Le plan de sauvetage européen de Merkel et Macron: 500 milliards d’euros pour la guerre commerciale et l’austérité

Par Peter Schwarz
23 mai 2020

Lundi, le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel ont tenu une conférence de presse vidéo soigneusement chorégraphiée. Ils ont annoncé une proposition commune de fonds de 500 milliards d’euros pour «la relance économique de l’Europe après la crise du coronavirus».

La Commission européenne va emprunter cette somme sous la forme d’obligations à long terme et elle sera remboursée par les États membres sur une période de 20 ans en fonction de leur part dans le budget de l’UE. Contrairement à l’enveloppe de 540 milliards d’euros convenue par les États membres en avril, ce dernier fonds ne sera pas distribué sous forme de prêts, mais en subventions qui n’auront pas à être remboursées.

Merkel et Macron ont salué cette proposition comme un acte de solidarité européenne. Merkel a déclaré que la France et l’Allemagne défendaient «l’idée européenne» avec un «effort extraordinaire et unique». Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, l’a qualifié d’«étape historique» pour la France, l’Allemagne et l’ensemble de l’UE.

Emmanuel Macron et Angela Merkel (AP Photo/Francois Mori)

Le Financial Times et Le Monde ont également fait l’éloge de cette initiative. Le quotidien financier britannique l’a décrit comme une «percée significative dans la recherche de la solidarité entre les États de l’UE». Le quotidien français l’a applaudi comme une «une petite révolution… pour l’Europe».

Le premier ministre italien Giuseppe Conte a salué la proposition comme un «bon départ» qui pourrait encore être «élargi» financièrement. La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, qui a clairement participé aux consultations sur la proposition, l’a également soutenue.

La seule opposition est venue des «quatre économes»: l’Autriche, le Danemark, les Pays-Bas et la Suède. Le chancelier autrichien Sebastian Kurz a déclaré qu’il souhaitait faire preuve de solidarité avec les États particulièrement touchés par la crise. «Cependant, nous pensons que les prêts sont la bonne approche, pas les subventions», a-t-il ajouté.

En Allemagne, la proposition s’est fait soutenir par les chrétiens-démocrates (CDU), l’Union chrétienne sociale (CSU) et les sociaux-démocrates (SPD) au pouvoir, ainsi que par les Verts et le Parti de gauche, dans l’opposition. Dietmar Bartsch, chef du groupe parlementaire du Parti de gauche, a décrit le plan comme «correct en principe» et a demandé instamment qu’il soit mis en œuvre «uniquement par et pour les États qui vont de l’avant» pour le réaliser si l’on n’arrive pas à parvenir à un accord unanime.

En réalité, la proposition n’a rien à voir avec la «solidarité». Cela n’est le cas ni pour les pays particulièrement touchés par le coronavirus ni pour les millions de travailleurs et de petits entrepreneurs qui ont perdu leurs revenus, leurs moyens de subsistance et même leur vie. Après des semaines de conflits sur le mode de financement du programme, Merkel et Macron ont «finalement agi», comme l’a dit Merkel lors de la conférence de presse, car ils voient la crise du coronavirus comme une opportunité de renforcer la position de leur pays sur le marché mondial et une occasion de réorganiser l’économie européenne dans l’intérêt des grandes entreprises et aux dépens de la classe ouvrière.

Lors de la présentation de la proposition, Merkel a explicitement plaidé pour que les propres entreprises de l’UE soient «renforcées sur le marché mondial». L’UE finance déjà des «projets stratégiques», tels que la production de puces d’ordinateur et de piles. Ces efforts seront maintenant intensifiés avec les investissements destinés à surmonter la crise, a-t-elle déclaré. Comme d’autres pays, on va faire un effort pour créer des «champions mondiaux».

Le texte de la proposition commune le précise également de manière explicite. Le programme de 500 milliards d’euros n’est qu’une des diverses propositions qu’il contient. Le premier point est la recherche d’une «souveraineté stratégique en matière de santé». «Nous nous efforçons de mettre en place une industrie européenne des soins de santé stratégiquement positionnée», indique le document, «qui renforcera la dimension européenne des soins de santé et réduira la dépendance de l’UE».

Le point 4, «Renforcer la résilience et la souveraineté économiques et industrielles de l’UE et donner un nouvel élan au marché unique», indique clairement que cela va de pair avec des mesures de guerre commerciale dirigées contre des rivaux économiques, surtout la Chine.

