Le CIQI et la crise du stalinisme

Par Barry Grey
28 avril 2020

Cette conférence a été prononcée à l’école d’été du Socialist Equality Party (États-Unis) le 24 juillet 2019 par Barry Gray, rédacteur en chef du World Socialist Web Site pour les États-Unis et membre dirigeant du Socialist Equality Party (États-Unis).

Les acquis politiques et théoriques de la scission d’avec le WRP

La victoire de la majorité trotskyste du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) sur la direction nationale-opportuniste du Workers Revolutionary Party (Parti révolutionnaire des travailleurs - WRP) a réaffirmé et renforcé les fondements internationalistes prolétariens du parti mondial. Elle a maintenu la position historique d’opposition sans compromis de la Quatrième Internationale au stalinisme, conçu comme la principale agence contre-révolutionnaire de l’impérialisme au sein du mouvement ouvrier, et a défendu le programme de la révolution socialiste mondiale et la stratégie de révolution permanente contre la doctrine stalinienne du «socialisme dans un seul pays».

La lutte ayant eu lieu entre 1982 et 1986 s’est déroulée dans le contexte d’une aggravation de la crise du stalinisme au niveau international. Elle fut précédée par la déclaration de la loi martiale par le général Jaruzelski et par la répression de Solidarnosc en décembre 1981, en Pologne.

Chronologie de la crise du stalinisme et de l’effondrement du WRP

Leonid Brejnev, qui avait dirigé le Parti communiste soviétique et l’appareil d’État à partir de 1964, est décédé le 10 novembre 1982, trois jours après la date de la dernière section du document présenté par la Workers League, en octobre-novembre 1982, et présentant ses différends avec le WRP sur la philosophie marxiste et la ligne politique du WRP. Brejnev fut remplacé par le chef du KGB, Yuri Andropov.

Andropov mourut en février 1984, le mois où la Workers League présentait un autre document au CIQI, résumant son opposition à la ligne pabliste du WRP. Konstantin Chernenko lui succéda.

Chernenko est mort en mars 1985, sept jours après la fin de la grève d’un an des mineurs au Royaume-Uni, qui intensifia la crise au sein du WRP, et moins de quatre mois avant la lettre d’Aileen Jennings sur les abus commis par Healy contre le cadre. Chernenko fut immédiatement remplacé par Mikhail Gorbachev.

Gerry Healy

Quelques mois après que le WRP soit renvoyé du Comité international, Michael Banda dénonca Trotsky et salua Staline comme un «Bonaparte prolétarien», tandis que Gerry Healy créait le Marxist Party qui proclama Gorbatchev chef de la révolution politique en URSS.

La scission fut suivie, en moins de quatre ans, de l’effondrement des régimes staliniens en Europe de l’Est, des événements de la place Tiananmen en Chine et, deux ans plus tard, de la dissolution de l’Union soviétique.

En adoptant les positions pablistes contre lesquelles elle avait combattu entre 1953 et le milieu des années 1970, la section britannique réagissait à l’intensification de la pression de l’impérialisme mondial et de ses agences contre-révolutionnaires en soutenant les régimes staliniens en décomposition et en bloquant le développement d’une opposition trotskyste consciente dans la classe ouvrière.

Mais il y eut aussi la réponse opposée. Elle n’est pas apparue spontanément, bien qu’elle ait été l’expression, au niveau le plus conscient, du potentiel révolutionnaire de la crise croissante du capitalisme mondial. Il fallait lutter pour elle sur la base des acquis politiques et théoriques des années précédentes où la Workers League avait répondu à la désertion de Tim Wohlforth en cherchant à assimiler et à approfondir sa compréhension de la lutte du Comité international (CI) contre le pablisme et, à travers cela, toutes les leçons des origines et de la lutte de la Quatrième Internationale.

Pendant un certain nombre d’années, au moins depuis 1976, deux tendances divergentes se développaient au sein du CI: la tendance révolutionnaire internationaliste et trotskyste, qui était le plus consciemment articulée par la Workers League, et la tendance de plus en plus opportuniste-nationaliste, concentrée dans le WRP.

La défense de la continuité de la Quatrième Internationale et l’approfondissement de ses fondements internationalistes, au sortir de la scission d’avec le WRP, ont mis le CIQI dans une position de force pour analyser la crise du stalinisme en train de se dérouler, s’opposer à la restauration capitaliste et présenter un programme révolutionnaire, celui de la révolution politique comme partie de la révolution socialiste mondiale, à la classe ouvrière des pays gouvernés par les staliniens.

Les fondements programmatiques posés par Trotsky dans la lutte contre le stalinisme

Léon Trotsky

Analysant le régime de Gorbatchev et ses politiques de glasnost et de perestroïka, le CIQI s’est basé sur l’analyse scientifique marxiste de l’Union soviétique et de la bureaucratie stalinienne, développée par Léon Trotsky au cours de sa lutte contre la bureaucratie. Cet ensemble de connaissances incarnait, au niveau le plus conscient, l’effort révolutionnaire de la classe ouvrière soviétique pour se libérer de l’emprise du régime parasitaire et despotique et reprendre le chemin de la révolution socialiste mondiale et de la construction socialiste en URSS.

La réponse du CIQI était diamétralement opposée aux réactions impressionnistes de toutes les variétés de révisionnisme, dont celle de l’ancienne section britannique du CI, qui se sont adaptées au programme de la restauration capitaliste de Gorbatchev. Rien ne pouvait révéler plus clairement le contenu anti-marxiste et opportuniste de la soi-disant «pratique de la cognition» de Healy que sa propre précipitation à proclamer Gorbatchev leader de la «révolution politique» en URSS.

La conception de la formation des cadres basée sur une assimilation des expériences historiques de la Quatrième Internationale, s’est cristallisée dans la lutte contre la dégénérescence du WRP. Elle est résumée dans Léon Trotsky et le développement du marxisme deDavid North, écrit à l’automne et à l’hiver 1982:

«L’essence même de la formation des cadres est la subordination consciente de tous ceux qui adhèrent au Parti aux principes révolutionnaires à travers lesquels s’exprime la continuité historique du mouvement marxiste. Par ‘continuité historique’, nous entendons la chaîne ininterrompue de la lutte politique et idéologique de notre mouvement international contre le stalinisme, la social-démocratie, le révisionnisme et tous les autres ennemis de la classe ouvrière…»

«Une direction qui ne s’efforce pas collectivement d’assimiler l’ensemble de cette histoire ne peut assumer adéquatement ses responsabilités révolutionnaires envers la classe ouvrière. Sans une réelle connaissance du développement historique du mouvement trotskyste, les références au matérialisme dialectique ne sont pas simplement creuses; ces références vides ouvrent la voie à une véritable distorsion de la méthode dialectique. La source de la théorie ne réside pas dans la pensée mais dans le monde objectif. Ainsi le développement du trotskysme procède des nouvelles expériences de la lutte des classes, qui s’ajoutent à toute la connaissance historiquement accumulée de notre mouvement.» (Italiques dans l’original) [1]

Il n’est pas possible dans les limites de cette conférence de passer en revue toute l’histoire du mouvement trotskyste. Mais certaines questions centrales doivent être retenues.

L’Union soviétique fut le produit de la révolution socialiste d’Octobre 1917, au cours de laquelle la classe ouvrière russe, dirigée par le parti bolchevique et avec le soutien de la vaste masse de la paysannerie, renversa le gouvernement provisoire bourgeois, prit le pouvoir entre ses mains à travers les soviets des ouvriers et soldats, et créa un État ouvrier. La victoire de la classe ouvrière en Russie a été le coup d’envoi de la révolution socialiste mondiale, et la stratégie et la tactique qui ont guidé la révolution, sous la direction des bolcheviks, avaient pour fondement le programme de la révolution socialiste mondiale.

C’est pourquoi les bolcheviks, sous la direction de Lénine, ont lié la lutte pour renverser le tsar à une lutte sans compromis contre la Seconde internationale passée au nationalisme et au soutien à la guerre impérialiste mondiale et à la lutte pour établir une nouvelle internationale, la Troisième internationale, qui fut fondée en 1919.

Lénine a réorienté le parti bolchevik dans le sens de la théorie de la révolution permanente de Trotsky, après le renversement du tsar et l’installation en février 1917, grâce aux mencheviks et aux socialistes révolutionnaires – qui contrôlaient les soviets – d’un gouvernement bourgeois. Cela avait été préparé par son analyse du déclenchement de la guerre impérialiste et de la trahison de la Seconde Internationale et sa conclusion que la guerre était l’antichambre de la révolution socialiste mondiale.

Les Thèses d’avril de Lénine, dans tous leurs aspects essentiels, adoptèrent la perspective de la révolution permanente : que la révolution démocratique en Russie ne pourrait prendre que la forme d’une révolution socialiste qui placerait la classe ouvrière au pouvoir. L’État ouvrier ne pouvait se défendre contre la réaction capitaliste et instaurer le socialisme qu’en luttant pour l’extension de la révolution aux pays capitalistes avancés de l’Occident.

Trotsky a commencé en 1923 la lutte contre la bureaucratie naissante de l’État et du parti dont le principal représentant est devenu Staline, comme lutte contre le bureaucratisme. Il expliqua que la croissance rapide des tendances bureaucratiques était le résultat, avant tout, des défaites de la révolution européenne – en Allemagne, en Hongrie, en Italie, en Bulgarie et ailleurs – après 1917, et l’isolement, en conséquence, du premier État ouvrier soumis à l’encerclement impérialiste. Ceci, combiné avec le sous-développement hérité du tsarisme – la Russie était un pays majoritairement paysan – et le terrible impact, à la fois humain et économique, sur le pays, de sept années de guerre et de guerre civile, ont créé des conditions défavorables aux travailleurs et favorables à la croissance de forces sociales petites-bourgeoises et bourgeoises.

Trotsky a formé l’Opposition de gauche pour s’opposer à ces tendances en renforçant les fondations internationalistes prolétariennes de l’État ouvrier, en s’opposant à l’étranglement de la démocratie ouvrière dans les soviets et dans le parti, et en luttant pour un programme d’industrialisation planifiée, pour renforcer les forces prolétariennes et affaiblir l’influence de la paysannerie riche et des éléments quasi-capitalistes, qui se sont développés sous la retraite forcée représentée par la Nouvelle politique économique. Cette dernière fut adoptée par Lénine et Trotsky en 1921, pour empêcher une rupture entre la classe ouvrière et la paysannerie, en autorisant des relations capitalistes limitées, avec la conception que cette retraite nécessaire permettrait à l’Union soviétique de tenir jusqu’à la victoire de la classe ouvrière à l’Ouest.

Un tournant fondamental est survenu à la fin de 1924, lorsque Staline, avec le soutien de Boukharine, a proclamé la «théorie» du «socialisme dans un seul pays». Cette rupture totale avec le programme du bolchevisme articulait une réaction nationaliste au sein de l’appareil du parti et de l’État, reflétant la pression de l’impérialisme à l’extérieur et des forces petites-bourgeoises dans les campagnes et les villes de l’URSS. Cela signifiait que la bureaucratie devenait plus consciente de ses intérêts en tant que couche sociale distincte et privilégiée, opposée à la masse des travailleurs.

