Air Canada annonce le licenciement de jusqu'à 22.800 travailleurs

Par Roger Jordan
25 mai 2020

Air Canada va licencier jusqu'à 22.800 travailleurs, soit 60 % de sa main-d'œuvre totale. Cette annonce, qui vient après des semaines de consultations avec le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), souligne à quel point les grandes entreprises sont déterminées à faire payer aux travailleurs la dévastation économique et sociale causée par la pandémie de COVID-19.

Le transporteur national du Canada, qui emploie quelque 38.000 personnes, procède intentionnellement à ces licenciements de manière à empêcher les agents de bord et autres travailleurs d'accéder aux programmes de soutien du gouvernement canadien relié au coronavirus. Selon le SCFP, la compagnie offre aux travailleurs le «choix» entre un congé involontaire non payé de six à 24 mois, une réduction des heures de travail ou une démission. Comme toutes ces options sont considérées comme «volontaires», le SCFP indique que les travailleurs ne pourront pas demander la Prestation canadienne d’urgence (PCU), qui alloue un maigre 2000 dollars par mois pendant un maximum de quatre mois. Ils devront plutôt faire une demande d'assurance-emploi à un taux réduit. En outre, le caractère «volontaire» des licenciements signifie qu'Air Canada n’a pas été obligée de fournir au ministère fédéral du Travail le préavis habituel avant de procéder à ses suppressions d'emplois.

Ces licenciements sont imposés en dépit de la Subvention salariale d'urgence du Canada (SSUC), largement vantée par le gouvernement libéral fédéral. Dans le cadre du programme de la SSUC, le gouvernement paie 75 % des salaires des employés, tandis que l'employeur reste responsable des pensions et autres avantages et des cotisations salariales. Après avoir annoncé 16.500 suppressions d'emplois en mars, Air Canada a fait marche arrière en avril après que le programme de la SSUC ait été modifié pour mieux répondre aux exigences des grandes entreprises et a annulé les licenciements. Cependant, elle a refusé, avec l'accord du SCFP, de payer les 25 % restants des salaires des travailleurs.

La direction d'Air Canada a maintenant conclu que même le fardeau du paiement des prestations et des cotisations de retraite est trop lourd. La participation de la compagnie au programme de la SSUC prendra fin le 7 juin, ce qui contraindra des milliers de travailleurs à être licenciés et à sombrer dans la pauvreté.

Le traitement brutal de la main-d'œuvre d'Air Canada ne serait pas possible sans la connivence des syndicats. Le SCFP a mené des consultations approfondies avec la compagnie au cours des deux derniers mois, et a assumé le rôle de justifier les coupes d'emplois sauvages auprès de ses membres dans un langage pratiquement impossible à distinguer d'un dirigeant d'entreprise. «La réalité est que le COVID-19 a eu un impact important sur la demande de transport aérien au cours des derniers mois et dans un avenir prévisible», peut-on lire dans un bulletin du SCFP destiné aux agents de bord. «En tant que tel, il est indéniable que nous avons affaire au plus grand surplus de personnel de cabine de notre histoire.»

L'insistance du SCFP à accepter la «demande» dictée par le marché et sa référence méprisante au «surplus de personnel de cabine» s'accordent avec l'objectif d'Air Canada de garantir un rendement continu à ses actionnaires et investisseurs super-riches. «En tant que société cotée en bourse, nous avons des obligations fiduciaires envers de multiples parties prenantes», a déclaré Air Canada dans une déclaration annonçant les suppressions d'emplois. La confirmation définitive des licenciements est intervenue quelques jours seulement après que S&P a abaissé la note de crédit d'Air Canada.

Les événements à Air Canada révèlent certaines vérités fondamentales sur la réponse du capitalisme canadien à la pandémie de coronavirus.

Premièrement, la prétention du gouvernement Trudeau de protéger les emplois des travailleurs par le biais du programme de la SSUC est une fraude. En réalité, ce programme sert à subventionner les coûts de main-d'œuvre des employeurs pendant qu'ils élaborent des plans de restructuration à la charge de la classe ouvrière. Les entreprises qui placent des travailleurs sous la SSUC, qui doit prendre fin en août, ne sont pas tenues de protéger leur emploi, même pendant les cinq mois où le programme est fonctionnel.

