Émeutes en Éthiopie suite à l'assassinat du chanteur et activiste oromo Hachalu Hundessa

Par Jean Shaoul
10 juillet 2020

Au moins 239 personnes ont été tuées dans des émeutes dans la capitale Addis-Abeba et dans d'autres villes éthiopiennes aux mains de la police ou lors d’affrontements interethniques. Mercredi, la police a recensé parmi le nombre de morts 215 civils, neuf policiers et cinq miliciens. Plus de 3500 arrestations ont été signalées.

Des jours d'émeutes ont été déclenchés par le meurtre, le 29 juin, du musicien populaire oromo, activiste et ancien prisonnier politique, Hachalu Hundessa par des inconnus. Ceci constitue l'un des épisodes les plus meurtriers depuis l'arrivée au pouvoir du premier ministre Abiy Ahmed en avril 2018, promettant de mettre fin au régime autoritaire, et met en évidence la situation très instable dans un pays salué pour le taux de croissance économique le plus élevé d'Afrique, avec une moyenne de 10,5 pour cent par an entre 2004 et 2018.

Hachalu Hundessa

À Addis-Abeba, des voitures et des stations-service ont été incendiées, des magasins et des entreprises ont été pillés et vandalisés, et des maisons et des banques, cambriolées. Au moins 10 personnes ont été tuées dans des affrontements brutaux avec la police et beaucoup d'autres ont été blessées. Des affrontements similaires ont eu lieu dans toute la région d'Oromia, la plus grande des neuf régions ethniques d'Éthiopie qui a souffert la persécution sous les gouvernements précédents issus de groupes non oromo.

À Harar, dans l'est du pays, des manifestants ont détruit une statue du prince royal Ras Makonnen Wolde Mikael, le père de Hailé Sélassié: le monarque et allié américain qui a gouverné l'Éthiopie jusqu'à ce qu'il soit renversé par un coup d'État militaire en mars 1974.

Abiy a réagi en déployant des troupes pour réprimer les émeutes, en fermant Internet et en arrêtant environ 2000 personnes. Il s'agissait notamment de journalistes accusés d'incitation à la violence et d'un homme politique de premier plan, Jawar Mohammed, également oromo et ancien allié devenu opposant d’Abiy.

Hundessa a mené des manifestations contre Abiy, qui est également oromo. Abiy n'a pas tardé à présenter ses condoléances, affirmant que le but des assassins n'était pas seulement de tuer Hachalu, «mais par lui de tuer l'Éthiopie». Mais peu de gens ont cru que ses airs de compassion étaient sincères.

L'assassinat de Hachalu a déclenché des manifestations de solidarité dans les communautés de la diaspora éthiopienne aux États-Unis et au Royaume-Uni, où 100 manifestants portant le drapeau oromo ont brisé la statue de Hailie Selassie dans un parc de Wimbledon à Londres.

Oromia a connu une vague de protestations de 2014 à 2017 contre la détérioration des conditions sociales et économiques et la colère contre les terres saisies à leurs propriétaires oromos de longue date et cédées à des entreprises étrangères: souvent du Golfe et de la Chine, pour les infrastructures et l'agro-industrie orientée vers l'exportation. Des terres qui produisaient autrefois de la nourriture dans un pays synonyme de sécheresse, de famine et de nuées de sauterelles produisent désormais des fleurs, du café, de l'huile de palme et d'autres cultures marchandes pour les marchés européens et asiatiques.

Abiy a pris de l'importance en tant que leader du mouvement de résistance oromo, exploitant la colère populaire à propos de cette saisie des terres et utilisant les chansons politiques d'Hachalu pour aider ses campagnes.

En arrivant au pouvoir avec l'engagement de mettre fin au despotisme longtemps associé aux gouvernements éthiopiens, il libéra des dizaines de milliers de prisonniers politiques et mit fin à l’interdiction d’Internet imposée par le gouvernement précédent de Hailemariam Desalegn.

Il leva l'interdiction de plusieurs partis politiques, dont certains avaient été désignés comme des groupes «terroristes», ouvrant la voie au retour des dirigeants des groupes interdits en Éthiopie. Il a également mis fin à la guerre de 20 ans avec l'Érythrée voisine et limogé plus de 100 généraux et autres officiers supérieurs, principalement du groupe ethnique tigréen qui avait dominé le régime précédent.

Cela a déclenché une opposition féroce au sein de l'armée, à la fois d'officiers qui en voulaient à la perte de pouvoir politique de l'armée et de ceux qui le considéraient comme une attaque contre le peuple tigréen, et a conduit au coup d'État avorté de l'année dernière. Considérés comme collectivement responsables des crimes du régime précédent, des centaines de milliers de Tigréens ont été chassés de leurs foyers et vivent dans des camps de personnes déplacées en raison de violences racistes depuis qu'Abiy est devenu premier ministre.

Malgré la promesse d'Abiy de mettre fin à la discrimination ethnique, la violence ethnique s’est intensifiée, accroissant le danger de violences ethniques encore plus sanglantes. En plus des attaques contre les Tigréens, près d'un million de Gedeos ont été forcés de fuir leurs maisons à West Guji. Dans les deux cas, les assaillants appartiennent aux milices oromos.