Au sujet du contenu réactionnaire du «socialisme dans un seul pays», Trotsky a écrit en 1930:

«Le marxisme procède de l’économie mondiale considérée non comme la simple addition de ses unités nationales mais comme une puissante réalité indépendante créée par la division internationale du travail et par le marché mondial qui, à notre époque, domine tous les marchés nationaux. Les forces productives de la société capitaliste ont depuis longtemps dépassé les frontières nationales. La guerre impérialiste ne fut qu’une des manifestations de ce fait. La société socialiste devrait représenter, au point de vue production et technique, un stade plus élevé que le capitalisme; si l’on se propose de construire la société socialiste à l’intérieur de limites nationales, cela signifie qu’en dépit de succès temporaires on freine les forces productives, même par rapport au capitalisme.» (Italiques d’origine) [2]

La doctrine du «socialisme dans un seul pays» s’est accompagnée d’une attaque virulente contre Trotsky et la révolution permanente, dirigée par Staline et ses alliés dans la bureaucratie, y compris à l’époque Kamenev et Zinoviev. Ce qui allait prendre par la suite le nom de «trotskysme» est né comme une défense marxiste et internationaliste du programme de la révolution socialiste mondiale, en opposition à une répudiation nationaliste de la perspective fondamentale du socialisme scientifique.

«Le socialisme dans un seul pays», essentiellement un déni de la viabilité de la révolution socialiste au niveau international, était une adaptation à l’impérialisme mondial, qui impliquait inévitablement la subordination de la classe ouvrière, tant en URSS qu’à l’étranger, aux forces petites-bourgeoises et bourgeoises. Sa logique était la transformation de la Troisième internationale et de ses sections, d’instruments de renversement du capitalisme dans le monde entier, en appendices de la politique étrangère de la bureaucratie qui se consolidait au sein de l’URSS. Cela signifiait la subordination des partis du Komintern aux bureaucraties sociales-démocrates et syndicales dans les pays capitalistes avancés et aux dirigeants bourgeois nationaux dans les pays coloniaux.

Les résultats désastreux de ce programme sont rapidement apparus, dans la subordination du Parti communiste britannique à la bureaucratie syndicale lors de la grève générale de 1926, ce qui a contribué à la trahison de la grève, et dans la défaite de la classe ouvrière chinoise lors de la révolution de 1925-1927. Cette révolution massive a été noyée dans le sang parce que, sous les ordres du Kremlin, le Parti communiste chinois avait adopté le programme menchevik du «bloc des quatre classes» et s’était subordonné au Kuomintang nationaliste bourgeois de Chiang Kai-Shek. Trotsky et l’Opposition de gauche se sont résolument opposés à cette ligne et ont mis en garde contre son issue inévitable et catastrophique.

Ces défaites internationales ont encore isolé l’Union soviétique et intensifié les contradictions internes du régime. Les paysans riches, les koulaks, qui avaient été encouragés par Staline et Boukharine, en opposition à la politique de l’Opposition de gauche d’une industrialisation plus rapide sur la base de la planification d’État, ont mené une grève des céréales qui menaçait les villes de famine. Staline, à partir de 1928, a basculé brutalement vers la politique aventuriste ultra-gauche de la «troisième période». Sur le plan intérieur, cela était axé sur la collectivisation violente et forcée de l’agriculture, une opération mise en œuvre de manière bureaucratique qui a infligé à l’agriculture soviétique des dommages dont l’URSS ne s’est jamais vraiment remise.

Les défaites en Grande-Bretagne et en Chine ont confirmé les critiques par l’Opposition de gauche de l’orientation nationaliste et opportuniste de Staline. Ces événements ont néanmoins affaibli objectivement la position de l’Opposition de gauche en URSS et renforcé celle de la bureaucratie, car elles ont ajouté au découragement et à la passivité de la classe ouvrière soviétique, et au scepticisme envers la lutte pour étendre la révolution socialiste au-delà des frontières du pays. Elles ont donc encore affaibli la position de classe de la classe ouvrière, au profit des forces nationalistes de droite dans la société et dans l’appareil de l’État et du parti.

Staline profita de l’impact de ces défaites pour expulser Trotsky et l’Opposition de gauche du Parti communiste soviétique, en 1927. Trotsky fut exilé dans la région éloignée d’Alma Ata en 1928, et expulsé de l’Union soviétique en 1929.

En politique étrangère, le régime stalinien a remplacé son adaptation centriste de droite aux bureaucraties et partis contre-révolutionnaires par une attitude sectaire d’ultra-gauche envers la social-démocratie, qualifiant le Parti social-démocrate allemand (SPD), qui avait conservé l’allégeance de millions de travailleurs allemands, de «social-fasciste» et de «jumeau» des nazis hitlériens. Derrière sa façade ultra-radicale, cette politique représentait une réponse démoralisée et fataliste face à la montée du fascisme, et un refus de mener une véritable lutte pour démasquer les sociaux-démocrates aux yeux des travailleurs et de détacher les partisans du SPD de la bureaucratie conservatrice.

La direction stalinienne du Komintern et du Parti communiste allemand a rejeté l’appel de Trotsky à un front uni avec le SPD pour mobiliser toute la force de la classe ouvrière contre la menace nazie, tout en maintenant le programme de révolution socialiste du PC et en démasquant, dans la pratique, la lâcheté et la trahison des dirigeants du SPD. Cette trahison monumentale a paralysé la classe ouvrière et a provoqué la catastrophe de la prise de pouvoir d’Hitler «sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré».

La victoire du fascisme dans le pays de Marx et Engels où fut aussi établi le premier parti socialiste de masse dans le monde, démontra la faillite du Parti communiste allemand. L’approbation par le Komintern de la politique qui avait provoqué la catastrophe et l’incapacité d’une seule section de la Troisième Internationale à exiger une discussion sur la défaite allemande, montra à Trotsky que la Troisième Internationale était morte en tant que parti révolutionnaire et ne pouvait être réformée. Elle était devenu un instrument de la bourgeoisie mondiale dans le mouvement ouvrier international.

Jusqu’en 1933, l’Opposition de gauche, bien qu’expulsée officiellement du PC et bannie politiquement, s’était considérée comme une fraction au sein du parti et de la Troisième internationale. Elle s’était battue pour une politique de mobilisation des rangs du parti et des travailleurs contre la bureaucratie, pour l’éloignement de celle-ci de la direction, pour la réforme du parti et de l’Internationale et leur retour au programme de la révolution socialiste mondiale, et pour le rétablissement de la démocratie ouvrière au sein de l’État ouvrier.

Trotsky commença alors le combat nécessaire pour construire une nouvelle, Quatrième internationale.

Dans les deux ans qui ont suivi la catastrophe de l’Allemagne, Staline a abandonné la politiques d’ultra-gauche de la «troisième période» et a adopté la politique collaborationniste de classe et ouvertement contre-révolutionnaire du «front populaire». Tentant de se concilier les puissances impérialistes occidentales et de construire un front commun face à la menace nazie contre l’URSS, le Komintern annonça, en 1935, la politique d’un «front populaire contre la guerre et le fascisme». Ce programme de subordination de la classe ouvrière dans tous les pays à la bourgeoisie dite «démocratique» et de renonciation à la lutte pour la révolution socialiste, sabota la résistance de la classe ouvrière pays après pays, notamment en Espagne et en France, et assura la propagation du fascisme et le déclenchement d’une seconde guerre mondiale impérialiste.

A l’intérieur de l’Union soviétique, Staline a lancé, à partir de 1936, les purges des Procès de Moscou qui sont devenus la pièce maîtresse d’un règne de terreur. Presque tous les dirigeants de la Révolution d’octobre et tous les éléments véritablement socialistes du pays ont été exterminés, tout comme l’intelligentsia et la communauté artistique socialistes et de nombreux universitaires et scientifiques éminents. Des centaines de milliers de communistes ont été assassinés par la bureaucratie stalinienne, en grande partie pour convaincre les puissances impérialistes qu’elles n’avaient rien à craindre de l’Union soviétique.

Comme l’a dit Trotsky, une «rivière de sang» a séparé la Quatrième Internationale du stalinisme.

En mars 1987, dans Que se passe-t-il en URSS? Gorbatchev et la crise du stalinisme, le CIQI a écrit:

«Le ‘socialisme dans un seul pays’ devint alors une politique contre-révolutionnaire consciente de subordination de la classe ouvrière internationale à la diplomatie de la bureaucratie. Elle trouva son expression consommée dans la politique stalinienne de front populaire, dans laquelle la révolution prolétarienne est explicitement rejetée au profit d’alliances avec des sections ‘démocratiques’ de la bourgeoisie mondiale. Le front populaire est allé de pair avec le plus grand massacre de communistes de l’histoire.» [3]

La révolution trahie

Trotsky a posé les bases scientifiques et marxistes de la fondation de la Quatrième Internationale dans son œuvre monumentale La Révolution trahie. David North, dans son introduction à l’édition de 1991 de l’ouvrage de Trotsky, écrit: «Le but de La Révolution trahie était de découvrir les contradictions internes sous-jacentes à l’évolution d’un État qui était le produit de la première révolution socialiste de l’histoire du monde.»

Cet ouvrage s’élève comme un chef-d’œuvre de l’analyse marxiste ; l’application du matérialisme dialectique et historique à l’analyse d’un phénomène sans précédent dans l’histoire: un État ouvrier, et qui plus est, un État ouvrier dans un pays économiquement arriéré, encerclé par l’impérialisme. Il est l’opposé du commentaire impressionniste et douteux qui a dominé la soviétologie bourgeoise. Son analyse et son pronostic ont été entièrement confirmés, par la négative, par la dissolution de l’Union soviétique aux mains de la bureaucratie stalinienne en décembre 1991.

Le fil conducteur de l’analyse de Trotsky est le concept de l’Union soviétique en tant que partie du processus historique de la révolution socialiste mondiale, et le fait que la nature de la société et de la politique soviétiques ne pouvait être considérée séparément de l’économie mondiale et de la lutte internationale des classes.

Trotsky commence son analyse en résumant «ce qui a été réalisé» sur la base d’une industrie nationalisée et d’une planification économique. Les chiffres sont stupéfiants et témoignent de l’énorme transformation de la vie économique opérée en Union soviétique, en peu de temps et malgré des conditions internationales très défavorables. Trotsky note qu’au cours des six années qui ont suivi le krach de Wall Street, alors que la production industrielle aux États-Unis diminuait de 25 pour cent, elle augmentait de 250 pour cent en URSS. L’industrie lourde a multiplié sa production par 10 entre 1925 et 1935.