Deuxièmement, la campagne de retour au travail prématuré qui est menée sans relâche par l'establishment politique, l'élite patronale et les syndicats ne signifie pas que les travailleurs retrouveront leur ancien emploi et dans les mêmes conditions. Après avoir pillé plus de 650 milliards de dollars de fonds publics sous la forme de mesures de sauvetage du gouvernement libéral et de la Banque du Canada, l'élite au pouvoir est déterminée à intensifier de manière drastique l'exploitation de la classe ouvrière par des licenciements massifs, des réductions de salaire et le démantèlement des avantages sociaux sur le lieu de travail.

Dans ce contexte, les actions d'Air Canada sont un avant-goût de ce que les grandes entreprises réservent à des centaines de milliers de travailleurs dans les mois à venir. Jeudi, il a été révélé que WestJet, le principal concurrent d'Air Canada sur le marché intérieur, a demandé au ministre fédéral du Travail de l'exempter de ses obligations de licenciement collectif en vertu du Code canadien du travail. Selon le Code du travail, une entreprise sous réglementation fédérale qui souhaite licencier définitivement plus de 50 travailleurs en même temps doit donner un préavis de 16 semaines au lieu des deux semaines prévues par la loi. L'employeur doit également mettre en place un comité de planification conjoint avec le syndicat afin d'explorer les alternatives au licenciement. Air Canada a évité cette exigence en recourant à des méthodes de licenciement qui sont, au moins officiellement, «volontaires» et «temporaires». Toutefois, si WestJet se voit accorder l'exemption, cela ouvrirait la voie à la compagnie aérienne pour licencier définitivement les 6400 employés de WestJet actuellement sur la liste de paie dans le cadre du programme SSUC.

La troisième vérité fondamentale révélée par le massacre des emplois chez Air Canada est que les syndicats fonctionnent comme une division de la direction et de l'État, justifiant et imposant des réductions d'emplois, de salaires et d'avantages sociaux tout en étouffant toute résistance des travailleurs. Bien qu'il soit clair depuis mars qu'Air Canada tentait de se décharger de la crise sur sa main-d'œuvre, le SCFP et les autres syndicats qui représentent les travailleurs de la compagnie aérienne, dont Unifor et l'Association internationale des machinistes (AIM), n'ont rien fait pour mobiliser l'opposition des travailleurs. Au lieu de cela, ils ont donné la fausse impression de se battre sans relâche pour protéger les intérêts des travailleurs dans des discussions avec la direction qui partent du principe de la meilleure façon d'assurer la «viabilité» à long terme d'Air Canada – c'est-à-dire sa rentabilité pour les investisseurs – par le biais d'une campagne sauvage de réduction des coûts. Le SCFP a même soumis à l'examen d'Air Canada des propositions sur la manière de réduire les coûts, notamment par le biais d'une initiative de retraite anticipée. Après les licenciements annoncés, tout ce que l'AIM avait à offrir était une déclaration publique plaidant pour le maintien de la SSUC, le mécanisme même qui a facilité le massacre des emplois.

Tout cela est conforme à l'implication des syndicats dans l'imposition de concessions et la suppression de l'opposition de la classe ouvrière depuis des décennies. Dans l'industrie aérienne, le SCFP, Unifor et l'AIM ont donné leur aval à une série de concessions accordées par les travailleurs, puisqu'ils ont participé à la restructuration de l'industrie aux dépens des travailleurs lorsque la Canadian Airlines International s’est effondrée financièrement à la fin des années 1990.

Le rôle du SCFP fournit une démonstration pratique du type d'alliance corporatiste avec le gouvernement et les grandes entreprises que les syndicats, dirigés par le Congrès du travail du Canada (CTC) et Unifor, défendent depuis que la pandémie a éclaté en Amérique du Nord. Le président du CTC, Hassan Yussuff, qui a appelé début mars à un «front de collaboration» avec les grandes entreprises, et le président d'Unifor, Jerry Dias, ont signé le 15 avril une déclaration commune avec la ministre du Travail, Filomena Tassi, l'Association des banquiers canadiens et la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante, qui expose les prétendus «buts communs» des travailleurs et de leurs patrons. Parmi ces objectifs figure la nécessité que «les entreprises canadiennes soient prêtes à revenir en force et veiller à ce que l'économie puisse se rétablir».

