La Maison-Blanche renforce sa campagne de retour au travail

Par Bryan Dyne
5 mai 2020

L’assemblée publique virtuelle de Donald Trump dimanche marque une nouvelle étape dans la campagne menée par son administration pour forcer la population américaine à reprendre le travail en pleine propagation de la pandémie. Qu’elle soit tenue au Lincoln Memorial, qui honore la lutte pour l’égalité incarnée par le 16e président, rendait l’événement encore plus obscène politiquement.

Intitulé «les États-Unis ensemble: le retour au travail», l’objectif premier de l’événement, modéré par les présentateurs de Fox News Bret Baier et Martha MacCallum, était de justifier le fait de forcer les travailleurs à retourner au travail sans aucune réelle protection contre le virus meurtrier. Il fut tenu après un week-end de réunions à Camp David avec les principaux conseillers du président, dont Ivanka Trump, Jared Kushner, le directeur du Conseil économique national Larry Kudlow et l’attachée de presse Kayleigh McEnany. Ces réunions devaient baliser le nouveau cours de l’Administration, du désastre sanitaire à la reprise de la fabrication de profit par les entreprises.

Tout en annonçant qu’aucune mesure ne serait prise pour lutter contre le virus, qui continue de se propager dans tout le pays, Trump a déclaré d’emblée: «Je pense que nous aurons un vaccin d’ici la fin de l’année», ce qui voulait dire que les gens pouvaient désormais être exposés au virus sans risque. Ni lui ni les modérateurs n’ont mentionné les avertissements des experts médicaux internationaux qu’il faudrait probablement au moins 18 mois pour mettre au point un vaccin.

President Donald Trump speaks during a Fox News virtual town hall from the Lincoln Memorial. (AP Photo/Evan Vucci)

Il a ensuite exigé la réouverture des écoles, collèges et universités d’ici septembre. Il s’est aussi vanté de son décret pour maintenir ouvertes les usines de conditionnement de la viande alors même que la pandémie y infecte et tue de nombreux travailleurs. Interrogé sur les employés qui craignent d’être infectés, il a déclaré: «Ils doivent vouloir travailler. S’ils ne veulent pas travailler, c’est une chose. Mais ils travaillent et ils ont besoin d’argent».

Trump a subordonné toute possibilité de soutien fédéral aux États et municipalités risquant l’effondrement économique à une réduction des charges salariales, la qualifiant d’«essentielle» à toute loi qu’il signerait. Une réduction de ces charges serait une nouvelle manne pour les entreprises et les riches et réduirait les contributions de sécurité sociale et d’assurance maladie. L’éviscération de ces programmes sociaux de base est depuis longtemps un objectif de l’oligarchie financière et de la droite républicaine.

Ni le président, ni les modérateurs, ni les questions enregistrées sur vidéo et soigneusement contrôlées, n’ont suggéré que les mesures de distanciation sociale soient maintenues et que les entreprises non essentielles restent fermées jusqu’à ce que la maladie soit contenue.

La hausse continue des cas confirmés dans tout le pays souligne cependant qu’il n’y a aucune base scientifique ou médicale pour une campagne visant à forcer les gens à retourner au travail. Le nombre des nouveaux cas monte dans les divers États, notamment au Colorado, en Géorgie, en Indiana, dans l’Iowa, au Minnesota, au Nebraska, au Texas et dans le Wyoming, alors même qu’ils rouvrent l’économie. Le nombre des nouveaux cas en Alabama, en Floride, dans le Maine, au Mississippi, au Missouri, au Dakota du Nord, en Oklahoma, en Caroline du Sud, au Dakota du Sud, au Tennessee, en Utah et en Virginie occidentale est resté relativement constant.

Aucun État n’a connu de réduction régulière du nombre de nouveaux cas de COVID-19 au cours des deux dernières semaines, le critère ostensible de réouverture selon les directives officielles de Trump.

Le nombre de cas a continué à augmenter aux États-Unis et approche les 1,2 million ; il en est de même de celui des décès qui dépasse 68.500. Cela inclut plus de 3.000 décès au cours du dernier week-end. Au plan international, il y a plus de 3,5 millions de cas officiellement confirmés et près de 250.000 décès enregistrés.

Ces chiffres expliquent pourquoi le Dr Mike Ryan, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a insisté vendredi que pour assouplir en toute sécurité les mesures de distanciation sociale et rouvrir les entreprises, il fallait mettre en place: des capacités pour tester complètement, rechercher les contacts et les mettre en quarantaine. Rien de tout cela n’existe aux États-Unis. La cessation des «mesures sociales et de santé publique… nécessite un processus très prudent et bien planifié. Ce processus repose, en premier lieu, sur la compréhension épidémiologique exacte de la maladie dans votre pays ou au niveau régional; alors, comprenez-vous le problème – savez-vous où se trouve le virus?» a déclaré Ryan.