Il écrit :

«Des réalisations gigantesques dans l’industrie, des débuts extrêmement prometteurs dans l’agriculture, une croissance extraordinaire des vieilles villes industrielles et la construction de nouvelles, une augmentation rapide du nombre de travailleurs, une augmentation du niveau culturel et des exigences culturelles - tels sont les résultats indubitables de la révolution d’octobre, l’événement que les prophètes de l’ancien monde ont tenté de voir comme le tombeau de la civilisation humaine. Avec les économistes bourgeois, nous n’avons plus de matière à disputer. Le socialisme a démontré son droit à la victoire, non pas dans les pages de Das Kapital, mais dans une arène économique englobant un sixième de la surface de la terre - non pas dans le langage de la dialectique, mais dans le langage du fer, du ciment et de l’électricité. Même si l’Union soviétique, en raison de difficultés internes, de coups extérieurs et des erreurs de sa direction, venait à s’effondrer - ce qui, nous l’espérons, ne se produira pas - il resterait comme gage de l’avenir ce fait indéracinable, que grâce uniquement à la révolution prolétarienne, un pays arriéré a réalisé en moins de vingt ans des succès sans précédent dans l’histoire.» [4]

Cependant, comme l’explique ensuite Trotsky, ces réalisations ne pouvaient être considérées séparément de l’économie capitaliste mondiale. Malgré les acquis de la nationalisation de la propriété et de la planification économique, ceux-ci furent obtenus à partir d’un point de départ très bas, et l’Union soviétique est encore loin derrière les pays capitalistes avancés en termes de qualité des biens, de technique et, surtout, de productivité du travail.

De plus, plus l’économie soviétique devenait complexe et développée, plus ses contradictions internes étaient aiguës, dans la mesure où elle restait coupée du marché mondial et de la division internationale du travail. Ou, dit autrement, plus pressante était devenue la nécessité d’étendre la révolution socialiste aux pays capitalistes avancés. Mais la bureaucratie s’y est opposée de toutes ses forces, comprenant que des révolutions socialistes réussies en dehors de l’URSS encourageraient un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière contre sa domination à l’intérieur de l’URSS.

Loin de confirmer le programme stalinien d’autarcie économique nationale, les acquis de l’économie soviétique indiquaient de plus en plus impérieusement la faillite de cette perspective nationaliste.

Il est important d’examiner les conceptions fondamentales développées par Trotsky dans La Révolution trahie sur la nature du régime soviétique, le caractère social et le rôle politique de la bureaucratie stalinienne, et leur relation avec la révolution socialiste mondiale, et, découlant de cette analyse, les politiques de la classe ouvrière soviétique et internationale avancées par Trotsky et adoptées par la Quatrième Internationale.

Trotsky a caractérisé l’Union soviétique comme un «État ouvrier dégénéré», de transition entre le capitalisme et le socialisme, l’issue devant être déterminée par la lutte des classes au plan international et en Union soviétique. Il rejeta l’idée que les trahisons et les prédations despotiques de la bureaucratie signifiaient le renversement des acquis de base de la Révolution d’octobre et l’émergence soit d’une nouvelle forme de capitalisme, soit d’une autre formation sociale nouvelle, vaguement définie par des termes tels que «le collectivisme bureaucratique».

Il insista sur le fait que la bureaucratie dirigeante était une caste, pas une classe. C’était une excroissance parasitaire sur l’État ouvrier, dont les origines se trouvaient dans les défaites de la classe ouvrière au plan international, aggravées par les conditions économiques arriérées héritées du régime tsariste. Elle a fondé ses privilèges et son régime sur les relations de propriété nationalisées établies par la Révolution d’octobre et non sur des rapports de production capitalistes ou quelque forme historiquement nouvelle de production. Elle était contre-révolutionnaire de part en part et ne pouvait être réformée, mais elle cherchait toujours à défendre, dans son propre intérêt et par des moyens contre-révolutionnaires, les relations de propriété nationalisées établies par Octobre.

Ceci était finalement impossible. À moins d’être renversée par la classe ouvrière soviétique dans une révolution politique, la pression du marché mondial capitaliste et l’intervention impérialiste, qu’elle soit militaire, économique ou une combinaison des deux, conduirait au démantèlement de l’État ouvrier et à la restauration du capitalisme. Dans cet acte final de contre-révolution, la bureaucratie elle-même jouerait un rôle majeur, s’alliant directement avec l’impérialisme mondial pour consolider plus fortement ses intérêts parasitaires en les ancrant dans la propriété capitaliste, c’est-à-dire en devenant propriétaires du capital, plutôt que de simples sangsues sur la propriété de l’État. La révolution anti-stalinienne préconisée par Trotsky était «politique» et non «sociale», car elle ne changerait pas le système des relations de propriété. Elle défendrait les relations de propriété existantes en supprimant la bureaucratie parasitaire. Elle relancerait et rétablirait la démocratie ouvrière dans l’État ouvrier, plutôt que de renverser l’État et d’établir un nouveau régime de classe.

La classe ouvrière soviétique, sous la direction d’un parti de la Quatrième Internationale, devrait évincer physiquement la bureaucratie, la purger des soviets, rétablir la démocratie soviétique, mettre fin à toutes les déformations et abus bureaucratiques dans l’économie planifiée et ramener l’URSS au programme internationaliste prolétarien de la révolution socialiste mondiale.

Trotsky ne tergiversait quant au caractère insurrectionnel et non pacifique de la révolution politique. Contrairement aux premiers pablistes et à leurs disciples de plus tard à la direction du WRP, il rejetait la possibilité d’une «auto-réforme» de la caste dirigeante. «Cette crise ne comporte pas de solution pacifique. On n’a jamais vu le diable se rogner les griffes de son plein gré. La bureaucratie soviétique n’abandonnera pas ses positions sans combat; le pays s’achemine manifestement vers une révolution» écrit-il dans La révolution trahie.

La Quatrième Internationale, en luttant pour cette révolution politique, a défendu inconditionnellement l’Union soviétique contre l’impérialisme. Cela était essentiel pour défendre les acquis fondamentaux de la Révolution d’octobre dans le cadre de la lutte pour le socialisme mondial. Loin de faire une quelconque concession à la bureaucratie, la défense de l’Union soviétique par la Quatrième Internationale représentait un aspect essentiel de sa lutte implacable contre le stalinisme. La Quatrième Internationale ferait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher la bureaucratie contre-révolutionnaire de mener jusqu’au bout les services qu’elle rendait à l’impérialisme en supervisant la destruction de l’État ouvrier. La défense de l’Union soviétique était indissociablement liée au programme de révolution politique visant à renverser la bureaucratie.

Résumant la relation entre la révolution politique en URSS et la révolution socialiste mondiale, Trotsky écrivait en septembre 1939:

«La défense de l’U.R.S.S. se confond pour nous avec la préparation de la révolution internationale. Ne sont admissibles que les méthodes qui ne sont pas contradictoires avec les intérêts de la révolution. La défense de l’U.R.S.S. a, avec la révolution socialiste internationale, le rapport qui lie une tâche tactique à une tâche stratégique. La tactique est subordonnée à l’objectif stratégique et ne peut en aucun cas s’opposer à lui.

Nous ne devons pas perdre de vue un instant le fait que la question du renversement de la bureaucratie soviétique est pour nous subordonnée à la question de la préservation de la propriété étatique des moyens de production en U.R.S.S. et que la préservation de la propriété étatique des moyens de production en U.R.S.S. est subordonnée pour nous à la révolution prolétarienne internationale.» [5]

Trotsky a fondé son analyse de l’Union soviétique et du programme d’action dérivé de cette analyse sur un examen matérialiste dialectique et historique des contradictions fondamentales du régime, déterminé par ses origines historiques et ses fondements socio-économiques. Dans un chapitre de La Révolution trahie intitulé «Le double caractère de l’État ouvrier», il explique que si les formes de propriété établies par la Révolution d’octobre et défendues par l’État ouvrier consistaient en la propriété sociale des moyens de production, le retard matériel de l’économie n’a pas permis à l’Union soviétique, sur la base de ses propres ressources, de surmonter la pénurie et donc les inégalités. En conséquence, les normes de distribution sont restées bourgeoises, basées sur une mesure capitaliste de la valeur (les salaires).

Il écrit : «L’Etat qui se donne pour tâche la transformation socialiste de la société, étant obligé de défendre par la contrainte l’inégalité, c’est-à-dire les privilèges de la minorité, demeure dans une certaine mesure un Etat "bourgeois", bien que sans bourgeoisie. Ces mots n’impliquent ni louange ni blâme; ils appellent seulement les choses par leur nom…

«Mais l’État acquiert immédiatement un double caractère: socialiste dans la mesure où il défend la propriété collective des moyens de production; bourgeois dans la mesure où la répartition des biens a lieu d’après des étalons capitalistes de valeur, avec toutes les conséquences découlant de ce fait. Une définition aussi contradictoire épouvantera peut-être les dogmatiques et les scolastiques; il ne nous restera qu’à leur en exprimer nos regrets.» [6]

Plus loin, il qualifia la bureaucratie de «gendarme de l’inégalité», écrivant: «L’autorité bureaucratique a pour base la pauvreté en articles de consommation et la lutte contre tous qui en résulte. Quand il y a assez de marchandises au magasin, les chalands peuvent venir à tout moment. Quand il y a peu de marchandises, les acheteurs sont obligés de faire la queue à la porte. Sitôt que la queue devient très longue, la présence d’un agent de police s’impose pour le maintien de l’ordre. Tel est le point de départ de la bureaucratie soviétique. Elle "sait" à qui donner et qui doit patienter…

«La signification du Thermidor soviétique commence à se préciser devant nous. La pauvreté et l’inculture des masses se concrétisent de nouveau sous les formes menaçantes du chef armé d’un puissant gourdin.»[7]

La cause fondamentale de la dégénérescence de l’État ouvrier, sous la forme d’une bureaucratie totalitaire, a été le retard de la révolution socialiste mondiale et l’isolement de l’URSS qui en a résulté. Ce dilemme a été renforcé et aggravé par les politiques contre-révolutionnaires du régime stalinien, basées sur le programme nationaliste du «socialisme dans un seul pays».

Il n’y avait que deux manières de mettre fin à cet isolement et de résoudre la crise de l’État ouvrier: soit par le démantèlement des relations de propriété socialisées établies en octobre et par l’intégration de l’Union soviétique dans la structure du capitalisme mondial – c’est-à-dire par des moyens contre-révolutionnaires – soit par le renversement de la bureaucratie par la classe ouvrière, la restauration de la démocratie soviétique et le retour au programme de la révolution socialiste mondiale – la voie révolutionnaire préconisée par la Quatrième Internationale.

Trotsky résuma cette analyse de manière concise et brillante dans le Programme de transition :

«L’Union soviétique est sortie de la Révolution d’octobre comme un État ouvrier. L’étatisation des moyens de production, condition nécessaire du développement socialiste, a ouvert la possibilité d’une croissance rapide des forces productives. Mais l’appareil d’État ouvrier a subi entre-temps une dégénérescence complète, se transformant d’instrument de la classe ouvrière en instrument de violence bureaucratique contre la classe ouvrière et, de plus en plus, en instrument de sabotage de l’économie. La bureaucratisation d’un État ouvrier arriéré et isolé et la transformation de la bureaucratie en caste privilégiée toute-puissante sont la réfutation la plus convaincante - non seulement théorique, mais pratique - de la théorie du socialisme dans un seul pays.

