«Nous n’allons pas faire de compromis parce que c’est notre sécurité»

Les travailleurs du secteur de la viande, de l'automobile et des soins de santé prennent des mesures pour protéger des vies alors que la pandémie s'intensifie aux États-Unis

Par Jessica Goldstein et Jerry White
15 juillet 2020

Joignez-vous à la lutte pour défendre la santé et la sécurité des travailleurs! Pour obtenir de l’aide afin de créer un comité de sécurité de base dans votre usine, envoyez un courriel au Bulletin d’information des travailleurs de l’automobile du WSWS à autoworkers@wsws.org pour en savoir plus.

Les États-Unis établissent des records quotidiens de nouveaux cas de COVID-19. Les hôpitaux, les usines de conditionnement de la viande, les usines automobiles et d’autres grands lieux de travail sont devenus un champ de bataille. Il s’agit d’un combat entre les travailleurs qui exigent des conditions de sécurité et les entreprises qui demandent une production et des profits «au taquet».

Vendredi, des centaines de travailleurs de l’industrie de la viande ont mené une grève sauvage dans l’usine de transformation de bœuf JBS à Greeley, Colorado. C’est le lieu de travail le plus meurtrier de l’État, avec au moins huit décès dus au COVID-19 et 287 travailleurs testés positifs.

Les travailleurs de JBS quittent la chaîne de production et quittent l’usine

Les travailleurs ont déclaré que la grève, qui s’est déroulée malgré le syndicat des Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC), a été déclenchée par des «chapeaux noirs» sur la chaîne de production, en colère contre l’absence de primes de risque. Cependant, les travailleurs qui effectuent d’autres tâches dans l’usine et portent des chapeaux de couleurs différentes ont rapidement rejoint l’action de grève.

«Ce n’est plus comme avant», a déclaré un travailleur, qui n'est pas un chapeau noir, au Greeley Tribune. «Avant, il y avait beaucoup de Latinos qui avaient peur et il y avait beaucoup de séparation entre les gens. Aujourd’hui, ce que nous avons montré, c’est que peu importe d’où vous venez, si vous êtes hispanique, portoricain, mexicain, salvadorien, nous sommes tous unis aujourd’hui. Et nous sommes tous partis ensemble.»

Malgré les menaces du personnel de direction qui a commencé à confisquer les badges des employés, les travailleurs ont refusé de continuer à travailler et se sont tenu les mains jointes devant la taille en signe d’unité. «Quelqu’un m’a dit de retourner à ma ligne, et j’ai dit non», a déclaré l’ouvrier. «J’ai mis mes mains comme ça, et je suis resté. Je n’ai jamais rien vu de tel auparavant.»

Les travailleurs de l’usine de Greeley, qui emploie 3000 personnes, sont moins bien payés que les travailleurs d’autres usines de transformation du bœuf du Colorado et se trouvaient contraints de travailler dans des conditions dangereuses, en portant les mêmes masques pendant de longues périodes et en étant obligés de travailler malades ou à côté d’un collègue présentant des symptômes. Des grèves au Brésil ont également impacté la multinationale brésilienne, JBS, pays qui est juste derrière les États-Unis pour le plus grand nombre de décès par COVID-19 dans le monde.

Après une série de débrayages et de grèves, notamment à l’usine de Greeley, le président Trump a utilisé la Loi protégeant la production pour la défense du pays (Defense Production Act) fin avril pour ordonner aux usines de transformation de la viande de rester ouvertes. Depuis lors, le nombre de décès et d’infections dans l’industrie a plus que doublé, avec plus de 30.000 travailleurs du secteur de l’emballage de la viande testés positifs au niveau national et au moins 100 décès, selon les données compilées par le Réseau de rapports sur l’alimentation et l’environnement.

Les grèves et les protestations se poursuivent également dans l’industrie des soins de santé. Près de 800 travailleurs de la santé de première ligne sont morts et au moins 100.000 se trouvent infectés, selon le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC). Au cours du week-end, 720 infirmières en grève à Joliet, dans l’Illinois, ont rejeté une proposition de contrat d’AMITA Health parce qu’elle ne répondait pas à leurs demandes d’augmentation des effectifs pour faire face à des ratios de patients par infirmière dangereusement élevés.

