La campagne américaine de «retour au travail» va multiplier les décès dus aux coronavirus

Par Joseph Kishore
25 avril 2020

La classe dirigeante américaine tente de relancer rapidement la production et de renvoyer les travailleurs au travail. Les conséquences de cette politique, si les travailleurs permettent qu’elle soit menée, sont claires: d’innombrables milliers de personnes supplémentaires tomberont gravement malades ou mourront.

Aucune base scientifique n’existe pour un retour au travail du point de vue de la santé publique. Le nombre de nouveaux cas de COVID-19 signalés aux États-Unis continue d’avoisiner les 30.000 par jour, avec plus de 2.000 nouveaux décès. Le nombre total de décès officiels en date de jeudi soir s’élevait à près de 50.000. Au niveau mondial, on a signalé plus de 60.000 nouveaux cas hier, et le nombre de décès approche rapidement les 200.000.

Les chiffres officiels, cependant, sous-estiment délibérément l’ampleur des cas et des décès. Selon des études basées sur «l’excès de mortalité» par rapport aux moyennes antérieures au coronavirus, le nombre réel de décès aux États-Unis et en Europe occidentale est au moins deux fois plus élevé que les cas chiffrés avec cause du coronavirus. Le nombre de nouveaux cas aux États-Unis ne s’accélère plus, mais cela est dû en grande partie au fait que le nombre de tests diminue de manière systématique.

Un lit d’hôpital dans l’une des chambres temporaires du centre TCF, le lundi 6 avril 2020, à Detroit. (AP Photo/Carlos Osorio)

Malgré cette réalité, un certain nombre d’États, encouragés par les nouvelles «lignes directrices» de l’Administration Trump publiées la semaine dernière, s’efforcent d’assouplir les mesures de distanciation sociale. La Géorgie ouvre aujourd’hui de nombreuses entreprises. La Caroline du Sud, la Floride, le Tennessee, le Montana et plusieurs autres États ont déjà commencé à ouvrir des entreprises ou prévoient de le faire au cours de la semaine prochaine. D’autres États se préparent à supprimer les restrictions sur la production non essentielle d’ici le 1er mai, date cible proposée par l’Administration Trump.

Même l’Institut de mesures et évaluation en santé (Institute for Health Metrics and Evaluation) de l’Université de Washington, déjà cité par le gouvernement Trump pour justifier un retour rapide au travail, a noté que la Géorgie en particulier ne pourrait pas réduire sans risque les mesures de distanciation sociale avant la mi-juin au plus tôt. L’État a fait état de 881 nouveaux cas hier, soit une augmentation significative par rapport à la veille.

Les entreprises agissent encore plus rapidement. Le fabricant d’avions et l’entrepreneur de défense Boeing a déjà renvoyé 27.000 travailleurs au travail dans l’État de Washington, ainsi que des milliers de travailleurs dans la région de Philadelphie. Washington et la Pennsylvanie sont toujours sous confinement, mais Boeing échappe à ces restrictions en faisant classer ses opérations comme «essentielles».

Le constructeur automobile allemand Volkswagen devrait commencer la production dans ses usines aux États-Unis lundi. D’autres entreprises automobiles tentent également de renvoyer des travailleurs sur la ligne de production. Le syndicat UAW (United Auto Workers – Travailleurs unis de l’automobile), une organisation à la solde des entreprises, a dit à ses dirigeants locaux de commencer à se préparer à «reprendre les programmes de production dans un avenir proche».

Les travailleurs doivent être renvoyés au travail sans aucune protection permettant d’assurer leur sécurité. L’organisme OSHA du ministère du Travail, supposément responsable de santé et sécurité au travail, n’a pas exigé aux entreprises qui ouvrent qu’elles garantissent la sécurité des travailleurs. Le ministère du Travail a également annoncé la semaine dernière qu’il n’effectuerait aucune inspection sur les lieux de travail, en dehors des soins de santé et des interventions d’urgence, après la reprise de l’activité économique.

De plus, l’Administration Trump a clairement indiqué qu’elle protégerait les entreprises de toute responsabilité si des travailleurs contractaient le coronavirus sur le lieu de travail. Lors d’une conférence de presse en début de semaine, Trump a déclaré: «Nous ne voulons tout simplement pas [de responsabilité juridique] parce que nous voulons que les entreprises rouvrent et rouvrent en force».

Les conséquences catastrophiques d’une telle politique alimentent de vives tensions au sein de l’appareil d’État. Anthony Fauci, le directeur de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses, a accordé une interview au magazine Time en début de semaine, notant que l’ampleur des tests n’est pas suffisante pour rouvrir.