Ainsi, le régime de l’URSS renferme en soi d’énormes contradictions. Mais il continue à rester un État ouvrier dégénéré. Tel est le diagnostic social. Le pronostic politique a un caractère alternatif: soit la bureaucratie, devenant de plus en plus l’organe de la bourgeoisie mondiale dans l’État ouvrier, renversera les nouvelles formes de propriété et rejettera le pays dans le capitalisme; soit la classe ouvrière écrasera la bureaucratie et ouvrira une issue vers le socialisme.» [8]

L’assaut révisionniste contre l’analyse de la Quatrième Internationale du stalinisme: le capitalisme d’État et le pablisme

La question de la nature de l’Union soviétique et de la bureaucratie stalinienne a été au centre des controverses et des luttes au sein de la Quatrième Internationale presque depuis sa fondation, en septembre 1938. La signature du pacte Staline-Hitler le 23 août 1939 et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale une semaine plus tard, devint l’occasion de la première attaque révisionniste majeure contre le programme de la Quatrième Internationale. Une faction petite-bourgeoise au sein du Socialist Workers Party (SWP), dirigée par Max Shachtman et James Burnham, déclara que ces événements démontraient le caractère «impérialiste» de l’Union soviétique et la nécessité que la Quatrième Internationale abandonne son appel à la défense de l’URSS contre l’impérialisme.

Cette opposition reflétait la dérive à droite de la classe moyenne radicale, conformément aux besoins de l’impérialisme américain alors qu’il s’apprêtait à entrer en guerre. Le pacte de Staline avec Hitler exprimait la crise de la bureaucratie et son mépris total pour la classe ouvrière internationale, mais cela ne signifiait pas un changement des fondations sociales de l’URSS. Burnham et Shachtman, avec la majeure partie de la classe moyenne radicale, ont défendu l’URSS lorsque le GPU assassinait des révolutionnaires en Espagne et réprimait brutalement la classe ouvrière afin de défendre le gouvernement bourgeois du «front populaire», menant à la victoire de Franco. De même, lorsque Staline exterminait la direction de la révolution de 1917 et des centaines de milliers de socialistes lors des purges des Procès de Moscou. Mais ils refusèrent de défendre l’URSS lorsque la bureaucratie a cyniquement changé son orientation passant du camp des impérialistes «démocratiques» à celui des impérialistes fascistes.

Trotsky expliqua, au cours de la lutte des fractions au sein du SWP en 1939-1940, que l’affirmation selon laquelle la bureaucratie s’était transformée en une nouvelle classe dirigeante «collectiviste bureaucratique» équivalait à renoncer à toute perspective de révolution socialiste pour toute une époque historique. Si la bureaucratie incarnait une nouvelle classe dirigeante, expliqua-t-il, cela signifiait qu’elle devait être porteuse d’un développement historiquement nécessaire des forces productives. La classe ouvrière n’était donc pas le porteur historique et révolutionnaire d’un mode nouveau et supérieur, socialiste, de production. La révolution socialiste n’était plus à l’ordre du jour historique. La conception de l’impérialisme comme une époque de guerres et de révolutions et la transition vers le socialisme mondial était fausse et devait être abandonnée.

C’était là une déclaration de scepticisme complet et de démoralisation politique et, malgré sa forme anti-stalinienne, une capitulation tant devant la bureaucratie stalinienne que devant l’impérialisme.

Le liquidationnisme pabliste, apparu à la fin des années 1940 sous la direction de Michel Pablo et Ernest Mandel, était une tendance petite-bourgeoise virulente qui prenait la forme d’un capitalisme d’État tourné à l’envers. Il rejetait la caractérisation du stalinisme comme contre-révolutionnaire et lui attribuait bien plutôt un rôle révolutionnaire, niant la nécessité historique de la Quatrième Internationale en tant que seule direction révolutionnaire de la classe ouvrière. Il rejetait l’appel de la Quatrième Internationale à une révolution politique pour renverser le régime stalinien, affirmant au contraire que, sous la pression de la classe ouvrière d’un côté et de l’impérialisme de l’autre, une fraction «progressiste» au sein de la bureaucratie pourrait «dé-staliniser» le régime et le ramener sur la voie révolutionnaire.

Ce que le capitalisme d’État et le pablisme avaient en commun, c’était le rejet du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière. Les pablistes exigeaient que la Quatrième Internationale se dissolve dans les partis staliniens et sociaux-démocrates, et les mouvements nationalistes bourgeois dans les pays coloniaux.

Comme l’écrit le CIQI dans l’éditorial de Quatrième Internationale dejuillet-décembre 1989 :

«Au bout du compte, l’opportunisme pabliste représentait la capitulation à la domination temporaire du mouvement ouvrier international par les staliniens. Cette capitulation a trouvé son expression théorique la plus précise dans la proclamation notoire de Pablo et Mandel en 1951 que «la réalité sociale objective se compose essentiellement du régime capitaliste et du monde stalinien». De cette façon, les opportunistes pablistes ont attribué au stalinisme une vaste mission historique et ont ainsi rejeté le rôle révolutionnaire indépendant du prolétariat et de son véritable avant-garde marxiste, la Quatrième Internationale.» [9]

Le CIQI, fondé par la «Lettre ouverte» du SWP au mouvement trotskyste mondial en novembre 1953, est né dans une lutte contre le liquidationnisme pabliste. Cependant, la lutte au sein du mouvement trotskyste contre le révisionnisme s’est poursuivie, d’abord contre la réunification du SWP avec les pablistes en 1963, puis contre le centrisme de l’OCI (Organisation Communiste Internationaliste) et enfin contre la capitulation du WRP au pablisme via l’opportunisme national, culminant dans la rupture de 1985-1986. Cette lutte politique a marqué la victoire des trotskystes orthodoxes sur les forces petites-bourgeoises au sein du CIQI.

C’est à travers ces luttes menées dans des conditions généralement défavorables – celles d’abord du boom économique, puis celles de réaction politique dominante et de domination du mouvement ouvrier par des bureaucraties contre-révolutionnaires – que la continuité du trotskysme et du marxisme a été préservée.

Le WRP s’adapte au stalinisme

La descente du WRP dans le pablisme impliquait nécessairement une adaptation de plus en plus prononcée au stalinisme. Le WRP accorda peu d’attention à la vague d’opposition de masse contre le stalinisme, sous forme du mouvement Solidarité de 1980-1981 en Pologne, et utilisa son immense influence au sein du CIQI pour empêcher toute intervention trotskyste indépendante. Il a ainsi laissé le champ libre aux pablistes pour promouvoir dans Solidarité des factions réformistes de gauche, qui ont œuvré pour empêcher un mouvement révolutionnaire des travailleurs de renverser la bureaucratie et pour le détourner vers une politique cherchant à faire pression sur le régime pour obtenir des réformes.

Alors que le News Line (le journal du WRP)n’a fait aucun effort pour envoyer un journaliste en Pologne pour couvrir les événements tumultueux qui s’y déroulaient, il a envoyé en 1980 son rédacteur sportif à Moscou pour y couvrir les Jeux olympiques d’été, où le gouvernement lui a réservé un accueil chaleureux.

Le WRP a conclu des accords d’édition avec les autorités soviétiques dans le dos des sections du CIQI. En 1982, le News Line arefusé de publier une longue analyse de la crise économique soviétique, publiée par la Workers League dans le Bulletin. Il avait précédemment republié, sans commentaire critique, un communiqué de presse de Novosti, louant les conditions de l’industrie sidérurgique soviétique.

En 1983, le WRP est intervenu dans une lutte de factions au sein du Parti communiste britannique pour le contrôle du journal stalinien Morning Star, soutenant l’exécutif du parti euro-stalinien contre une faction d’opposition qui avait pris le contrôle du service de publication du journal. Avec des gros titres et des éditoriaux, le News Line prit parti pour l’appareil du parti et le conseilla sur la manière de reprendre le contrôle de son journal contre-révolutionnaire.

The News Line du 24 juin 1983 publia une «lettre ouverte» du Comité politique du WRP aux membres du Parti communiste britannique, déplorant le fait que le Morning Star «n’était plus sous le contrôle politique du Parti communiste de Grande-Bretagne et son congrès».

Le chef du Syndicat national des mineurs, Arthur Scargill, au moment de la grève des mineurs britanniques de 1984-1985

La «lettre ouverte» du WRP fit cette étonnante déclaration que la «perte de contrôle du journal par la direction du parti… représente non seulement une répudiation du Parti communiste, mais aussi les fondements historiques sur lesquels le parti a été formé, à savoir pour défendre les énormes acquis de la Révolution russe de 1917 dirigée par Lénine et Trotsky et la création du premier État ouvrier de l’histoire.» [10]

Lors de la grève des mineurs britanniques de 1984-1985, le WRP a capitulé devant la direction du Parti travailliste et le chef du syndicat national des mineurs (NUM) Scargill, ancien membre du Comité exécutif national de la Young Communist League. Moins de deux semaines avant que Scargill n’annule la grève sur la base d’une capitulation totale au gouvernement conservateur de Thatcher, le WRP publia une déclaration du Comité central déclarant: «Le Comité central du Workers Revolutionary Party appelle tous les mineurs en grève à tenir bon derrière Arthur Scargill et la direction du NUM.»

Environ six semaines après la trahison de la grève, Healy écrivit une lettre à Scargill (découverte plus tard en 1985 par la Commission de contrôle international du CIQI) qui commençait par «Cher Arthur» et déclarait:

«Toutes les ressources et installations techniques qui constituent la pratique de notre parti sont à la disposition du NUM et de vous-même en tant que président. S’il est nécessaire, nous imprimerons et publierons tout ce que le syndicat voudra, pour rien, dans la limite de nos ressources.» [11]

Ainsi, la fameuse poignée de main de Slaughter avec l’écrivaillon stalinien et apologiste des procès de Moscou Monty Johnstone, lors de la réunion du Friends Hall Meeting le 26 novembre 1985, n’était pas un geste à l’improviste. Ce fut une manifestation publique d’une capitulation opportuniste au stalinisme qui s’était développée sur un certain nombre d’années.

L’analyse de Gorbatchev et de la perestroïka par le CIQI

Tout juste 13 mois après la scission d’avec le WRP en février 1986, le Comité international de la Quatrième Internationale publia une déclaration, datée du 23 mars 1987, qui exposait son analyse marxiste et sa ligne trotskyste révolutionnaire principielle sur le programme tant vanté de Gorbatchev en Union soviétique, à savoir glasnost (ouverture) et perestroïka (restructuration). C’était encore à un stade assez précoce de la marche de Gorbatchev vers la restauration capitaliste, mais cette analyse démontrait déjà l’orientation anti-ouvrière, petite-bourgeoise et pro-capitaliste de la bureaucratie. Cela fut rapidement confirmé par la chaîne d’événements qui s’ensuivit, conduisant à la dissolution juridique de l’Union soviétique en décembre 1991.

La déclaration, Que se passe-t-il en URSS? Gorbatchev et la crise du stalinisme,commençait par exposer la position de principe du CIQI:

«La Quatrième Internationale défend inconditionnellement l’Union soviétique et les acquis de la Révolution d’octobre contre l’impérialisme. Elle déclare sans équivoque que cette défense n’est possible que grâce à la révolution socialiste mondiale, qui comprend, comme l’une de ses composantes, la révolution politique pour renverser la bureaucratie contre-révolutionnaire actuellement dirigée par Mikhaïl Gorbatchev.»