L’opposition se développe également dans les usines d’assemblage et de pièces automobiles. L’industrie automobile a rouvert à la mi-mai après une fermeture de deux mois, que les travailleurs ont imposée par une série de grèves sauvages en mars.

Des travailleurs assemblent des camions Ford à l’usine de camions Ford Kentucky à Louisville, KY (AP Photo/Timothy D. Easley)

Les constructeurs automobiles augmentent leur production, au risque de la vie des travailleurs, pour rembourser les dettes croissantes contractées au cours de la dernière décennie, tout en canalisant les bénéfices vers leurs plus gros actionnaires. Le PDG de Tesla, Elon Musk, a défié les ordres de fermeture pour rouvrir son usine de Fremont, en Californie, en mai. Il doit recevoir la deuxième partie de son salaire, grâce à l’augmentation de 200 pour cent de la valeur des actions de la société cette année. Cette «prime» de 2,4 milliards de dollars s’ajoute à sa fortune de 70,5 milliards de dollars, qui s’est déjà multiplié par trois ces deux dernières années.

L’équipementier automobile mondial DENSO a confirmé vendredi qu’un travailleur de son usine de fabrication thermique de Battle Creek, dans le Michigan, est mort suite à sa contagion par le COVID-19. Dix-huit autres personnes avaient été testées positives dans d’autres usines du Michigan de l’entreprise, dont sept au cours des deux dernières semaines seulement.

General Motors a rejeté les demandes de fermeture temporaire de son usine d’assemblage d’Arlington, au Texas, où 23 cas se sont déclarés il y a plus de 10 jours. L’entreprise n’a pas fourni de mise à jour. Elle a ainsi refusé de divulguer des détails sur les infections dans ses usines. L’usine d’Arlington, la plus rentable de l’entreprise, est située dans la région métropolitaine de Dallas/Fort-Worth, l’un des principaux points chauds de COVID-19 aux États-Unis, avec près de 23.000 cas confirmés.

GM a annoncé samedi qu’elle mettrait fin au troisième quart de travail de son usine d’assemblage de Wentzville, près de Saint-Louis, dans le Missouri, le 20 juillet. La raison est due à un taux d’absentéisme élevé parmi les travailleurs inquiets de contracter la maladie. Au cours du week-end, les responsables du comté de Saint-Charles, où se trouve l’usine, ont signalé 494 nouveaux cas de coronavirus, soit une augmentation de 266 pour cent par rapport aux 14 jours précédents.

Les travailleurs de Wentzville estiment qu’il y a au moins 24 cas à l’usine, soit cinq fois plus que le mois dernier. Une travailleuse expérimentée de l’usine a déclaré à la WSWS Autoworker Newsletter: «Les personnes qui se rendent au service médical [le service médical interne de GM] et qui se font tester, ce sont uniquement celles-là qu’ils mettent sur les statistiques. Ils ne comptent pas ceux qui sont testés à l’extérieur de l’usine. Nous pensons qu’il y a au moins 30 cas.»

Elle a ajouté: «Je fais 12 heures régulièrement parce que presque personne n’est là pour la troisième équipe. Ils ont dû fermer l’usine d’emboutissage l’autre jour et faire venir ces gens à l'assemblage générale pour les aider.»

L’épuisement des travailleurs de la première et de la deuxième équipe ne fera qu’empirer lorsque la troisième équipe, qui compte 1.250 travailleurs, sera supprimée, a-t-elle déclaré. Le plus sûr serait de fermer l’usine pendant plusieurs semaines. «Nos emplois sont si proches les uns des autres. Les cas ont augmenté rapidement dans le comté de Saint-Charles. C’est dingue.»

Les travailleurs répondent de plus en plus à l’appel du Bulletin d’information des travailleurs de l’automobile du WSWS et du Parti de l’égalité socialiste. Ils demandent la création de comités de sécurité indépendants de l’UAW.

Les travailleurs du complexe de montage des Jeeps de Fiat Chrysler à Toledo, dans l’Ohio, où au moins 31 travailleurs ont été testé positifs, ont été les derniers à former un comité de sécurité de base. Ils ont publié une liste de revendications, qui comprend: la publication immédiate d’informations sur les infections; la fermeture de toute usine touchée pendant au moins 24 heures pour un nettoyage en profondeur; et le droit des travailleurs d’arrêter la production en raison de conditions dangereuses.