Le directeur des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), Robert Redfield, a mis en garde plus tôt dans la semaine contre une seconde vague de la pandémie. «Une possibilité existe que l’attaque du virus sur notre nation l’hiver prochain», a-t-il déclaré, «sera encore plus difficile que celle que nous venons de traverser».

Il existe également de graves conflits entre le gouvernement fédéral et les États. L’Association nationale des gouverneurs a publié hier une déclaration mettant en garde contre le fait qu’une «ouverture prématurée» pourrait «renvoyer les États en mode de crise, pousser les systèmes de santé au-delà de leurs capacités et forcer les États à prendre des mesures strictes de distanciation sociale». Ce scénario reproduirait les conséquences économiques négatives de la réponse à la pandémie et réduirait la confiance du public, tout en aggravant la récession et en ralentissant la reprise économique».

La référence à un tel scénario qui «réduirait la confiance du public» souligne la crainte de bouleversements sociaux qui règne au sein de la classe dirigeante. L’opposition populaire à un retour au travail dans des conditions dangereuses est écrasante. Un sondage CBS publié hier a révélé que 70 pour cent de la population estime que la priorité absolue du pays devrait être «d’essayer de ralentir la propagation du coronavirus en gardant les gens chez eux et en maintenant la distanciation sociale, même si l’économie est touchée à court terme».

Le débat au sein de la classe dirigeante, cependant, n’est pas de savoir si un retour au travail doit être organisé, mais quand et comment.

Dès le début, l’oligarchie financière et industrielle n’a pas considéré le coronavirus comme une urgence sanitaire nécessitant la mobilisation urgente et massive de ressources pour sauver des vies. Elle le voyait comme un événement économique, et plus particulièrement un événement boursier. Après avoir d’abord minimisé la crise, la classe dirigeante a ensuite conçu un plan de sauvetage de Wall Street de plusieurs billions (mille milliards) de dollars.

Après avoir assuré sa richesse par l’adoption, sur une base bipartite, de la loi «CARES», la classe dirigeante – soutenue par l’Administration Trump, les Démocrates et les médias – s’est efforcée de modifier son discours pour promouvoir un retour au travail.

Pour forcer les travailleurs à reprendre le travail, la classe dirigeante a l’intention d’utiliser la menace de la misère économique. Le nombre de travailleurs qui ont demandé une allocation chômage a augmenté de 4,4 millions au cours de la semaine dernière, pour atteindre un total de 26 millions depuis le début de la crise. La dislocation économique dépasse de loin les chiffres officiels, car des millions de travailleurs n’ont pas droit aux allocations ou ont été incapables de se rendre sur des sites web et des centres d’appels surchargés.

Une fois que la production aura repris, quiconque refuse de retourner au travail par crainte pour sa vie se verra refuser l’allocation chômage.

Les travailleurs doivent rejeter le faux choix entre l’appauvrissement ou la mort. On parle beaucoup de «sauver l’économie», mais l’économie de qui et dans l’intérêt de qui? L’exigence d’une reprise de la production non essentielle au coût de vies humaines est fondée sur l’hypothèse que le système capitaliste est inviolable, et que les intérêts de l’oligarchie financière doivent déterminer la réponse à la pandémie.

Le Parti de l’égalité socialiste maintient que les besoins des travailleurs doivent avoir la priorité absolue et inconditionnelle sur tout ce qui a trait aux profits des entreprises et à la richesse privée.

Toute production non essentielle doit rester fermée jusqu’à ce que la pandémie soit sous contrôle. Pour assurer leurs moyens de subsistance, les travailleurs doivent recevoir un revenu complet et un accès gratuit aux soins de santé de la plus haute qualité. Des prêts doivent être mis à la disposition des petites entreprises. Tous les remboursements des prêts hypothécaires, des services publics, des cartes de crédit et des prêts étudiants doivent être annulés pendant toute la durée de la crise.

La mise en œuvre de ces mesures, essentielles pour éviter des pertes humaines colossales, est incompatible avec la domination de l’oligarchie financière et industrielle sur la société. Les richesses massives accumulées par l’élite au pouvoir doivent être saisies. Les plans de sauvetage de Wall Street et des entreprises, qui s’élèvent à plusieurs billions de dollars, doivent être annulés, et ces ressources doivent plutôt être affectées à la satisfaction des besoins sociaux urgents.

Les gigantesques entreprises – y compris les grands fabricants, Amazon et d’autres industries logistiques, ainsi que les conglomérats de soins de santé – doivent être transformées en services publics, gérés sur la base des besoins sociaux et non des profits des riches. Il faut placer l’ensemble du système financier et bancaire sous contrôle démocratique.

Ce n’est que dans la mesure où les travailleurs s’organisent de manière indépendante et en opposition au système capitaliste qu’on pourra trouver une issue à cette crise dans l’intérêt de la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 24 avril 2020)

 

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