«L’actuel programme de glasnost de Gorbatchev, salué par l’opinion publique bourgeoise et célébré par tous les renégats révisionnistes du trotskysme, ne modifie en rien cette perspective historique.»

«Gorbatchev ne représente pas les travailleurs soviétiques et les conquêtes qu’ils ont faites en renversant le tsarisme et en établissant le premier État ouvrier, mais bien plutôt la caste bureaucratique qui a usurpé le pouvoir politique de la classe ouvrière. Il est l’héritier non pas de Lénine et de Trotsky, qui ont dirigé la révolution de 1917, mais plutôt de son fossoyeur – Staline. Il est le produit de cette bureaucratie qu’il a servie toute sa vie. Il gravit les échelons, isolé des masses et profondément imprégné de son hostilité petite-bourgeoise envers la classe ouvrière…»

«Agissant comme véhicule de ce blitz médiatique bourgeois et commençant par leurs impressions sur les politiques nationales de Gorbatchev, diverses tendances révisionnistes, rejetant l’analyse scientifique du stalinisme développée par Trotsky, spéculent sur le potentiel auto-réformateur de la bureaucratie.»

«La Quatrième Internationale rejette complètement ces affirmations de l’opinion publique bourgeoise et développe sa propre analyse en opposition directe à la méthode anti-marxiste des révisionnistes. Elle ne part ni du «charme» de Gorbatchev ni de l’une ou de l’autre mesure nationale visant à sauver son régime bureaucratique en crise. Notre point de départ est celui du prolétariat international et de la révolution socialiste mondiale. Gorbatchev et l’Union soviétique ne peuvent être compris que dans cette perspective internationale et du point de vue des origines et du développement de l’État soviétique et de sa dégénérescence bureaucratique ultérieure.» [12]

Mikhail Gorbachev

Après avoir passé en revue les origines de la bureaucratie stalinienne, son fondement nationaliste essentiel et son évolution en tant que principale agence de l’impérialisme au sein du mouvement ouvrier international, la déclaration examinait la crise de l’Union soviétique qui sous-tendait le programme de «réforme» de Gorbatchev.

Politiquement, expliquait-elle, les «réformes» de Gorbatchev incarnaient la réaction de la bureaucratie à la menace de révolution politique qu’elle avait si clairement perçue dans les événements en Pologne. Face à l’opposition croissante de la classe ouvrière à la caste bureaucratique sclérosée, Gorbatchev, sous la forme d’un relâchement limité de la répression étatique, représenté par glasnost, s’est opposé aux pires excès de la bureaucratie du point de vue de la défense de celle-ci dans son ensemble contre le prolétariat soviétique.

Mais la déclaration expliquait:

«Tant pour la classe ouvrière en Union soviétique que pour les travailleurs et les masses opprimées au niveau international, la soi-disant politique de réforme de Gorbatchev représente une menace sinistre. Elle met en péril les conquêtes historiques de la Révolution d’octobre et procède d’un approfondissement de la collaboration contre-révolutionnaire de la bureaucratie avec l’impérialisme à l’échelle mondiale.» [13]

Sur le plan économique, le cadre réactionnaire de l’autarcie économique nationale avait conduit l’économie soviétique dans une crise insoluble. A l’intérieur de l’URSS, l’immense croissance des forces productives dans les 70 ans qui avaient suivi la Révolution d’octobre – rendue possible par la nationalisation des moyens de production et la planification économique – n’avait pas réduit les inégalités, les privilèges ou le bureaucratisme.

La productivité du travail restait encore loin derrière celle des pays capitalistes les plus avancés. Ce n’est qu’en dépassant ce niveau que le socialisme aurait pu être garanti, mais cela ne pouvait être réalisé que, comme l’a souligné Trotsky, «sur le terrain de la division mondiale du travail qui a été créée par tout le développement précédent du capitalisme». En d’autres termes, par la conquête du pouvoir par la classe ouvrière dans les pays capitalistes avancés.

Dans un discours au Comité central en janvier 1987, Gorbatchev avait décrit la montée de la crise économique. Les taux de croissance avaient fortement chuté depuis le milieu des années 70, la plupart des objectifs du plan quinquennal n’avaient pas été atteints et l’Union soviétique avait pris beaucoup de retard par rapport à l’Occident dans le développement des technologies de pointe, associées aux révolutions de l’informatique et des télécommunications.

Plus les forces productives de l’Union soviétique augmentaient, plus l’économie soviétique dépendait de l’économie mondiale. Les exportations et les importations soviétiques avaient été multipliées par six et par sept entre 1970 et 1984. La chute des cours mondiaux du pétrole a eu un effet dévastateur sur l’URSS, dont le retard économique persistant s’exprimait par le fait qu’elle était forcée de compter sur l’exportation d’énergie pour acquérir les devises nécessaires à l’achat d’importations de haute technologie.

Le régime stalinien sous Gorbatchev n’était pas moins hostile à l’extension du socialisme en dehors de l’URSS que sous ses prédécesseurs, voyant dans ce développement une menace mortelle pour sa propre domination. Comme l’explique la déclaration du CIQI:

«Le développement du socialisme en Union soviétique et la solution des problèmes économiques apparaissant lors de son évolution sont indissolublement liés à l’extension de la révolution prolétarienne à l’arène mondiale. Le manque de technologie et les contradictions persistantes entre l’industrie et l’agriculture ne peuvent être résolus que par l’accès au marché mondial. Il n’y a que deux voies pour l’intégration de l’Union soviétique dans ce marché – celle de Gorbatchev menant à la restauration capitaliste et celle de la révolution socialiste mondiale.» (Italiques ajoutées ) [14]

«N’importe quel observateur objectif aurait eu peu de difficulté à détecter, dans les paroles de Gorbatchev, l’axe anti-classe ouvrière de sa politique. Dans son discours devant le Comité central, par exemple, il a affirmé que «le principe le plus important du socialisme» était «la répartition selon le travail».

«Il s’agit là d’une totale falsification du marxisme qui affirme que le principe du socialisme est ‘de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins’. Gorbatchev a fait de la norme bourgeoise de distribution, que le socialisme élimine et remplace, la base du socialisme!»

«Dans une autre partie de son discours, il dénonçait le ‘parasitisme’. Mais il identifiait le parasitisme non pas avec la corruption et le pillage de la bureaucratie, mais avec la classe ouvrière. ‘Les sentiments parasitaires se sont renforcés et la mentalité du nivellement des salaires a commencé à s’imposer. Tout cela a frappé les travailleurs qui pouvaient et voulaient travailler mieux, tout en facilitant la vie des paresseux’.»

Après avoir examiné les mesures économiques initiales de Gorbatchev, menées sous l’étendard de la perestroïka, la déclaration du CIQI déclarait:

«L’essence des ‘réformes’ de Gorbatchev apparaît à présent. Craignant le mouvement de la classe ouvrière soviétique, la bureaucratie tente de surmonter les obstacles au développement de l’économie créés par la bureaucratie elle-même.

En élargissant les normes bourgeoises de distribution, en affaiblissant le monopole d’État du commerce extérieur, en ouvrant la voie à la conversion de l’argent en capital par les entreprises individuelles, la bureaucratie fonctionne comme l’agent de la bourgeoisie mondiale dans l’État ouvrier et ouvre la voie à une restauration capitaliste.

Les mesures ‘démocratiques’ de Gorbatchev – la libération de certains prisonniers politiques, un assouplissement très limité de la censure et la critique des excès bureaucratiques – ne constituent en aucun cas une avancée vers la restauration de la démocratie soviétique. Elles sont une tentative de constituer une base sociale pour la bureaucratie dans les larges couches de l’intelligentsia et des cadres supérieurs soviétiques.» [15]

Initialement, le relâchement limité de la censure et de la répression a déclenché une réponse généralement de gauche dans la population. Il y a eu un regain d’intérêt pour l’histoire de l’Union soviétique et de la Révolution russe, et, en particulier, pour le rôle de Trotsky, qui avait été calomnié en tant qu’agent contre-révolutionnaire et fasciste, puis effacé pendant des décennies du discours historique et politique. Comme nous le verrons plus loin, le CIQI a activement cherché à encourager ce développement et est intervenu pour présenter l’histoire et le programme du trotskysme et de la Quatrième Internationale aux jeunes et aux travailleurs qui devenaient politiquement actifs.

Si le régime de Gorbatchev a réhabilité des dizaines de dirigeants du parti qui furent victimes de coups montés et exécutés par Staline, notamment Boukharine, Kamenev, Zinoviev, Radek et Pyatakov, il refusa de réhabiliter Trotsky. En 1987, Gorbatchev déclara que les idées de Trotsky étaient «essentiellement une attaque de fond en comble contre Lénine».

Les efforts de Gorbatchev pour défendre les intérêts sociaux de la bureaucratie en introduisant des relations de marché capitalistes ont bien déclenché un mouvement d’opposition dans la classe ouvrière. En l’espace de quelques jours, en juillet 1989, une grève de centaines de milliers de mineurs de charbon soviétiques s’est propagée de la Sibérie à l’Ukraine en passant par l’Oural.

D’autant plus déterminée fut l’intervention des révisionnistes, y compris des renégats du WRP, pour promouvoir Gorbatchev et se porter garant du contenu prétendument progressiste et démocratique de ses réformes. Dans son livre Beyond Perestroika, publié en 1989 par Verso, Ernest Mandel écrivait que du point de vue des travailleurs soviétiques et du prolétariat mondial, Gorbatchev serait «aujourd’hui la meilleure solution pour l’URSS».

Tariq Ali a consacré son livre de 1988, Revolution From Above à Boris Eltsine, et écrit: «Revolution From Above soutient que Gorbatchev représente un courant progressiste et réformiste au sein de l’élite soviétique, dont le programme, s’il était couronné de succès, représenterait une énorme avancée pour les socialistes et démocrates sur une l’échelle mondiale. L’ampleur des opérations de Gorbatchev rappelle, en fait, les efforts du président américain du XIXe siècle: Abraham Lincoln.»

Michael Banda

Michael Banda a rapidement démontré la logique de ses tristement célèbres 27 raisons pour lesquelles le CIQI devrait être enterré immédiatement en abandonnant le WRP, dénonçant la lutte menée par le mouvement trotskyste depuis 1928 et saluant Staline comme le «Bonaparte prolétarien». Il critiqua les avertissements de Trotsky quant à la restauration capitaliste comme un «fantasme scabreux» et rejoignit le chœur des courtisans de Gorbatchev, louant son programme comme une «libéralisation progressive du régime bureaucratique» et une «décentralisation de l’administration économique conformément aux vastes changements sans précédent de l’industrie soviétique et la technologie – et la classe ouvrière.»

