L’importance de la discussion en ligne du 4 juillet «La place des deux révolutions américaines, passée, présente et future».

Par David Walsh
7 juillet 2020

Le 4 juillet, le «World Socialist Web Site» a marqué le 244e anniversaire de la Déclaration d’indépendance en organisant une discussion avec cinq historiens importants: Victoria Bynum, Clayborne Carson, Richard Carwardine, James Oakes et Gordon Wood.

Tom Mackaman, professeur au Kings College et David North, président du comité de rédaction international du WSWS, ont animé cette discussion, intitulée «La place des deux révolutions américaines – passée, présente et future». La discussion a constitué une expérience fascinante et stimulante. (Elle peut être consultée dans son intégralité ici).

La discussion a attiré un large public international dans 72 pays. Environ 3.000 personnes ont suivi la discussion en direct et plusieurs milliers d’autres en ont écouté l’enregistrement dans les 24 heures qui ont suivi sa publication sur YouTube et d’autres plate-formes de réseaux sociaux. Cela témoigne de l’immense intérêt porté aux questions historiques et à leur rapport avec les problèmes contemporains.

«La marche vers Valley Forge» (1883), célèbre tableau de William Trego, fait partie de la collection du Musée de la Révolution américaine de Philadelphie.

De manière honnête et directe, l’événement a abordé ce que tout observateur objectif doit considérer comme les questions les plus urgentes et les plus délicates de l’histoire américaine et mondiale, notamment l’influence intellectuelle et sociale de la Déclaration d’indépendance. Le rôle joué par des personnalités telles que Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Frederick Douglass ; l’impact international de la guerre civile américaine ; la présence ou l’absence des concepts de «révolution» et de «classe» dans l’historiographie contemporaine ; les attaques continues contre les deux révolutions américaines et la croissance maligne de l’inégalité sociale aujourd’hui, aggravées par l’épouvantable pandémie de COVID-19.

Bien qu’elle ait porté principalement sur les événements qui se sont déroulés sur le sol américain, la discussion n’avait rien d’étroit ou de provincial. Toutes les questions de fond examinées, y compris les problèmes de nationalisme, de race et de politique raciale, sont des questions internationales. En outre, compte tenu du vaste rôle de l’impérialisme américain dans les événements mondiaux, cette histoire révolutionnaire devait présenter un grand intérêt pour un public mondial, comme ce fut d’ailleurs le cas. Ceux qui ont suivi le débat venaient de tous les continents habités.

En introduisant la discussion, David North a fait remarquer qu’il était inutile de prétendre que les questions historiques pouvaient ou devaient être séparées des préoccupations actuelles. Mais, a-t-il fait valoir,

L’histoire en tant qu’histoire a ses revendications. Quelle que soit l’interprétation que l’on fait du passé, il faut s’efforcer sérieusement de fonder cette interprétation sur le souci principiel de donner une base factuelle à ses arguments. Une «version» de l’histoire qui n’est pas fondée sur les faits – et encore moins une version qui repose sur une déformation délibérée ou une falsification pure et simple de l’histoire – n’a aucune valeur intellectuelle.

Faisant référence aux attaques actuelles contre l’héritage de la première et de la deuxième révolution américaine et ceux qui les ont dirigées, North a déclaré: «Je dois admettre que je suis préoccupé par les implications de la conclusion que le monde aurait été meilleur si la Révolution américaine avait été perdue et si Abraham Lincoln n’était jamais né».

Des questions historiques cruciales ont été examinées dans le cadre d’une défense de principe de la Révolution américaine et de la Guerre de Sécession.

Gordon Wood, professeur émérite d’histoire à l’université Brown, a souligné dès le début de la discussion les implications de l’invocation de l’égalité de tous les hommes dans la Déclaration d’indépendance. Wood est l’auteur de nombreux ouvrages dont «La création de la République, Le radicalisme de la révolution américaine et L’empire de la liberté»[1].