Trois semaines plus tard, Yussuff a rédigé un article conjoint avec le président de la Chambre de commerce canadienne, Perrin Beatty. Dans des mots qui doivent maintenant se lire comme une blague cruelle pour les employés d'Air Canada et les centaines de milliers de travailleurs qui vont subir le même sort, les deux alliés déclarent: «La pandémie a rendu les Canadiens plus dépendants que jamais les uns des autres pour ce qui est de leur bien-être... Nos concitoyennes et concitoyens canadiens comptent sur un effort collectif pour se sortir de la crise actuelle». Les deux alliés ont poursuivi en déclarant qu'après la pandémie, «un pays commerçant comme le nôtre» sera confronté à des «changements fondamentaux» et à des défis «stratégiques», notamment la manière de rembourser les dettes publiques et privées massives et de prospérer dans un contexte de protectionnisme et de guerre commerciale. (Voir: Les syndicats canadiens cimentent une alliance corporatiste anti-travailleurs avec le gouvernement et la grande entreprise)

Du point de vue des syndicats, pas moins que des entreprises canadiennes, l'objectif est de rétablir Air Canada comme source de profits lucratifs pour les investisseurs et de s'assurer qu'elle reste un atout important pour l'impérialisme canadien. L'existence d'une industrie aérienne canadienne «globalement compétitive» est considérée par l'élite dirigeante du Canada et ses complices syndicaux comme cruciale pour permettre à «un pays commerçant comme le nôtre» de rivaliser sur la scène mondiale avec des puissances rivales pour les marchés, les matières premières et les sphères d'influence.

Alors que les syndicats s'efforcent de renforcer «leurs» entreprises et les élites capitalistes nationales et de convaincre les travailleurs qu'ils partagent des «buts communs» avec leurs patrons, la réalité pour les travailleurs est que les suppressions d'emplois et les attaques contre les conditions de travail battent leur plein partout dans le monde. C'est particulièrement vrai dans le secteur du transport aérien. Les 22.800 travailleurs d'Air Canada qui vont perdre leur emploi rejoindront jusqu'à 18.000 travailleurs de la compagnie aérienne allemande Lufthansa, 4900 de Scandinavian Airlines et 12.000 de British Airways sur les listes des chômeurs.

L'assaut des entreprises sur les travailleurs ne peut être stoppé que si les travailleurs créent des comités d'action de la base, indépendants des syndicats procapitalistes et en opposition consciente à eux. À Air Canada et dans toutes les autres compagnies aériennes touchées par la crise, ces comités doivent exiger la garantie de tous les emplois, le plein salaire de tous les travailleurs pendant la pandémie, ainsi que des tests complets et des mesures de sécurité pour les pilotes, le personnel de cabine et les autres travailleurs qui doivent travailler pour assurer les vols essentiels. Ce programme devrait être financé par une attaque concertée contre l'oligarchie financière qui a gonflé sa richesse et ses revenus au cours des quatre dernières décennies en s'attaquant sans relâche aux emplois, aux protections sociales et aux droits des travailleurs.

Le point de départ ne devrait pas être, comme le prétend le SCFP, la «demande» pour le transport aérien ou les exigences de profit des actionnaires d'Air Canada, mais le droit des travailleurs à des emplois sûrs et décemment rémunérés et à un environnement de travail sécuritaire.

Ces droits fondamentaux ne peuvent être garantis que par la transformation d'Air Canada et de toutes les autres compagnies aériennes sous contrôle privé en services publics, contrôlés démocratiquement par les travailleurs. Pour lutter pour cela, les travailleurs organisés en comités de la base à Air Canada doivent unir leurs luttes avec leurs collègues des compagnies aériennes au niveau international sur la base d'un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 23 mai 2020)

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