travail de nuit, aux heures d'école ou néfaste à la santé du jeune avant 16 ans, ces normes demeurent largement sur papier.

Même si le Québec est la pire région pour le taux d’élèves à l’emploi, et l’une des plus flexibles au point de vue légal, le reste du Canada n’est pas loin derrière. En fait à travers le pays, plus de la moitié des provinces n’ont pas d’âge minimum pour travailler et parmi celles qui en ont, une dérogation peut être obtenue avec une autorisation parentale. Alors que certaines provinces ont des restrictions officielles (sur les heures admissibles au Québec ou le type d'emploi en Nouvelle-Écosse), d’autres comme la Colombie-Britannique et l’Alberta permettent l’exploitation des jeunes dans des milieux dangereux dès l’âge de 12 ans.

À travers le Canada, de nombreuses entreprises comptent sur cette main-d’œuvre au salaire minimum pour demeurer compétitives et engranger les profits. Pour certaines grandes compagnies telles que McDonald's ou Tim Horton's, les adolescents représenteraient plus de 50% de leur main-d’œuvre.

Le travail des enfants et des adolescents, qui est loin d’appartenir à un passé révolu, a historiquement été critiqué et combattu par la classe ouvrière pour plusieurs raisons.

En plus des conséquences physiques et psychologiques à long terme sur un corps humain qui n'est pas arrivé à maturité, les jeunes sont particulièrement vulnérables aux accidents de travail. Comme ils sont employés pour faire un travail «régulier», il n’y a souvent aucune surveillance ou prévention, ce qui les met encore plus en danger qu'un adulte, vu l’absence de formation et l’ignorance des dangers potentiels.

De plus, les adolescents se font mettre la pression par leurs employeurs pour faire plus d’heures, ce qui peut avoir des conséquences à long terme sur leurs capacités d’apprentissage. Le patronat profite de l’ignorance des jeunes et leur crainte de perdre leur emploi pour pousser toujours plus loin les demandes. Comme le système de surveillance fonctionne sur la base de plaintes et non d’inspections, on constate uniquement ces abus lors d’un accident de travail ou lorsqu’ils sont trop manifestes.

Le fait de travailler à un jeune âge entrave également la capacité d’accéder aux études supérieures, notamment aux programmes contingentés. Il est reconnu qu’à partir de 15h de travail par semaine, la performance scolaire chute. En plus de causer de l’épuisement chez les enfants et adolescents, le travail accentue le décrochage scolaire, ce qui est parfois encouragé par les employeurs qui souhaiteraient les avoir à temps plein.

Le travail des enfants ne fait que souligner l’ampleur de la crise sociale qui sévit partout au Canada. Les enfants ne travaillent pas pour le plaisir mais pour répondre à des besoins, comme aider à couvrir les dépenses familiales. Selon l’organisme Campagne 2000, c’est 1,35 million d’enfants qui vivent dans la pauvreté, soit près de 19% des enfants du pays. La fréquentation des banques alimentaires n'a fait que s'accentuer au cours des dernières décennies : en Beauce, la région où la tragédie de St-Martin est survenue, elle a augmenté de 500% entre 2006 et 2018.

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