Quant à Gerry Healy, il affirmait en août 1986, lors d’une réunion du comité politique du WRP-croupion qu’il avait formé avec Torrance et les Redgraves, que la bureaucratie soviétique n’était plus thermidorienne et qu’un «virage à gauche avait lieu en URSS». Cela fut cité dans l’édition de juin-juillet 1987 de The Marxist, que Healy a créé quand lui et les Redgraves se sont séparés du groupe de Torrance à la fin de 1986. Au cours des trois dernières années de sa vie, après avoir salué Gorbatchev comme le leader de la révolution politique, il a voyagé plusieurs fois en Union soviétique en tant qu’invité du gouvernement soviétique.

En octobre 1986, un membre du groupe de Healy, Mick Blakey, publia un document qui proclamait:

«Parallèlement à ces explosions violentes de la révolution politique, s’est effectué en Union soviétique au sein d’une section de l’Intelligentsia le développement du matérialisme dialectique, principalement par Omelyanovsky, Oizerman et Ilyenkov […] ce développement n’a pas eu lieu dans le vide, mais a pénétré dans la pensée d’une section allant à gauche de la bureaucratie, qui occupe aujourd’hui les postes de direction, et qui dé-stalinise la bureaucratie ...

Je soutiens que la révolution politique est en cours et se manifeste aux plus hauts échelons du Parti communiste de l’Union soviétique.» [16]

Quant au WRP de Slaughter, Cyril Smith a dénoncé le CIQI, dans le numéro du 13 mai 1989 de Workers Press, pour avoir perçu «dans le glasnost et la perestroïka de Gorbatchev rien d’autre qu’une action délibérée et consciente pour réintroduire le capitalisme».

L’analyse de la perestroïka parle CIQI a été mise à jour et approfondie dans Perestroika Versus Socialism: Stalinism and the Restoration of Capitalism in USSR deDavid North, une suite d’articles publiés dans le journal de la Workers League, Bulletin, entre mars et mai 1989. Cette analyse complète et politiquement dévastatrice examinait le programme et les actes du régime de Gorbatchev du point de vue de ses innovations dans le domaine des superstructures politique et juridique, de l’idéologie et de la doctrine, de la politique économique et de la politique étrangère.

Elle montrait que les changements dans le système électoral visaient à diluer la représentation de la classe ouvrière industrielle au Congrès des députés du peuple, et que, plus généralement, les réformes «libérales» de glasnost visaient à faciliter la restauration de la propriété privée, le démantèlement du monopole d’État du commerce extérieur et l’extension d’une couche puissante de propriétaires d’entreprises bourgeois. Tout cela devait se faire au prix de millions d’emplois et d’une réduction brutale du niveau de vie de la classe ouvrière soviétique.

North résumait ce rapport comme suit:

«Lorsque Gorbatchev «combat» la bureaucratie, ou, plus précisément, une partie de celle-ci, il dirige ses coups contre les couches de l’appareil d’État et du parti dont les positions et les privilèges sont liés à l’administration de l’industrie nationalisée et des collectifs agricoles. Ce type de «lutte» anti-bureaucratique fournit une couverture politique à une attaque ouverte des rapports de propriété créés par la Révolution d’octobre. Dans sa poursuite de la ‘perestroïka radicale’ – c’est-à-dire la mise en œuvre de politiques de libre marché, la liquidation du monopole du commerce extérieur et une légalisation de la propriété privée des moyens de production – la faction Gorbatchev a cherché à forger une alliance des couches les plus privilégiées et les plus politiquement articulées de la société soviétique: depuis l’élite managériale des secteurs les plus prospères de l’industrie d’État et des collectifs agricoles, jusqu’aux technocrates, à l’intelligentsia et à la petite bourgeoisie avare dont la croissance et l’enrichissement numérique sont parmi les principaux objectifs du régime stalinien.» [17]

Discutant la promotion par Gorbatchev de concepts bourgeois à la place des catégories de classe du marxisme et du concept d’État ouvrier, North cite le discours de Gorbatchev à la 19e Conférence, où il déclare que l’État soviétique ne doit pas être un État ouvrier, mais un «Etat du peuple».

Dans un article publié en février 1989, le chef du Parti communiste soviétique et de l’État, au nom de «l’élaboration du concept d’un nouveau visage du socialisme», appelait à surmonter «l’aliénation de l’homme par rapport aux moyens de production» en mettant fin à la propriété étatique des terres et en convertissant les fermes collectives en «coopératives» privées.

Au sujet de la politique économique, North faisait remarquer: «Les mesures déjà promulguées ont pratiquement détruit le monopole du commerce extérieur et établi une base juridique pour des relations économiques directes entre trusts impérialistes et coopératives privées en URSS».

L’éditorial de Fourth International dejanvier-juin 1990, «Cinquante ans depuis l’assassinat de Léon Trotsky», disait:

«L’étendue de la conscience et de la délibération dans la volonté de la bureaucratie de restaurer le capitalisme est rendue suffisamment claire par une nouvelle loi qui est entrée en vigueur en Union soviétique le 1er juillet 1990. Elle confère des protections juridiques à la propriété privée aussi vastes que celles que l’on trouve dans n’importe quel pays capitaliste. Les passages déclarent:

«Le droit de propriété est reconnu et protégé par la loi en URSS.»

«Un propriétaire a le droit de faire de sa propriété tout ce qui ne viole pas la loi. Il peut utiliser sa propriété pour exercer toute activité économique ou toute autre activité non interdite par la loi…

La propriété peut consister en terres, en ressources minérales, en eau, en vie végétale et animale, en bâtiments, en structures, en équipements, en objets de culture matérielle et spirituelle, en argent, en titres et autres actifs.

Les produits de l’utilisation économique de la propriété (production et revenu) appartiennent au propriétaire de cette propriété, sauf disposition contraire de la loi…» [18]

Sur la relation entre la restauration capitaliste et la politique étrangère de Gorbatchev, North écrivait, dans Perestroika Versus Socialism :

«Au cours des trois dernières années, Gorbatchev a pris des mesures décisives pour promouvoir la propriété privée des forces productives. La bureaucratie identifie de plus en plus ouvertement ses intérêts au développement des coopératives soviétiques selon des principes entièrement capitalistes. Ainsi, dans la mesure où les propres privilèges de la bureaucratie ne sont plus liés aux formes de propriété de l’État mais leur sont hostiles, ses relations avec l’impérialisme mondial doivent subir un changement correspondant et significatif. Le principal objectif de la politique étrangère soviétique devient de moins en moins la défense de l’URSS contre les attaques impérialistes, mais bien plutôt la mobilisation du soutien impérialiste – politique et économique – pour la réalisation des objectifs nationaux de la perestroïka, c’est-à-dire pour le développement des relations de propriété capitaliste à l’intérieur de l’Union soviétique. Ainsi, la logique contre-révolutionnaire de la théorie stalinienne du «socialisme dans un seul pays» trouve son expression ultime dans le développement d’une politique étrangère visant à saper la propriété étatique soviétique et à réintroduire le capitalisme en URSS même.» [19]

Résumant l’essence des innovations de la bureaucratie en matière de politique étrangère, North écrivait:

«Les caractéristiques distinctives de la nouvelle politique étrangère soviétique sont la répudiation inconditionnelle du socialisme international en tant qu’objectif à long terme de la politique soviétique, la renonciation à toute solidarité politique entre l’Union soviétique et les luttes anti-impérialistes à travers le monde, et le rejet explicite de la lutte de classe comme facteur pertinent dans la formulation de la politique étrangère. Les changements dans la politique étrangère soviétique sont indissociablement liés à l’intégration continue de l’économie dans la structure du capitalisme mondial. Les objectifs économiques du Kremlin exigent que l’Union soviétique renonce catégoriquement et inconditionnellement à toute association persistante entre sa politique étrangère et la lutte des classes et l’anti-impérialisme sous quelque forme que ce soit. C’est pour cette raison que Gorbatchev a choisi les Nations Unies comme forum pour sa déclaration de décembre dernier que la Révolution d’octobre 1917, comme la Révolution française de 1789, appartient à une autre époque historique et n’a aucune pertinence pour le monde moderne.» [20]

Des exemples de la nouvelle politique étrangère en action comprenaient l’arrêt par Gorbatchev des exportations de pétrole vers le régime sandiniste au Nicaragua, son accolade à Suharto en Indonésie, ses démarches pour établir des relations diplomatiques avec Israël et l’Afrique du Sud et, bien sûr, son feu vert aux États-Unis pour l’invasion de l’Irak en 1990-1991.

La couverture de Perestroïka Versus Socialism de David North

North a fourni d’autres exemples de haine pathologique de la bureaucratie à l’égard de la classe ouvrière et d’anticommunisme pur et simple:

«L’économiste Tatyana Zaslavskaya, l’un des principaux conseillers de Gorbatchev, adéclaré dans une interview avec Izvestia: «La situation dans laquelle elle [perestroïka] a commencé était essentiellement une situation pré-révolutionnaire, dans laquelle les ‘classes inférieures’ n’étaient pas disposées à fournir un travail de qualité ou refusaient de le faire, alors que les élites n’étaient plus en mesure de les obliger à le faire.»

Dans un échange de 1989 entre L.I. Albalkin, le conseiller économique en chef de Gorbatchev, et Alexander Afanasyev, journaliste à Komsomolskaya Pravda, Albalkin compatissait avec Afanasyev sur les difficultés à détruire la «machine» de l’affinité ouvrière pour les idéaux de la Révolution russe en disant: «Seule une machine peut contrer une machine».

North écrivit à propos de cet échange:

«Deux porte-parole de premier plan de la perestroïka, comme deux aristocrates émigrés ivres pleurnichant sur des bouteilles vides, se lamentent sur le sort de la vieille Mère Russie, de ses maîtres artisans perdus et de ses gens ayant le sens de la propriété. Le problème, concluent-ils, ce sont les masses russes elles-mêmes. Les idéaux de la Révolution d’octobre ont pénétré leur psychologie. Ils ne permettront pas à ‘l’humus social’ du capitalisme de refaire surface.

«Ce dialogue morbide est une articulation effrayante de l’anticommunisme au vitriol qui anime les idéologues «Cent-Noirs» de la perestroïka. Dans ce dialogue se reflète la reconnaissance au sein de la bureaucratie que ce n’est qu’une question de temps avant que les objectifs contre-révolutionnaires de la perestroïka ne nécessitent l’organisation d’une violence à grande échelle contre la classe ouvrière. Comme en ont convenu les deux interlocuteurs: ‘Seule une machine peut contrer une machine’.» [21]

Résumant l’analyse du CIQI et les conclusions politiques qui en découlent, North écrit:

«En examinant la position de l’URSS dans l’économie mondiale, la question essentielle est de savoir comment l’Union soviétique sortira de l’isolement économique que lui impose le marché mondial capitaliste. Deux méthodes seulement sont possibles: la formation d’une alliance révolutionnaire avec le prolétariat international dans la lutte contre l’impérialisme mondial, ou l’intégration de l’URSS dans les structures économiques existantes du capitalisme mondial. La première voie est celle de la révolution socialiste mondiale; le second est celui de la restauration capitaliste en URSS. C’est ce deuxième cours que poursuit Gorbatchev…»

«La véritable confrontation entre les masses soviétiques et la bureaucratie stalinienne est toujours à l’ordre du jour. Lorsque cette confrontation surviendra, la victoire du prolétariat soviétique dépendra du développement d’une direction révolutionnaire consciente qui – ayant pleinement assimilé les leçons de la longue lutte menée par Léon Trotsky et la Quatrième Internationale contre la bureaucratie stalinienne – aura une position complètement indépendante de tous les cliques bureaucratiques.»

