Les déportations criminelles vers Haïti organisées par Washington menacent d’attiser la pandémie

Par Alberto Escalera
28 mai 2020

Le service américain de l'immigration et des douanes (Immigration and Customs Enforcement, ICE) prévoit compléter aujourd'hui [26 mai] un quatrième vol d'expulsion pour renvoyer des réfugiés et des migrants haïtiens à Port-au-Prince, dans des conditions où ce pays appauvri des Caraïbes est confronté à une menace d'explosion de la pandémie de coronavirus. Son système de santé est en ruine et, confronté à une crise politique prolongée, Haïti est l'un des pays les moins bien préparés de l'hémisphère pour faire face à cette pandémie mortelle.

Le vol, qui transportera 78 Haïtiens considérés en violation des lois américaines sur l'immigration, fait suite à de nombreuses protestations après que l'ICE ait tenté d'expulser vers Haïti cinq détenus dont on savait qu'ils avaient été testés positifs au coronavirus dans le centre de détention privé pour immigrés de Pine Prairie, en Louisiane. Les détenus ont entamé une grève de la faim en raison du virus qui sévit dans ce centre de détention à but lucratif et de l'absence de toute mesure de protection.

Selon les chiffres officiels, Haïti compte environ 1000 cas confirmés et a enregistré près de 30 décès. Ces deux chiffres sont incontestablement de graves sous-estimations de l'impact réel de la COVID-19 dans des conditions où le nombre de tests est insuffisant et où de nombreux Haïtiens n'ont pas accès aux soins de santé. Néanmoins, les chiffres sont en forte augmentation.

En plus des travailleurs migrants innocents qui sont renvoyés de force, emportant possiblement avec eux le coronavirus dans le pays appauvri qu'ils ont fui, le vol de mardi serait porteur d'une autre menace mortelle pour la population d'Haïti.

Selon la presse, la liste des passagers du vol du 26 mai comprend un certain Emmanuel «Toto» Constant, chef d'escadron de la mort et «atout» de longue date de la CIA. Dans les années qui ont suivi le coup d'État militaire de 1991 qui a renversé le président élu Jean-Bertrand Aristide, Constant a dirigé le tristement célèbre Front pour l'avancement et le progrès haïtien (FRAPH), une organisation paramilitaire, dont les escadrons de la mort ont été responsables de plus de 3000 assassinats ainsi que de tortures et de viols.

En 2001, Constant et plusieurs officiers du haut commandement militaire et policier sous le gouvernement putschiste ont été jugés et condamnés par contumace par un tribunal haïtien pour leur rôle dans le massacre de Raboteau en 1994, au cours duquel ses paramilitaires du FRAPH et des soldats de l'armée ont terrorisé tout un quartier des taudis dans la ville des Gonaïves, au nord du pays. Les peines de toutes les personnes condamnées pour cette atrocité ont ensuite été annulées par la Cour suprême haïtienne pour une formalité en 2005.

Constant vit aux États-Unis depuis qu'il a fui Haïti en 1994, après qu'Aristide, alors en exil, ait été réinstallé suivant une entente avec le département d'État américain et le FMI par laquelle il s’engageait à mener les politiques dictées par l'impérialisme américain.

Constant a récemment été libéré d'une prison de l'État de New York et placé en détention par les services de l’immigration américains après avoir purgé 12 ans d'une peine de 37 ans pour des crimes commis aux États-Unis, notamment la fraude hypothécaire et le vol qualifié. Il est largement admis que s'il est rapatrié à Haïti, l'ancien dirigeant du FRAPH ne subira aucune conséquence juridique pour ses crimes passés sous le régime largement méprisé du président Jovenel Moïse, qui lui-même mobilise des voyous armés pour terroriser les travailleurs haïtiens.

Le rapatriement de Constant et son probable retour à sa profession meurtrière ajouteraient une couche de cruauté supplémentaire aux politiques d'immigration et d'expulsion déjà impitoyables menées par l'impérialisme américain au beau milieu de la pandémie mondiale de coronavirus.

Environ 32.000 personnes sont actuellement détenues dans des conditions proches de celles des camps de concentration dans les centres de détention de l’ICE – dont beaucoup sont gérés par des sociétés privées à but lucratif – dans l'ensemble des États-Unis. Ces installations sont rapidement devenues des foyers d'infection de la COVID-19, car les détenus sont contraints de vivre dans des conditions de surpeuplement et d’insalubrité, souvent dans des cages, sans bénéficier de soins médicaux adéquats.

En mars, l'administration Trump a fermé la frontière entre les États-Unis et le Mexique à tous les demandeurs d'asile sous prétexte de prévenir la propagation du coronavirus aux États-Unis. Le Département d'État américain a ensuite fermé plusieurs consulats situés dans des pays d'où proviennent de nombreux demandeurs d'asile aux États-Unis. Les tribunaux américains de l'immigration ont également cessé de fonctionner et, en avril, Trump a signé un décret suspendant la délivrance de cartes vertes aux immigrants à l'étranger.

En même temps, l'administration Trump a continué à effectuer des vols d'expulsion vers des pays d'Amérique centrale et des Caraïbes comme le Guatemala, le Honduras, le Salvador, Haïti, la République dominicaine et la Jamaïque. Une analyse récente du Center for Economic and Policy Research a révélé que dans les six semaines entre le 15 mars et la fin avril de cette année, ICE a effectué au moins 55 vols d'expulsion vers ces pays d'Amérique centrale et des Caraïbes.