Ses auteurs ne se sont pas rendu compte, a affirmé Wood,

à quel point ces mots deviendraient significatifs… peu de temps après, lorsque les gens les ont pris et les ont utilisés, en particulier «l’égalité». L’idée que tous les hommes sont créés égaux est, je pense, la force la plus puissante dans la vie américaine et peut-être dans le monde aussi… Beaucoup de gens ont pensé que c’était un grand moment de l’histoire du monde.

Dans ses travaux sur les unionistes du Sud, les gens du Sud opposés à la Confédération qui dans de nombreux cas ont fini par se battre pour l’Union, Victoria Bynum, éminente professeur émérite d’histoire à l’université du Texas, a constaté que les principes des Lumières et de la Déclaration d’indépendance étaient toujours vivants.

Bynum, auteure de «L’État libre de Jones: la plus longue guerre civile du Mississippi»[2] et «La longue ombre de la guerre civile: la dissidence du Sud et ses héritages»[3], a commenté:

J’ai découvert que la Révolution américaine a toujours été présente dans l’esprit… des unionistes du Sud, toutes ces années plus tard, pendant la Guerre de Sécession.

Interrogé sur l’attitude d’Abraham Lincoln envers Thomas Jefferson, Richard Carwardine, professeur pendant de nombreuses années aux universités de Sheffield et d’Oxford et auteur d’une biographie primée de Lincoln, «Lincoln: une vie de mission et de pouvoir» [4], a observé que Lincoln n’avait aucune admiration pour l’ordre agraire que Jefferson défendait ou pour la classe des esclavagistes à laquelle il appartenait. Mais «Le regard de Lincoln sur l’homme Jefferson doit être séparé, je pense, de son regard sur la Déclaration d’indépendance, pour laquelle il l’honorait». Il a souligné que la Déclaration était «absolument centrale dans la carrière politique de Lincoln entre 1854 et 1860». Après être devenu président, Lincoln a cherché à «amener l’opinion publique à adhérer aux principes de la Déclaration, ce qu’il fait bien sûr magnifiquement à Gettysburg en novembre 1863».

Dans ses premiers commentaires, James Oakes, éminent professeur d’histoire au Graduate Center de la City University de New York et auteur du livre «Le radical et le républicain – Frederick Douglass, Abraham Lincoln et le triomphe de la politique antiesclavagiste» [5], qui a reçu le prix Lincoln, et «Liberté nationale: la destruction de l’esclavage aux États-Unis, 1861-1865» [6], a souligné que ce n’est qu’après la Révolution américaine qu’«un mouvement organisé pour abolir l’esclavage a vu le jour, et elle [la Révolution] a déclenché cette lutte de 88 ans qui a culminé avec la guerre de Sécession».

Il m’est difficile d’imaginer comment ce mouvement aurait pu se justifier, il est certainement difficile d’imaginer qu’Abraham Lincoln l’ait fait sans avoir constamment recours au principe de l’égalité fondamentale entre les hommes et à la Déclaration.

Le professeur Wood a commenté plus tard, à propos des conséquences des Lumières et du «début de la modernité», que

Tout cela fait donc partie de cette grande histoire que nous avons et qui lie ces deux révolutions. Je n'ai aucun doute que... la victoire du Nord dans la guerre de Sécession est le point culminant de la Révolution américaine.

Clayborne Carson, professeur d’histoire américaine à l’université de Stanford, éditeur des Journaux de Martin Luther King Jr. et directeur de l’Institut Martin Luther King Jr. pour la recherche et l’éducation, a évoqué le grand abolitionniste Frederick Douglass et son célèbre discours du 5 juillet 1852, aujourd’hui connu sous le nom de «Qu’est-ce que le 4 juillet pour l’esclave?»

Dans ce discours, Douglass expliquait qu’il célébrait lui aussi la Déclaration d’indépendance, mais a demandé à son auditoire majoritairement blanc, selon les termes de Carson, «Quelle est la signification de ce document que vous avez créé, de ce principe d’égalité que vous avez créé?» Il a ensuite brossé un tableau dévastateur de «la réalité… que cette nation n’a pas été à la hauteur de ces principes.»