«C’est sur cette base que les véritables trotskystes du Comité international s’efforcent de construire la section soviétique de la Quatrième Internationale.»[22]

L’intervention du CIQI en URSS

L’analyse de Gorbatchev et de la crise du stalinisme, et les mesures pratiques prises pour intervenir en URSS, étaient guidées par la profonde analyse internationale que le CIQI faisait – sortant de la scission – de la nouvelle étape de la crise mondiale du capitalisme. Au centre de cette analyse il y avait la compréhension des implications profondes de la mondialisation et de l’intensification des conflits entre l’économie mondiale et le système des États-nations.

Le leader soviétique Mikhaïl Gorbatchev, deuxième à droite, et le président américain Ronald Reagan, deuxième à gauche, se serrent la main devant le Hofdi au début d’une série de pourparlers, le 11 octobre 1986, à Reykjavik, en Islande. Les autres hommes ne sont pas identifiés. (Photo AP / Ron Edmonds)

Ce cadre, élaboré pour la première fois dans son document sur les perspectives internationales de 1988, a permis au CIQI de comprendre que l’effondrement des régimes staliniens était en fin de compte l’expression de l’aggravation de la crise du système des États-nations dans son ensemble, qui a trouvé son expression initiale dans les économies les plus vulnérables, en raison de leur caractère autarcique national fermé.

Cette compréhension a permis au CIQI et à lui seul, de reconnaître que l’effondrement des régimes staliniens, bien qu’en soi de sérieux revers pour la classe ouvrière, signifiait néanmoins l’effondrement, à ses maillons les plus faibles, de tout l’ordre impérialiste d’après-guerre. Loin d’annoncer la «fin de l’histoire», la «mort du socialisme» ou le «triomphe du capitalisme libéral», ce développement massif a été le précurseur d’une intensification rapide et violente des tensions inter-impérialistes et d’une nouvelle dynamique vers la guerre mondiale. Il annonçait aussi une nouvelle période de convulsions sociales révolutionnaires.

De plus, l’effondrement des régimes staliniens faisait lui-même partie d’un effondrement plus large de toutes les bureaucraties ouvrières fondées sur des programmes nationaux. La classe ouvrière serait obligée, dans la défense de ses intérêts les plus fondamentaux, de coordonner ses luttes à l’échelle internationale; et la seule organisation qui incarnait cette perspective était le CIQI. D’où l’immense potentiel révolutionnaire et le défi auquel faisait face le mouvement trotskyste.

La lutte menée contre les dirigeants nationaux-opportunistes du WRP et la victoire des véritables trotskystes – qui s’est exprimée dans l’éjection du WRP hors du CIQI – ont rendu possible l’intervention de la Quatrième Internationale dans la crise croissante des régimes staliniens en Europe orientale et en URSS et lui ont donné une puissante impulsion. Le WRP avait utilisé son influence pour bloquer toute lutte sérieuse pour intervenir, gagner les travailleurs, les jeunes et les intellectuels les plus avancés au programme trotskyste et construire des sections du CIQI dans ces pays. La clarification politique des questions fondamentales de programme et de principes menée par la majorité du CIQI, concernant l’internationalisme, le parti mondial et la lutte contre le stalinisme et le révisionnisme, a donné sa base à l’intervention du CIQI.

Le bilan de l’intervention du CIQI en URSS et en Europe de l’Est est volumineux. Il représenta une étape historique dans l’histoire du mouvement trotskyste. Pour la première fois depuis de nombreuses décennies, le programme et les principes du trotskysme et l’héritage authentique de la Révolution d’octobre avaient été introduits dans la classe ouvrière soviétique. Le fil conducteur de l’intervention était la lutte pour rétablir les liens historiques et politiques de la classe ouvrière soviétique et des travailleurs des pays d’Europe de l’Est dirigés par les staliniens avec les fondations internationalistes prolétariennes d’Octobre. Ce fut surtout sur cette base que le CIQI a cherché à éduquer les travailleurs avancés, les jeunes et les intellectuels, et à créer les conditions pour la construction de sections du CIQI.

Le CIQI a effectué trois voyages en URSS entre 1989 et 1992. Le camarade North a passé deux semaines en Union soviétique en novembre 1989, visitant Moscou et Leningrad, et y est retourné en octobre 1991, tenant des réunions et des discussions à Moscou et à Kiev. Le camarade Nick Beams s’est rendu à Moscou, Lvov et Kiev en octobre 1990.

À ce stade de la crise, il y avait une vaste fermentation politique et intellectuelle, et un énorme intérêt pour la figure de Trotsky. Le camarade North s’est exprimé à l’Institut d’archives historiques de Moscou, à l’invitation de la faculté, le 13 novembre 1989, et a participé à un séminaire sur le «communisme scientifique» à l’invitation d’étudiants à Moscou, le 14 novembre 1989. Il a fait un discours à Kiev à son retour en URSS en 1991. Nick Beams a donné une conférence à Kiev en 1990.

Le CIQI a publié le Bulletin of the Fourth International en russe pendant quatre ans, à partir de 1988. Les volumes de Fourth International de 1990 à 1992 contiennent une correspondance abondante avec des contacts soviétiques, ainsi que des déclarations, des articles, des polémiques et des transcriptions de discussions, soumettant méticuleusement les développements rapides se produisant à l’analyse marxiste et élaborant le programme trotskyste de révolution politique et de révolution socialiste mondiale.

Ce travail a jeté des bases solides pour la création d’une section du CIQI dans l’ancienne Union soviétique. Ses résultats les plus immédiats furent le recrutement du camarade Vladimir et le début de la collaboration avec Vadim Rogovin, dont est issue son étude monumentale en sept tomes, Y avait-il une alternative? Cette étude examinait la lutte de l’Opposition de gauche et de la Quatrième Internationale contre la dégénérescence stalinienne de l’URSS.

David North prononce une conférence sur «L’avenir du socialisme: la perspective trotskyste» à l’Institut d’archives historiques de Moscou, le 13 novembre 1989.

La conférence du camarade North, le 13 novembre 1989, à l’Institut d’archives historiques de Moscou a marqué une étape importante dans l’histoire de la Quatrième Internationale. Il était intitulé «L’avenir du socialisme: la perspective trotskyste» et a réuni des enseignants, des étudiants, des militants syndicaux et des membres du grand public.

Ensuite, les étudiants ont demandé à North d’assister à un séminaire sur le «communisme scientifique» pour expliquer davantage les vues de Trotsky sur le marxisme et le socialisme. Cette discussion a eu lieu le 14 novembre 1989.

Dans sa conférence, North a salué la remise en cause du mensonge stalinien grossier selon quoi Trotsky était un ennemi de l’Union soviétique et un agent d’Hitler, mais a souligné le nouveau mensonge mis en avant: qu’il n’y avait aucune différence de principe entre Trotsky et Staline, et la victoire du premier n’aurait pas changé de façon significative l’évolution de l’URSS. Le stalinisme, selon ce récit, était le résultat inévitable de la Révolution d’octobre.

Avant d’aborder l’importance des politiques de Gorbatchev, North expliqua les fondements historiques et politiques de la lutte de Trotsky contre Staline et le programme de révolution politique de la Quatrième Internationale contre la bureaucratie dans les États ouvriers déformés et dégénérés. La crise d’alors en URSS et les «réformes» de Gorbatchev équivalaient à une reconnaissance de la faillite du programme stalinien de «socialisme dans un seul pays».

Il dit: «Soixante-cinq ans après que la question fut soulevée pour la première fois, c’est toujours la question décisive. «Le socialisme dans un seul pays» signifie désormais une restauration capitaliste et un effroyable déclin du niveau culturel et social de l’Union soviétique. La seule alternative est la révolution internationale.» [23]

Dans sa discussion animée et parfois controversée avec des étudiants de Moscou le lendemain, North a attiré l’attention sur un problème central du développement d’une direction révolutionnaire dans la classe ouvrière soviétique. Il a déclaré:

«Vous avez commencé à poser des questions et ne permettez jamais à personne de vous en empêcher. Mais si je peux faire une critique, je crois toujours que vous avez tendance à voir beaucoup les choses dans un cadre simplement national. Cela est compréhensible dans la mesure où le gouvernement vous impose depuis tant de décennies l’isolement. Mais il est important de voir les développements dans un cadre international et il est important de comprendre les événements au sein de l’Union soviétique comme faisant partie d’une crise mondiale et pas simplement d’une crise soviétique.» [24]

Plus tôt ce même mois, le rôle contre-révolutionnaire du pablisme dans le soutien aux régimes staliniens et à leur programme de restauration capitaliste fut résumé dans un événement majeur survenu le 4 novembre. Ce jour-là, la section allemande du CIQI, alors appelée Bund Sozialistischer Arbeiter (BSA), intervenait dans une manifestation de masse de plus d’un million de personnes à Berlin-Est. Le BSA a distribué des milliers d’exemplaires d’une déclaration du Comité central intitulée «Renversez la bureaucratie du SED! Construisez des conseils ouvriers!»

Ernest Mandel

Le SED (parti stalinien au pouvoir en Allemagne de l’Est) a alors invité Ernest Mandel et l’a interviewé dans le journal de son organisation de jeunesse Junge Welt. Le journal a présenté Mandel comme le «principal théoricien de la Quatrième Internationale trotskyste» et lui a explicitement posé des questions sur la déclaration diffusée par la BSA le 4 novembre. Mandel a dénoncé la déclaration comme «manquant de tact» et une «ingérence de l’extérieur».

Entre temps, ses partisans au sein de la RDA des «socialistes démocrates» appelaient à un gouvernement d’union avec le SED.

Dans la même interview de Junge Welt, Mandel déclarait à propos de Gorbatchev:

«Ne pas voir que nous devons défendre le noyau des réalisations du ‘glasnost’ contre tous ses ennemis comme un énorme pas en avant pour la classe ouvrière soviétique, le peuple soviétique, la classe ouvrière internationale et toutes les forces démocratiques du monde – cela paraît à mes yeux être d’une cécité politique dangereuse, une illusion ou une folie.» [25]

Il y avait de nombreuses expressions d’opposition de masse, dans la classe ouvrière en URSS et dans les pays d’Europe de l’Est, aux politiques de restauration capitaliste et à la domination de la bureaucratie. Il n’était nullement clair ni prédéterminé quel serait le résultat de la crise.

Mineurs soviétiques en grève, juillet 1989

Les mineurs soviétiques se sont mis en grève dans une grande partie de l’URSS en juillet 1989 et ont soulevé des revendications politiques en opposition à la bureaucratie, y compris l’abolition des coopératives et la fin des privilèges de la bureaucratie. Ils ont formé des comités de grève pour organiser les grèves et mobiliser le soutien dans les régions touchées.