Les travailleurs de Fiat Chrysler à l’usine Jefferson North (JNAP) à Detroit et à l’usine Sterling Heights (SHAP) juste au nord de celle-ci ont également formé des comités de sécurité de base. Fin juin, les travailleurs des deux usines ont procédé à des arrêts de travail suite au refus de la direction et de l’UAW de divulguer des informations sur les infections ou de fournir des conditions de travail sûres.

Décrivant les conditions de travail dans l’usine de Toledo, un travailleur de Jeep a déclaré à la WSWS: «Nous avons eu 30 cas au cours des deux dernières semaines. On a désinfecté les stations d’eau ont été en mai et on ne les a plus jamais désinfectées depuis.» Les travailleurs, a-t-il dit, ont organisé une page Facebook pour faire savoir volontairement qui a été testé positif, car l’entreprise et l’UAW ne donnent aucune information.

«L’entreprise invente des raisons pour dire que les travailleurs qui sont en contact avec d’autres personnes dont le test est positif n’ont pas besoin d’être mises en quarantaine. Le syndicat ne fait rien. En raison de l’absentéisme, les cadres travaillent sur la ligne sans porter de masque, au coude à coude avec les travailleurs.»

«L’UAW est une blague», ajoute un jeune travailleur temporaire à temps partiel (TPT) de l’usine. «Je veux aider mes camarades syndicalistes à se lever et à faire ce que le syndicat ne fait pas pour nous! En tant que TPT, je me fais chier dessus par le même syndicat auquel je paie l’intégralité de mes cotisations, même si je travaille 50 à 60 heures par semaine. Je ferai tout ce que je peux pour montrer mon amour et mon soutien à tous ceux qui luttent pour des conditions de travail sûres!»

Appelant tous les travailleurs à former des comités de base, un travailleur de l’usine de camions Ford de Dearborn, près de Detroit, a déclaré «Nous voulons nous protéger et protéger nos familles. Nous n’allons pas négocier avec la direction, ils n’ont pas les mêmes intérêts que nous. Nous n’allons pas faire de compromis avec qui que ce soit parce que c’est notre sécurité. Nous devons inspirer un changement qui aura un effet durable pour les générations futures. Assez, c’est assez; nous devons dire que nous allons diriger les choses.»

Les opérations des usines d’assemblage américaines dépendent entièrement du maintien du fonctionnement des usines des fournisseurs au Mexique. Ce pays a maintenant dépassé l’Italie pour le quatrième plus grand nombre de décès par COVID-19 dans le monde, avec 35.000 décès, selon des comptes officiels largement soupçonnés d’être une sous-estimation grossière.

Un travailleur du complexe de GM à Silao, au Mexique, a déclaré au WSWS: «Jusqu’à présent, six travailleurs sont morts de COVID-19 à l’usine, dont un récemment. Ni les autorités locales, ni l’entreprise, ni le syndicat n’ont montré leur visage. Nous avons confirmé les cas avec des notes de médecins et des documents des travailleurs eux-mêmes. Les entreprises devraient travailler à 30 pour cent de la production totale, mais à Silao, nous travaillons à 90-100 pour cent.»

«Je pense que c’est nécessaire que toutes les organisations de travailleurs fassent l’appel pour essayer de contrôler la production», a poursuivi le travailleur. «J’espère que les travailleurs manifesteront leur solidarité. Nous essayons de coordonner les travailleurs dans différents domaines qui ont une liste de revendications pour lesquelles nous pouvons nous battre.»

Les travailleurs de l’usine de pièces automobiles de «Nakamura Engineering Works» à Zacatecas en Mexique ont débrayé depuis le 7 juillet pour exiger le paiement d’une prime de participation aux bénéfices qui leur est due depuis mai. Les travailleurs travaillent 12 heures par jour. Leur paie est 1.500 pesos (58,50 euros ou 67 dollars américains) par semaine. Ils exigent également des masques adéquats pour les protéger contre le COVID-19 et les fumées toxiques des fours industriels. Lorsqu’un journaliste de La Jornada a demandé ce que leur syndicat avait fait pour eux, un travailleur a répondu: «Nous avons un syndicat de charro [entreprise], le syndicat n’est pas avec nous, il est avec l’entreprise.»

(Article paru d’abord en anglais 14 juillet 2020)

 

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