C’est la question fondamentale, encore largement méconnue dans le monde entier et surtout aux États-Unis. Un fait rarement mentionné par les médias est qu’alors qu’on étendait les tests, le pourcentage de cas positifs par rapport au nombre de tests est resté constant. Cela indique à la fois que la pandémie continue de se propager et que le niveau actuel des tests ne permet pas de saisir toute l’ampleur de la pandémie dans le pays.

Cela n’a pas empêché l’establishment politique et médiatique américain en entier de soutenir la campagne de réouverture. Le Wall Street Journal a publié vendredi un éditorial intitulé «Le dépistage n’est pas tout» avec cette devise : «Cela ne bannira pas le coronavirus. Et ce n’est pas une excuse pour ne pas rouvrir», contredisant directement les conseils donnés par l’OMS depuis des mois.

Le Washington Post, aligné sur le parti démocrate et propriété du milliardaire d’Amazon Jeff Bezos, publiait, lui, un éditorial dimanche sous le titre «gérer la réouverture» .

Lors d’une récente conférence de presse, le gouverneur du Colorado, Jared Polis, un Démocrate, s’en est pris à un journaliste qui demandait si l’État avait ou non suffisamment de tests pour rouvrir. «Vous êtes toujours obsédé par les tests» a-t-il rétorqué. Il a ensuite demandé que les gens se concentrent sur «la nécessité de porter des masques, la distanciation sociale et la protection des plus vulnérables», pour dissimuler que la pandémie continue de se propager dans l’État.

La position de l’Administration Trump, elle, a été énoncée de façon très explicite par le gendre du président, Jared Kushner, mercredi dernier. Il a affirmé sur Fox :«nous avons dépassé l’aspect médical de la question et je pense que nous avons parcouru toutes les étapes nécessaires. Le gouvernement fédéral a été à la hauteur du défi et c’est une grande réussite, et je pense que c’est vraiment cela qu’il faut dire».

Réussite? Hier, lors d’une discussion avec Chris Wallace de Fox, Deborah Birx, coordinatrice de la Réponse du Groupe de travail de la Maison Blanche sur le coronavirus, a révisé la déclaration précédente de l’Administration que la pandémie ne ferait que 60.000 morts. Elle a affirmé :«nos projections ont toujours été entre 100.000 et 240.000 vies américaines perdues». Elle ajouta que l’estimation ne s’appliquait qu’«avec atténuation complète» [mesures de confinement, etc].

Ni Birx ni Wallace n’ont cillé à la mention de ce chiffre stupéfiant, qui est supérieur au nombre de morts américains pendant la Première Guerre mondiale et environ la moitié de ceux de la Seconde Guerre mondiale. Et, comme Birx l’admet ouvertement, cette projection ne tient que si la distance physique est maintenue.

Les politiques préconisées par Birx, Polis, Kushner et Trump reviennent à développer une certaine forme d’«immunité de troupeau». En l’absence de tests et de recherche des contacts pour savoir où se trouve le virus, tout en ordonnant à tous de retourner dans les usines, les bureaux et les lieux de travail, ils exposent la majorité de la population à une contagion meurtrière.

Même dans les scénarios les plus optimistes, il est probable que des millions de gens mourront. Les estimations les plus prudentes de l’infectiosité du virus indiquent que la moitié de la population devra être infectée et réussir à repousser le virus avant qu’il devienne incapable de se propager. Avec un taux de mortalité de seulement 1 pour cent, environ 1,2 million de personnes mourraient, soit près du double du nombre de soldats tués pendant la guerre civile.

Cela suppose en même temps que chacun bénéficie de soins adéquats. Si l’infrastructure médicale dans les endroits les plus touchés des États-Unis – New York et le New Jersey – ne s’est pas encore totalement effondrée, elle le ferait sans aucun doute si le nombre de cas se trouvait soudainement multiplié par deux, cinq ou dix. À ce stade, les données de l’Italie et de Wuhan indiquent que jusqu’à cinq pour cent des personnes infectées meurent parce qu’il n’y a pas assez de ventilateurs et d’autres équipements essentiels. Dans ce scénario, 6 millions de personnes mourraient.

En outre, la question de savoir si un patient guéri garde une immunité au coronavirus reste ouverte. L'immunité contre la pandémie de SRAS de 2002-2004 durait en moyenne deux ans, ce qui signifie que la seule raison pour laquelle le virus n'est pas devenu saisonnier est qu'il fut contenu. Les épidémiologistes craignent que la pandémie actuelle ne devienne saisonnière et que, faute d'immunité ou de vaccin, elle ne tue un certain pourcentage de la population chaque année.

(Article paru d’abord en anglais 4 mai 2020)

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