La grève a éclaté peu de temps après le retour de Gorbatchev d’une visite à Pékin, où il avait été témoin de la vague de grèves et de manifestations qui a abouti à la répression de masse sanglante du régime maoïste qui a commencé sur la Place Tiananmen le 4 juin.

Il y eut des grèves en Pologne et dans d’autres pays dirigés par les staliniens contre des hausses de prix massives, les privatisations et la législation anti-grève.

Le Comité politique de la Workers League publia une déclaration dans le Bulletin du 21 juillet 1989, qui expliquait les problèmes historiques et politiques fondamentaux soulevés par la relance de la lutte de la classe ouvrière en URSS et mettait en avant le programme de la révolution politique et de la révolution socialiste mondiale. Elle déclarait:

«La vague de grève soviétique a une grande importance historique. Elle signifie la renaissance des grandes traditions révolutionnaires de la classe ouvrière russe et soviétique, qui a déjà fait trois révolutions au cours de ce siècle – la Révolution de 1905 qui a d’abord contesté l’autocratie tsariste, la Révolution de février 1917 qui a renversé le tsarisme et la Révolution d’Octobre de 1917 qui renversa le régime capitaliste et instaura le premier État ouvrier.

«Cela signifie un renouveau au sein de la classe ouvrière soviétique du programme internationaliste révolutionnaire sur lequel était fondée la révolution bolchevique.» [26]

On peut avoir une idée de l’intensité de l’intervention du CIQI et de la richesse du matériel politique qu’il a produit, en examinant la liste des articles sur l’histoire de la lutte contre le stalinisme et les développements alors en cours en URSS et en Europe de l’Est, parus dans l’édition de janvier-juin 1990 de Fourth International :

Cinquante ans depuis l’assassinat de Léon Trotsky
La crise en RDA et les tâches de la Quatrième Internationale
Après les élections en Allemagne de l’Est: la classe ouvrière confrontée à de vives attaques
Conférence à l’Institut d’archives historiques
Une discussion sur le marxisme avec des étudiants soviétiques
Une réponse à huit questions d’un journaliste soviétique
Entretien avec deux jeunes soviétiques
Entretien avec un historien soviétique
Lettre à un jeune soviétique
L’impérialisme se brise à son maillon faible
La crise du stalinisme et la perspective de la révolution socialiste mondiale
Les travailleurs ont besoin d’un programme révolutionnaire internationaliste
Ernest Mandel défend le stalinisme
Que va-t-il se passer en Tchécoslovaquie?
Andrei Sakharov (1921-1989) Critique libéral du stalinisme
Bain de sang stalinien à Bakou
Gorbatchev va légaliser la propriété capitaliste
Les syndicats staliniens face à l’effondrement

L’édition de Fourth International d’été-automne 1991 donnait un échantillon de la correspondance abondante qui se développait entre des étudiants, des travailleurs, des historiens et des intellectuels d’URSS et le CIQI. Des lettres furent publiées d’un jeune soviétique, d’un universitaire soviétique, d’un travailleur de Volzhsky, d’un travailleur de Vorkouta, d’un travailleur de Kiev et d’un correspondant de Kirov – le tout avec les réponses écrites par David North – tout comme la contribution d’un historien soviétique et une réponse détaillée de North. Cette édition comprenait également une conférence donnée par Beams à l’Institut pédagogique des langues étrangères de Kiev.

There is a wealth of fascinating and illuminating material in these exchanges, but for the purposes of this lecture, I will cite only one excerpt from a reply by Comrade North to a letter from a Soviet youth on August 14, 1990:

Il y a dans ces échanges une abondance de matériel fascinant et éclairant mais pour les besoins de cette conférence, je ne citerai qu’un extrait de la réponse du camarade North à une lettre d’un jeune soviétique, du 14 août 1990:

«Dans aucun pays du monde le marxisme n’a été aussi impitoyablement falsifié et réprimé qu’en Union soviétique. Pour cette raison même, la plus grande tâche des socialistes en URSS est de reconstruire les liens historiques et politiques entre la classe ouvrière et ses grandes traditions révolutionnaires véritablement bolcheviques. Le mensonge le plus terrible de tous, contre lequel nous devons lutter de toutes nos forces, est celui qui prétend que le stalinisme est le produit du marxisme et que les crimes de la bureaucratie sont le résultat naturel et inévitable de la révolution bolchevique…

L’histoire du marxisme au cours des 67 dernières années est l’histoire de la lutte contre le stalinisme!» [27]

La même lettre démasque la politique opportuniste de l’anti-trotskyste Boris Kagarlitsky, qui avait développé une influence parmi la jeunesse mécontente.

Le 3 octobre 1991, moins de trois mois avant la dissolution officielle de l’Union soviétique par la bureaucratie du Kremlin, David North a prononcé un discours devant un club ouvrier de Kiev, la capitale ukrainienne, qui présentait une mise en garde précise et presciente des conséquences catastrophiques de la restauration capitaliste pour la classe ouvrière. Sur fond de discours incessant dans les médias soviétiques des merveilles du capitalisme en Occident, en particulier aux États-Unis, de la part des écrivaillons et apologistes staliniens de longue date des crimes du régime de Moscou, North déclara:

«Dans la mesure où ils sont même prêts à reconnaître les graves implications d’un retour au capitalisme en Russie et en Ukraine, des économistes auto-satisfaits parmi les ex-staliniens, les ‘démocrates’ de droite et les nationalistes déclarent que la Russie et l’Ukraine ne sont pas comme les autres ‘Pays du tiers-monde’. C’est tout à fait vrai: ils possèdent tous deux une infrastructure industrielle massive et un niveau de culture sociale inconnu des masses de tout autre pays en «développement». Mais c’est là que réside le dilemme unique de l’URSS et de ses républiques. Pour les pays du tiers monde, le développement capitaliste est théoriquement ‘justifié’ – dans la mesure où il peut être justifié du tout – comme un moyen de créer les économies industrielles modernes qui fourniront, à une date inconnue d’un avenir lointain, une issue à l’écrasante pauvreté. Mis à part le fait que ces excuses reposent davantage sur des illusions et des mythes que sur des faits, elles n’ont aucune pertinence pour l’Union soviétique. Dans ce pays, la restauration capitaliste ne peut avoir lieu que sur la base de la destruction à grande échelle des forces productives déjà existantes et des institutions socio-culturelles qui en dépendent. En d’autres termes, l’intégration de l’URSS dans la structure de l’économie impérialiste mondiale sur une base capitaliste ne signifie pas le lent développement d’une économie nationale arriérée, mais la destruction rapide de celle qui a maintenu des conditions de vie qui sont, au moins pour la classe ouvrière, bien plus proche de celles qui existent dans les pays avancés que dans le tiers monde.» (Italique dans l’original) [28]

Reprenant les arguments des nationalistes, y compris des agents de longue date de la bureaucratie dans les différentes républiques, y compris l’Ukraine, qui réclament maintenant l’indépendance de l’URSS sur une base capitaliste, North expliqua:

«Dans les républiques, les nationalistes proclament que la solution à tous les problèmes réside dans la création de nouveaux États ‘indépendants’. Permettez-nous de demander, indépendant de qui? Déclarant ‘l’indépendance’ de Moscou, les nationalistes ne peuvent que placer toutes les décisions vitales concernant l’avenir de leurs nouveaux États entre les mains de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, de la France, du Japon et des États-Unis. Kravchuk se rend à Washington et se tortille sur son siège comme un écolier pendant que le président Bush lui fait la leçon…»

«Quelle voie alors les travailleurs de l’URSS devraient-ils suivre? Quelle est l’alternative? La seule solution est celle qui est basée sur le programme de l’internationalisme révolutionnaire. Le retour au capitalisme, dont l’agitation chauvine des nationalistes n’est que la forme, ne peut que conduire à une nouvelle forme d’oppression. Plutôt que de voir chacune des nationalités soviétiques s’approcher séparément des impérialistes, la tête courbée et le genou fléchi, quémandant des aumônes et des faveurs, les travailleurs soviétiques de toutes nationalités devraient forger une nouvelle relation, fondée sur les principes d’une égalité sociale et d’une démocratie véritables, et entreprendre sur cette base la défense révolutionnaire de tout ce qui mérite d’être préservé de l’héritage de 1917.» [29].

Conclusion

Cette conférence ne pouvait qu’ébaucher le contenu historique de la lutte menée par le CIQI pour défendre les acquis de la Révolution d’octobre contre la restauration capitaliste en Union soviétique. Les articles, déclarations, conférences, correspondances, etc. comprennent plusieurs centaines de pages et nécessitent une étude approfondie. Il s’agit d’un aspect essentiel du développement de la perspective et de la pratique révolutionnaire du CIQI, au lendemain de la scission d’avec le WRP.

J’espère que cette introduction facilitera cette étude et contribuera à l’éducation des cadres et à la préparation du CIQI à une croissance rapide de ses rangs et pour les batailles de classe explosives qui nous attendent.

Notes

[1] Leon Trotsky and the Development of Marxism, Labor Publications, 1985, Detroit, p.5 et p. 18., traduit de l’anglais
[2] Léon Trotsky, La révolution permanente, Préface de l’édition française, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revperm/revperm.pdf
[3] What is Happening in the USSR: Gorbachev and the Crisis of Stalinism, p. 8, traduit de l’anglais.
[4] Léon Trotsky, La révolution trahie, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revtrahie/frodcp1.htm
[5] Léon Trotsky, Défense du marxisme, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/defmarx/dma3.htm
[6] Léon Trotsky, La révolution trahie, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revtrahie/frodcp3.htm
[7] Ibid., pp. 96–97
[8]Programme de transition, L’U.R.S.S. et les tâches de l’époque de transition https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/trans/tran17.html
[9] Fourth International, July–December 1989, p. iv, traduit de l’anglais.
[10] News Line, June 24, 1983, traduit de l’anglais
[11] Letter from Gerry Healy to Arthur Scargill, April 29, 1985, How the Workers Revolutionary Party Betrayed Trotskyism, p. 108, traduit de l’anglais
[12] What is Happening in the USSR? Gorbachev and the Crisis of Stalinism, p. 1–2
[13] Ibid., p. 12, traduit de l’anglais
[14] Ibid., p. 13
[15] Ibid., p. 18
[16] Fourth International, September 1987, p.10, traduit de l’anglais
[17] Perestroika Versus Socialism, Labor Publications, 1989, Detroit, p. 10, traduit de l’anglais
[18] Fourth International, January–June 1990, p. vi, traduit de l’anglais
[19] Perestroika Versus Socialism, p. 49, traduit de l’anglais
[20] Ibid., pp. 64–65
[21] Ibid., p. 25
[22] Ibid., p. 63, p. 71)
[23] The USSR and Socialism, p.11, traduit de l’anglais
[24] Ibid., p. 25
[25] Fourth International, January–June 1990, p. 92, traduit de l’anglais
[26] Fourth International, July–December 1989, p. 18, traduit de l’anglais
[27] Fourth International, Summer–Fall 1991, p. 117, traduit de l’anglais
[28] Fourth International, Fall–Winter 1992, p. 109, traduit de l’anglais
[29] Ibid., p. 110

 

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