Carson a poursuivi,

Peut-être avons-nous besoin d’un congé de deux jours – l’un le 4 juillet pour célébrer la Déclaration, et l’autre le 5 juillet pour critiquer ce qui s’est produit… savoir si nous avons ou non été à la hauteur de cette Déclaration.

En ce qui concerne la «disjonction entre les mots de la Déclaration d’indépendance et la réalité», le professeur Oakes a suggéré que Lincoln considérait le premier document «non pas comme une description de la réalité [mais] comme une aspiration, c’est l’idée que nous élevons et à laquelle nous nous tenons, notre meilleur nous».

Le professeur Carson a commenté qu’en toute «période de grand changement… les résultats sont toujours incertains». Il a suggéré que Lincoln, peu avant de publier la Proclamation d’émancipation, avait envisagé de permettre au Sud de conserver l’esclavage et avait clairement indiqué «que son objectif est finalement l’Union, son objectif secondaire est de mettre fin à l’esclavage».

En introduisant un commentaire sur l’impact international de la guerre civile, le professeur Carwardine a fait référence au commentaire de Lincoln «qu’il voulait voir l’émancipation de tous les hommes partout dans le monde. La guerre civile ne visait pas seulement à préserver l’Union, elle visait à préserver un certain type d’Union, une Union qui serait en fait une Union anti-esclavagiste».

Carwardine a souligné que Lincoln était sincère dans sa conviction que «l’Union américaine avait une place particulière dans l’histoire du monde». Des immigrants de nombreuses nations s’étaient engagés pour se battre pour l’Armée de l’Union. Ils le firent en raison de ce que son résultat signifiait pour l’Amérique et de ce qu’il signifiait pour les pays d’où ils venaient. De façon émouvante, Carwardine a expliqué :

Quand Lincoln est mort… dans toute l’Europe, des hommes et des femmes adultes ont pleuré – abasourdis – et ont senti que celui qu’on leur avait enlevé était le démocrate par excellence, la représentation d’un monde nouveau.

Les différents participants se sont penchés sur les problèmes et les événements contemporains.

James Oakes a notamment souligné la tendance de l’historiographie à «effacer les révolutions de toute l’histoire de l’humanité». Ce processus, a-t-il noté, dure depuis des décennies.

D’abord… les révisionnistes anglais ont dit que la révolution anglaise n’avait pas eu lieu, puis François Furet est arrivé et il a dit que la Révolution française n’existait pas. Nous avons des historiens qui nous disent que les révolutions hispano-américaines n’étaient en fait que des combats entre élites coloniales qui ont dégénéré et qui ont abouti à l’abolition de l’esclavage.

Ils ont éliminé également la révolution russe, «et bien sûr nous avons une historiographie… qui nous dit que la révolution américaine n’a pas eu lieu et que la guerre de Sécession n’était pas une transformation révolutionnaire». De telles tendances, selon Oakes, «ne nous permettent plus de nous placer dans le passé, de voir comment les choses ont été faites, comment les choses ont-elles été défaites, et cela m’inquiète».

Oakes s’est dit inquiet qu’on veuille faire croire à la génération actuelle qu’il n’y a pas eu d’antiracistes dans l’histoire américaine, et qu’il n’y a jamais eu de victoires progressistes. Il a déclaré qu’il était important non seulement de célébrer les révolutions «mais aussi de comprendre ce qu’est une révolution, et pourquoi les révolutions sont si importantes dans l’histoire américaine et humaine».

Dans la dernière partie de la discussion, la question des statues fut abordée – et certaines différences d’interprétation sont apparues – plus précisément, les efforts actuels visant à retirer les statues de Washington, Jefferson, Lincoln, Ulysses S. Grant et de divers abolitionnistes. David North a demandé aux historiens s’ils s’inquiétaient d’une situation où de telles figures étaient rejetées ou diffamées sur la base d’une interprétation raciale de l’histoire. «Que se passerait-il… si les gens en venaient à considérer la Révolution américaine, la Guerre de Sécession américaine, comme des conspirations essentiellement racistes qui n’intéressent pas la grande masse de la population?»