La vente de terres s'est également poursuivie, dans des conditions où 80 pour cent des 104 millions d'Éthiopiens dépendent de la terre pour leur subsistance et au moins 25 pour cent de la population subsiste avec moins de 2 dollars par jour.

La libéralisation par Abiy du droit du travail éthiopien et son intention de vendre des actifs de l'État, notamment Ethiopian Airlines – la plus grande et plus rentable compagnie aérienne de l’Afrique –, les télécommunications, l'électricité et les transports, ainsi que l’industrie, les hôtels et certains secteurs agricoles, à des sociétés étrangères, a obtenu l'approbation de Washington. Ce dernier a accepté d'investir 5 milliards de dollars en Éthiopie par le biais de sa Société internationale de financement du développement, et a également donné le feu vert au programme de 2,9 milliards de dollars du Fonds monétaire international, dans le cadre des efforts du gouvernement Trump pour contrer l'influence chinoise dans le pays.

Mais en Éthiopie même, l'euphorie qui a accompagné l’ascension au pouvoir d'Abiy s'est depuis longtemps évaporée à mesure que les forces de sécurité continuent de réprimer les groupes armés et la violence communautariste dans certaines parties des régions d'Amhara et d'Oromia avec une force brutale, en commettant notamment des exécutions extrajudiciaires et la torture.

Selon un récent rapport d'Amnesty International, la libération des prisonniers politiques et les élections, désormais reportées en raison de la pandémie de COVID-19, coïncident avec l’incitation, par des politiciens, à des conflits ethniques et religieux dans le but de mobiliser de l’appui et provoquer des violences communautaristes et des attaques armées dans plusieurs provinces. Le gouvernement fédéral a réagi en créant des postes de commandement de la sécurité pour coordonner les opérations de l'armée, de la police et des milices locales.

Le rapport documente une série de violences présumées à Oromia, où les forces de sécurité mènent une campagne contre l'Aromo Liberation Army (OLA), la branche armée séparatiste du Oromo Liberation Front (OLF): un parti d'opposition qui a poursuivi la lutte armée avant son retour en Éthiopie pour poursuivre un programme pacifique en 2018. Selon le rapport, les forces de sécurité ont arrêté au moins 10.000 personnes soupçonnées de soutenir ou de travailler pour l'OLA lors de rafles de masse, depuis janvier 2019.

Alors que le coronavirus se répandait à l'échelle internationale et avec seulement 22 respirateurs dédiés au traitement des cas graves dans tout le pays, le gouvernement d'Abiy avait décidé qu'il ne pouvait pas se permettre un confinement et s'est plutôt appuyé sur la messagerie publique. Il n'a pas immédiatement interrompu les vols directs en provenance de Chine, mais a imposé des contrôles de température à l'aéroport international d'Addis. Les autorités affirment que le premier cas est venu du Japon, d'autres sont venus plus tard, principalement d'Europe.

Arkebe Oqubay, un ministre de premier plan et conseiller spécial d'Abiy, a déclaré: «Ce n'est pas une maladie que vous combattez par des respirateurs ou des unités de soins intensifs», ajoutant que, «90% de la solution est le lavage des mains et la distanciation sociale. La seule façon d’y faire front et de gagner est de nous concentrer sur la prévention.»

Abiy a ensuite déclaré l'état d'urgence et suspendu les élections prévues pour le mois d’août, qui faisaient partie de son engagement à apporter la démocratie au pays. Il a cité la pandémie de coronavirus comme raison sans fixer de nouvelle date pour les élections. On s'attendait à ce qu'Abiy soit confronté à une forte opposition de nombreux partis ethniques.

Alors que l'Éthiopie a évité le pire de la pandémie, ayant officiellement enregistré environ 8500 cas et, selon les sources, une poignée de décès, les conséquences économiques ont été désastreuses. Ses secteurs horticole et agricole ont été décimés, en grande partie à cause de la chute abrupte du nombre de vols internationaux dont dépendent ses exportations. Les revenus du tourisme et les envois de fonds des Éthiopiens travaillant au Moyen-Orient se sont effondrés.

Abiy a cherché à détourner les tensions vers l'extérieur, en se concentrant sur le différend avec l'Égypte et le Soudan au sujet du barrage du Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD) de 4,8 milliards de dollars. Le GERD est le plus grand barrage d'Afrique sur le Nil bleu. Le Nil Bleu fournit 80 pour cent des eaux du Nil dont dépendent les deux pays en aval.

L'Éthiopie a jusqu'à présent rejeté un accord et des concessions pour résoudre les craintes de l'Égypte et du Soudan quant à la suffisance de leur approvisionnement en eau. Le mois prochain, l'Éthiopie doit commencer à stocker de l'eau dans le vaste réservoir, prélude à la production de 6000 mégawatts d'électricité pour alimenter l'Éthiopie et la région en général.

(Article paru en anglais le 9 juillet 2020))

 

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