«Pour relancer l’économie européenne et l’adapter aux défis de l’avenir, on doit avoir une économie et une base industrielle résilientes et souveraines ainsi qu’un marché unique fort», peut-on lire. Il s’engage à «renforcer le filtrage des investissements européens et nationaux envers les investisseurs non européens dans des secteurs stratégiques [y compris les produits pharmaceutiques et de santé, les biotechnologies, etc.], tout en encourageant les investissements (re)localisés dans l’UE». Le renforcement du marché unique exige également «le plein fonctionnement de l’espace Schengen… [par] le renforcement des frontières extérieures communes».

Les règles de concurrence européennes devraient également être «modernisées». Cela signifie en clair que la fusion des grandes entreprises pour former des «champions» européens ne sera plus bloquée due aux règles de concurrence de l’UE. Cela s’est produit l’année dernière avec la fusion ratée des filiales ferroviaires de Siemens et d’Alstom. Dans des «domaines clés» tels que «le numérique, l’énergie, les marchés des capitaux», l’accélération des processus législatifs devrait garantir «un marché intérieur pleinement opérationnel».

Le «renforcement de la résilience économique de l’UE» est lié à des attaques brutales contre les salaires, l’emploi et les droits sociaux. La proposition commune précise que la Commission européenne allouera le fonds de 500 milliards d’euros «sur la base des programmes budgétaires de l’UE et conformément aux priorités européennes». «Il renforcera la résilience, la convergence et la compétitivité des économies européennes», poursuit le document.

Ce sont des mots de code pour désigner la destruction généralisée des droits et des acquis sociaux. Déjà pendant la crise de la dette européenne, «Merkel voulait forcer les pays en crise à faire des coupes dans les “accords de réforme” – elle y revient maintenant dans la crise du coronavirus», a fait remarquer le magazine conservateur Cicero. La Commission européenne à Bruxelles, qui serait responsable du financement et de faire respecter les conditions qui y sont associées, «attend depuis longtemps l’occasion d’imposer ses recommandations économiques libérales».

Pour mobiliser le soutien à ces «réformes» néolibérales, elles sont vendues comme un «Green Deal». «Il est temps de relancer la modernisation de l’économie européenne et de ses modèles économiques. Dans cet esprit, nous réaffirmons le “Green Deal” européen comme la nouvelle stratégie de croissance de l’UE», déclare cyniquement le document.

Les partisans des euro-obligations ont souligné que pour la première fois, le gouvernement allemand s’est écarté de son principe de refus d’accepter une dette européenne commune. Mais il paie un prix modeste pour cela. Tout d’abord, il n’est responsable que d’un quart des 500 milliards d’euros qui se feront rembourser par le budget de l’UE. Même aux niveaux actuels, le complément et la contribution budgétaire actuelle de l’Allemagne ne s’élèveraient qu’à 7 milliards d’euros par an. Toutefois, il est plus probable que le budget de l’UE soit réduit ailleurs, par exemple dans les dépenses pour les affaires sociales ou culturelles.

Contrairement aux sommes considérables versées dans les coffres des grandes banques et entreprises allemandes, il s’agit d’une somme modeste. La Commission européenne a calculé que plus de la moitié des mesures d’aide aux victimes du coronavirus adoptées à ce jour en Europe proviennent d’Allemagne. Les mesures de sauvetage françaises représentent 17 pour cent, celles de l’Italie 15,5 pour cent et celles de la Pologne 2,5 pour cent.

L’élite dirigeante allemande s’attend à pouvoir renforcer sa position hégémonique en Europe en raison de la crise du coronavirus. Quelques milliards d’euros par an sont donc de la menue monnaie pour empêcher l’effondrement de l’UE.

La proposition franco-allemande va aggraver les tensions nationales et sociales en Europe. Seule une offensive unifiée de la classe ouvrière peut empêcher le continent de retomber dans le nationalisme, la barbarie et la guerre. Son objectif doit être la création des États socialistes unis d’Europe. Elle doit lutter pour l’expropriation sans compensation des grandes entreprises et des banques et leur transformation en services publics contrôlés démocratiquement. Les milliards qui alimentent actuellement les comptes des banques et des super-riches doivent être déployés pour combattre les conséquences de la pandémie de coronavirus sur les soins de santé et la société.

(Article paru en anglais le 22 mai 2020)

 

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