Répondant à North, le professeur Carson a déclaré qu’il partageait ces préoccupations, mais qu’il estimait que des actions telles que l’enlèvement des statues «faisaient partie du tumulte qui accompagne tout grand mouvement social… J’ai beaucoup plus d’espoir que parfois l’apprentissage historique vient après l’activisme».

Il a ajouté plus tard qu’il espérait que les gens qui écoutaient la discussion

prendraient leurs propres décisions sur la façon d’avancer de manière progressiste vers un autre moment révolutionnaire de l’histoire… il n’en résultera pas un monde parfait, mais un monde meilleur.

Victoria Bynum a également fait référence aux «excès» qui «sont dans la nature des choses», en rapport avec les protestations de masse actuelles. Elle a poursuivi en soulignant que

la pandémie a certainement mis en évidence de nombreux problèmes d’inégalité dans notre société. Certains s’enrichissent beaucoup grâce à elle. Certains sont contraints de vivre dans des situations où ils risquent de mourir, ce qui fait que tout le monde réfléchit davantage à la structure de la société, et c’est une bonne chose.

Plus tard, Bynum a exprimé sa préoccupation quant au fait que «l’histoire met de moins en moins l’accent sur la classe». Elle a fait référence avec force aux «disparités de classe bien documentées qui nous présentent aujourd’hui un cauchemar américain d’inégalité».

Dans ce bref compte rendu, il est seulement possible de donner la saveur de la discussion et de faire quelques références aux questions complexes qui furent abordées, des questions d’un ordre historique et social des plus élevés. L’approche de tous les participants était tout à fait sincère et fondée sur des principes. De telles réunions n’ont pas souvent lieu au cours desquelles les banalités abrutissantes du discours académique actuel, fixé sur les questions d’identité personnelle, sont clairement remises en question et où la place centrale de la classe sociale et de la révolution dans le processus historique est ouvertement discutée?

Dans cet échange d’idées important et intriguant, il n’y a pas eu accord sur toutes les questions et elles n’ont pas toutes été résolues. C’est un débat qui doit se développer et s’élargir à partir de là. Il faut entendre d’autres voix encore. L’examen historique et la critique n’en seront qu’approfondies. Nous n’avons pas besoin d’une histoire qui soit une apologie ni de créer le moindre mythe. Une fois encore, ce qui est requis est avant tout de l’honnêteté, ainsi que des valeurs démocratiques.

En conclusion, North a suggéré que la discussion tenue le 4 juillet était «une raison pour faire preuve d’un grand optimisme». Les participants et le public, espérait-il, en retireraient «une prise de conscience que… quelque chose de nouveau est en train d’émerger», que ce débat d’experts était «le reflet d’un processus beaucoup plus large». La pandémie actuelle et ses conséquences mettent «des masses de gens en mouvement», et dans cette situation profondément changée, «de grandes questions historiques font surface, et je pense que nous pouvons tous nous en réjouir et être très optimistes».

[1] The Creation of the Republic, The Radicalism of the American Revolution and Empire of Liberty by Gordon Wood. Editeur: The University of North Carolina Press. ISBN-13: 978-0807847237

[2] The Free State of Jones: Mississippi’s Longest Civil War by Victoria Bynum. Editeur: ReadHowYouWant. ISBN-13: 978-145963384

[3] The Long Shadow of the Civil War: Southern Dissent and Its Legacies by Victoria Bynum. Editeur: The University of North Carolina Press. ISBN-13: 978-0807833810

[4] Lincoln: A Life of Purpose and Power by Richard Carwardine. Editeur: Knopf. ISBN-10: 1400044561

[5] The Radical and the Republican – Frederick Douglass, Abraham Lincoln, and the Triumph of Antislavery Politics by James Oakes Editeur: W. W. Norton & Company. ISBN-13: 978-0393330656

[6] Freedom National: The Destruction of Slavery in the United States, 1861-1865 by James Oakes. Editeur: W. W. Norton & Co. ISBN-13: 978-0393065312

(Article paru d’abord en anglais 6 juillet 2020)

 

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