Les politiques américaines d'expulsion contribuent à une hausse importante des infections au coronavirus dans les pays d'Amérique centrale et des Caraïbes qui souffrent déjà de systèmes de santé fragiles, paralysés par des années d'austérité et de guerre, ainsi que de capacités de dépistage extrêmement limitées. Dans plusieurs cas, les vols d'expulsion de l'ICE sont effectués malgré la fermeture des aéroports locaux et les protestations des responsables gouvernementaux, généralement inféodés à Washington, qui craignent les répercussions sociales et politiques de la propagation des infections causée par les personnes nouvellement déportées des États-Unis.

À Haïti, un pays de 11 millions d'habitants, il y a au total 126 lits d'unité de soins intensifs et 68 respirateurs. Le pays a l'un des ratios de médecins pour 100.000 habitants les plus bas du monde, 0,234 en 2018, et un récent rapport des Nations unies a conclu qu'il ne restait actuellement que 911 médecins dans le pays. Haïti ne dispose que de deux laboratoires capables de traiter le petit nombre de tests de dépistage du coronavirus qui sont administrés.

Le retour de dizaines de milliers de travailleurs migrants de la République dominicaine voisine est un facteur supplémentaire qui accélère la crise humanitaire à laquelle Haïti doit faire face alors que le virus se propage. On estime que 500.000 Haïtiens y travaillent dans des conditions d'exploitation brutale et d'aliénation sociale et politique extrême.

La République dominicaine, qui est très dépendante du tourisme, a l'un des nombres les plus élevés d'infections par la COVID-19 dans la région. Au 23 mai, il y avait 14.000 cas confirmés et près de 500 décès dans le pays, ce qui représente une fraction des chiffres réels, compte tenu de l'insuffisance des tests et des soins de santé.

Depuis le début de la pandémie, le gouvernement du Parti de la libération dominicaine (PLD) dirigé par Danilo Medina a décrété l'état d'urgence, récemment prolongé jusqu'au 1er juin, ce qui a eu pour effet de fermer l'économie et de reporter les élections présidentielles initialement prévues pour le 17 mai. Dans le cadre de l'état d'urgence décrété par le gouvernement du PLD, 150.000 travailleurs migrants haïtiens ont vu leur statut juridique temporaire suspendu, ce qui les a contraints à retourner en Haïti, souvent par des passages frontaliers non officiels.

Dans des commentaires récents qui soulignent les grossièretés chauvines avec lesquelles l'élite dominicaine a historiquement cherché à détourner de ses propres politiques réactionnaires, le ministre de la Santé du gouvernement, Rafael Sánchez Cárdenas, a qualifié les Haïtiens de «menace majeure pour la République dominicaine d'un point de vue sanitaire.»

Haïti est un pays avec une longue histoire de pauvreté endémique et de dictatures brutales dans lesquelles le vaste gouffre entre la minuscule élite dirigeante et les larges masses a acquis les formes les plus grotesques. De 1915 à 1934, le pays a été occupé par les Marines américains pour protéger les intérêts sucriers et bancaires des États-Unis. Par la suite, Haïti a été dirigée pendant près de trois décennies par la dictature de Duvalier, soutenue par les États-Unis. Après l'élection en 1991 d'Aristide, un ancien prêtre qui était devenu le chef d'un mouvement pour des réformes démocratiques modérées pendant les dernières années de la dictature de Duvalier, Haïti a connu une autre série de coups d'État militaires orchestrés depuis Washington.

L'actuel gouvernement Tèt Kale de Jovenel Moïse, qui est arrivé au pouvoir par des élections truquées en 2016, se caractérise par une corruption éhontée et le recours généralisé à des bandes armées pour assassiner des opposants politiques et intimider les masses laborieuses.

En juillet 2018, des manifestations de masse appelant à l'éviction de Moïse ont éclaté dans tout Haïti. Pendant plus d'un an, des dizaines de milliers de travailleurs sont descendus dans les rues des villes de tout le pays, souvent lors d'affrontements violents avec la police, pour protester contre l'inflation croissante et les mesures d'austérité brutales imposées par le gouvernement sous la dictature du FMI. Ces mesures comprenaient l'élimination des subventions de l'État pour le carburant.

Les manifestants ont également exigé la démission de Moïse pour son rôle dans un scandale de détournement de fonds impliquant jusqu'à 2 milliards de dollars de fonds de PetroCaribe destinés à des projets de développement d'infrastructures qui n'ont jamais été réalisés. Une partie de ces fonds a été acheminée au président Moïse lui-même par l'intermédiaire d'une entreprise de construction qu'il possède et qui a obtenu des contrats de l'État.

Le programme PetroCaribe, lancé par l'ancien président du Venezuela Hugo Chávez en 2005, lorsque le pays était confronté à des conditions favorables sur le marché mondial, impliquait la vente de pétrole fortement subventionnée aux gouvernements de la région avec des dispositions de paiement différé. Ces gouvernements revendraient ensuite le pétrole sur le marché international avec des marges leur permettant de payer les projets d'infrastructure et les programmes sociaux.

L'utilisation par l'administration Trump de la pandémie comme couverture pour rapatrier un homme de main notoire de la CIA comme Constant dans des conditions d'immunité garantie est un signal clair au gouvernement Moïse au pouvoir en Haïti. Washington donne le feu vert à l'utilisation accrue des exécutions extrajudiciaires, des enlèvements, de la torture et des viols pour tenter d'écraser les luttes des masses laborieuses à Haïti.

(Article paru en anglais le 26 mai 2020)

 

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