La mort d’un médecin chinois ravive la colère contre le système de santé

Par notre correspondant
10 juin 2020

Le 2 juin, le médecin Hu Weifeng, urologue à l’hôpital central de la ville de Wuhan, est décédé des suites de la COVID-19 après une longue maladie, ce qui a provoqué un regain d’indignation de la population face au mauvais état du système de santé chinois et à la mort de travailleurs de la santé.

Selon les reportages, le médecin a été diagnostiqué atteint de la COVID-19 le 18 janvier et a été traité à l’hôpital. Son état s’est détérioré à plusieurs reprises, et il a reçu l’attention du public parce qu’une photo de son visage devenant noir lors de son traitement est apparue.

Le médecin Hu Weifeng avant et après avoir contracté la COVID-19

Le 22 avril, à la suite d’une soudaine hémorragie cérébrale, son état de santé est redevenu critique et, après plus d’un mois de traitement, il est décédé la semaine dernière. Un de ses collègues a rediffusé ses derniers mots sur les médias sociaux: «Je me sens comme un petit bateau sur la mer qui risque d’être submergé à tout moment.»

Bien que l’Internet et les médias sociaux en Chine soient fortement restreints pour réprimer l’opinion publique depuis les derniers mois, la mort de Hu Weifeng provoque encore la colère générale, concentrée avant tout sur la censure officielle des nouvelles à ce sujet.

L’hôpital central de la ville de Wuhan a gardé le silence sur la mort du médecin. Le site officiel de l’hôpital n’a rien publié à ce sujet et les collègues de Hu Weifeng n’ont pas pu être interviewés par les médias.

Il est entendu que pendant l’épidémie, six médecins au total sont morts dans cet hôpital. Au début du mois de février, environ 70 travailleurs de la santé y travaillant étaient infectés par la COVID-19. Parmi ceux qui sont décédés, on compte le médecin Li Wenliang, connu comme le «lanceur d’alerte» de l’épidémie. Dans les premiers jours de la pandémie, la police l’avait mis en garde contre le partage d’informations à ce sujet sur les médias sociaux.

La mort de Li Wenliang a suscité une grande inquiétude et des demandes pour plus de liberté d’expression sur les médias sociaux chinois. Le silence de l’hôpital sur la mort de Hu Weifeng et les restrictions imposées par le gouvernement contre l’expression de l’opinion publique en ligne visent à empêcher l’apparition d’une dissidence similaire à grande échelle.

Tout au long de la pandémie, les médecins ont reçu l’ordre de ne pas divulguer d’informations au public ou au monde extérieur. Les médecins et les infirmières se sont vus interdire d’utiliser des équipements de protection afin de créer l’illusion que «tout va bien». En conséquence, de nombreux travailleurs de la santé ont été infectés dans la région la plus durement touchée de Chine. Les statistiques officielles indiquent que plus de 3000 médecins et infirmières ont été infectés dans la ville de Wuhan.

La dissimulation des informations sur l’épidémie au début par le gouvernement a suscité le mécontentement. Le 18 janvier, le gouvernement de Wuhan avait organisé une fête à laquelle plus de 40.000 familles avaient participé dans une communauté locale. Les médias officiels ont déclaré que la fête avait fait taire les «rumeurs» sur l’épidémie. Mais deux jours plus tard seulement, le gouvernement a dû déclarer l’état d’urgence. Selon les reportages, cette communauté aurait subi le taux d’infection le plus élevé de Wuhan.

Des statistiques incomplètes provenant de sources non officielles montrent que plus de 500 travailleurs de la santé chinois sont morts à cause de l’épidémie, et le nombre véritable pourrait être encore bien plus élevé. Le traitement et la protection des travailleurs de la santé sont devenus des sujets de préoccupation publique, venant renforcer le mécontentement de longue date ressenti à l’égard du système de santé.

Comme dans d’autres pays capitalistes, l’épidémie a mis en évidence le manque de ressources du système de santé publique. Des dizaines de milliers de médecins et d’infirmières doivent travailler sans protection adéquate. Certains travailleurs de la santé ne disposent que d’équipements de protection sanitaire de mauvaise qualité, alors que d’autres ont dû se débrouiller par eux-mêmes.

Une photo de travailleurs de la santé utilisant des sacs en plastique pour fabriquer des vêtements de protection a été diffusée sur l’Internet. Il a été rapporté que dans un centre de services de santé typique, une centaine de médecins et d’infirmières se partagent un même ensemble de vêtements de protection.

Le gouvernement chinois s’est toujours vanté de la croissance économique rapide du pays, mais ses dépenses en matière de santé ne représentent que 6 % du produit intérieur brut du pays. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la Chine ne comptait que deux médecins pour 1000 habitants en 2017, soit environ la moitié du niveau de la zone euro. Cette pénurie est encore plus grave dans les régions reculées et les petites villes de Chine en milieu rural.

Les besoins en soins de santé de la Chine ont augmenté de plus de 10 % en 2014 par rapport à 2012, alors que le nombre de médecins n’a augmenté que de 3,5 % dans le même temps. Des études montrent que le taux d’épuisement professionnel des médecins chinois atteint 76,9 %, et la situation risque donc de s’aggraver.

Les statistiques officielles indiquent qu’au moins la moitié des médecins ont un revenu inférieur au salaire mensuel moyen dans les villes, qui était de 4780 yuans (675 dollars US) en 2014. Pour cette même année, les deux tiers des médecins avaient des revenus inférieurs à 5000 yuans.

Parallèlement, les gens ordinaires n’ont souvent pas les moyens de se payer des services de santé et n’osent pas se rendre à l’hôpital lorsqu’ils sont malades. On estime que près de 30 % des patients qui devraient être hospitalisés ne le sont pas, pour des raisons financières. Il n’est pas rare que des familles deviennent pauvres à cause de la maladie.

La «réforme» procapitaliste du système de santé menée depuis les années 1990 n’a cessé de pousser à la privatisation et à la commercialisation. Cela rend les rapports entre les médecins et les patients extrêmement tendus. Ces dernières années, des travailleurs de la santé ont été agressés et même assassinés.

Les dommages et les problèmes sociaux apportés par le capitalisme au cours des dernières décennies sont bien plus importants que ceux causés par les virus. La population n’oubliera pas les victimes mortes au cours de la pandémie.

(Article paru en anglais le 9 juin 2020)

 

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