Les contrats sur le prix du pétrole font un plongeon historique en territoire négatif

Par Nick Beams
23 avril 2020

En un jour chaotique sur le marché international du pétrole lundi, les contrats à terme expirant aujourd'hui [22 avril] sur le brut West Texas Intermediate produit aux États-Unis sont descendus aussi bas que -40,32$ le baril, ce qui signifie que les producteurs payaient les acheteurs pour s’en débarrasser.

Le prix à la clôture des marchés était de -37,63$ contre 18,36$ le baril vendredi. C'est la première fois de l'histoire que le prix du pétrole était négatif.

Cet effondrement est dû au manque de capacité de stockage aux États-Unis, résultant lui-même de l'effondrement de la demande dû à l'impact de la pandémie de COVID-19 et aux mesures de confinement associées.

La principale installation de stockage américaine se trouve à Cushing, en Oklahoma, une ville de 10.000 habitants. La semaine dernière, le centre de stockage était à 70% de sa capacité, les négociants déclarant qu'il serait rempli dans les deux semaines. Cela a provoqué une liquidation des contrats à terme car le détenteur doit livrer 1000 barils à Cushing pour chaque contrat qu'il détient.

Des négociants sur le marché à terme ont décrit le chaos.

Phil Flynn, analyste de marché senior au Price Futures Group, a déclaré au New York Times: «Nous avons assisté à un effondrement total du marché. Tout le monde vendait au rabais sans aucun acheteur. Ils vont devoir descendre à un prix où quelqu'un veut acheter, et personne ne veut acheter.»

Le directeur de l'énergie à terme chez Mizuho à New York a déclaré au Times: «J'ai 55 ans, et j'ai travaillé sur le parquet alors que j’étais à l'université. J'ai vécu la première guerre du Golfe, la deuxième guerre du Golfe, le World Trade Center, la bulle internet, et rien ne s'approchait de ce qui se passe actuellement. Cela pourrait encore empirer. La situation dans laquelle nous nous trouvons est à ce point grave.»

Dans une interview avec Bloomberg, Michael Lynch, le président de Strategic Energy and Research, a déclaré «La psychologie de base actuelle est tout simplement massivement baissière. Les gens s'inquiètent de l'accumulation des stocks, qui sera très difficile à corriger à court terme et qui entraînera une forte augmentation des cargaisons en détresse sur le marché. Les gens essaient de se débarrasser du pétrole et il n'y a pas d'acheteurs.»

Certains négociants sur les marchés à terme parient encore sur une reprise et les contrats pour le mois de juin restent donc positifs. Mais un krach encore plus important pourrait se produire lorsqu'ils arriveront à échéance.

Stephen Schork, le rédacteur en chef d'un bulletin d'information sur le marché du pétrole, a déclaré au Financial Times: «Ça ne peut que dégénérer.»

L'augmentation rapide du chômage aux États-Unis – 22 millions de travailleurs ont demandé des allocations de chômage au cours du dernier mois – signifie que de moins en moins d'Américains conduiront dans les prochains mois, ce qui fera baisser la demande d'essence en été, qui est généralement la période de pointe.

«Cet été est mort-né», a-t-il déclaré. «Les mois de plus forte demande ne seront pas au rendez-vous.»

La demande mondiale de pétrole, qui était de 100 millions de barils par jour en 2019, a maintenant diminué de 30 millions de barils en raison de la pandémie.

Les prix des livraisons de pétrole en juin restent positifs mais les contrats à terme les plus activement négociés ont chuté de 18% lundi pour clôturer à un peu plus de 20$ le baril. En janvier, ils se négociaient à 65$ le baril.

Le prix des contrats pour le Brent reste positif parce qu'il est stocké sur des pétroliers qui ont encore la capacité de prendre des approvisionnements supplémentaires, mais ce n'est qu'une question de temps avant que cela ne soit aussi épuisé. Fin mars, 109 millions de barils de pétrole étaient stockés en mer sur des pétroliers. Vendredi dernier, ce chiffre avait augmenté à 141 millions.

Le krach pétrolier a fait voler en éclats l'accord orchestré par le président américain Donald Trump entre la Russie et l'Arabie Saoudite visant à réduire la production de pétrole de 9,7 millions de barils par jour. Trump a affirmé que l'accord sauverait «des milliers d'emplois» dans l'industrie pétrolière américaine. Mais comme beaucoup d'autres affirmations du fanfaron de la Maison-Blanche, cette déclaration a été mise en pièces en quelques jours.

S'exprimant lors d'un point de presse lundi, Trump a déclaré que l'administration envisageait d'augmenter les avoirs de la Réserve stratégique de pétrole. «C'est un bon moment pour acheter du pétrole», a-t-il déclaré.

L'idée a été lancée il y a plusieurs semaines, mais le Congrès a refusé de fournir les fonds nécessaires aux achats. Trump a déclaré que l'administration cherchait à augmenter les réserves nationales de pétrole de 75 millions de barils et que «d'une manière ou d'une autre, elles seront pleines.»

Mais l'ampleur de la contraction est telle qu'il est douteux que cela arrête le glissement, pas plus que ne l'a fait l'accord avec la Russie et l'Arabie Saoudite.

L'effondrement du marché à terme va accélérer le déclin déjà rapide du marché physique où les prix ont déjà baissé de plus de 60% depuis le début de l'année.

Même avant les événements historiques de lundi, Bloomberg rapportait que certains acheteurs au Texas offraient aussi peu que 2$ le baril pour certains flux de pétrole. «En Asie, a-t-on noté, les banquiers sont de plus en plus réticents à accorder aux négociants en matières premières le crédit nécessaire à leur survie, car les prêteurs craignent de plus en plus le risque d'une défaillance catastrophique.»

Le krach ravage l'industrie pétrolière américaine. La semaine dernière, les producteurs ont arrêté 13% des opérations de forage pétrolier, mais cela n'a pas suffi à contrer l'offre excédentaire.

L'industrie du schiste, qui produit environ 10 millions de barils par jour, fournissant ce que Trump a salué comme la «domination énergétique américaine», est maintenant confrontée à un déclin rapide, voire à un effondrement.

Et cela pourrait avoir des ramifications jusque sur les marchés financiers. Une grande partie de la production de pétrole de schiste a été financée par des «obligations de pacotille» à haut rendement et des prêts à effet de levier risqués, basés sur un prix du pétrole d'au moins 60$ le baril. Si des défauts de paiement importants se produisent, cela pourrait avoir des répercussions considérables sur les marchés financiers et finir par atteindre les banques.

Au milieu du mois dernier, le Financial Times a rapporté que la plupart des compagnies pétrolières, à l'exception d'Exxon [Mobil] et de Chevron, étaient «entre la vie et la mort», que même avec du pétrole à 57$ le baril, «l'industrie américaine du schiste avait déjà du mal à générer des liquidités et à conserver le soutien des investisseurs en 2019» et que 42 compagnies, avec 26 milliards de dollars de dettes, avaient fait faillite.

Dans le mois qui a suivi ce reportage, la situation s'est dramatiquement détériorée à une vitesse jamais vue auparavant dans l'histoire.

(Article paru en anglais le 21 avril 2020)

 

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