La politique d’immunité collective du gouvernement britannique dénoncée par un éminent scientifique

Par Robert Stevens
22 avril 2020

La semaine dernière, le Royaume-Uni est devenu le centre de la pandémie de coronavirus en Europe. Vendredi, 847 autres personnes sont décédées à l'hôpital, ce qui portait le nombre officiel de décès à 14.576. Parmi les morts figurait l'ancien footballeur international anglais de 76 ans, Norman Hunter, membre de l'équipe gagnante de la Coupe du monde de 1966.

Le gouvernement conservateur de Boris Johnson n'a rien fait pour prévenir la pandémie et a plutôt poursuivi une politique d'immunité collective: qui envisageait l'infection massive de la population de COVID-19 et la mort possible de centaines de milliers de personnes.

La politique a été décrite dans les termes les plus crus, à huis clos, fin février par le conseiller clé de Johnson, Dominic Cummings. Selon le Times, certains conservateurs présents ont résumé sa position comme étant basée sur «l'immunité collective, protéger l'économie, et si cela signifie que certains retraités devaient mourir, tant pis».

L'immunité collective a dû être officiellement abandonnée en mars en raison de l'opposition généralisée, notamment des scientifiques de l'Imperial College de Londres qui ont conseillé le gouvernement. Cependant, il devient de plus en plus clair que, en plus d'imposer un état d’urgence temporaire pour empêcher que le Service national de santé (NHS) ne soit débordé, cette politique demeure en vigueur à ce jour.

Vendredi, la politique d'immunité collective a été dénoncée par le professeur Anthony Costello dont les critiques indiquent clairement que rien de substantiel, à part l’état d’urgence, n'a été mis en œuvre. Costello est professeur de santé internationale des enfants et directeur de l'Institute for Global Health à l'University College de Londres. De 2015 à 2018, il a été directeur de la santé maternelle, infantile et adolescente à l'Organisation mondiale de la santé.

Interviewé par le Daily Telegraph, il s’est exprimé sur la réponse du gouvernement au COVID-19: «C'est un gâchis total et nous nous sommes trompés à chaque étape. Nous devons changer notre politique et pour le moment je ne vois rien qui pourrait indiquer que c’est le cas. Ils continuent de parler d'aplanir la courbe, ce qui implique qu'ils visent l'immunité collective, mais ce que nous aurions dû faire, c'est écraser l'épidémie et limiter sa propagation.»

Costello a averti que le Royaume-Uni serait contraint – en l'absence de tout programme de dépistage généralisé – de succomber à huit à dix vagues de coronavirus avant que la population ne puisse obtenir «l'immunité collective». Son pronostic était basé sur des déclarations du conseiller scientifique en chef du gouvernement, Sir Patrick Vallance, selon lesquelles l'immunité collective nécessitait l'infection d'environ 40 millions des 66 millions d'habitants du Royaume-Uni.

Costello a averti: «Les récentes estimations, même du directeur scientifique, indiquent qu'après cette vague, nous ne pourrions atteindre que 10 à 15 pour cent de la population infectée. Donc, l'idée de l'immunité collective signifierait encore cinq, six vagues, peut-être, pour atteindre 60 pour cent.»

Costello a insisté pour dire que: «Nous ne bénéficierons pas de l'immunité collective si ce que les derniers modèles montrent est correct.» Il a cité une étude réalisée par des scientifiques néerlandais qui a révélé que seulement 3 pour cent de la population néerlandaise avait acquis une immunité alors que la pandémie atteignait son pic là-bas; et les recherches du neuroscientifique de l'UCL, le professeur Karl Friston, qui estime qu'en moyenne seulement 6,4 pour cent des personnes en Europe auront acquis l'immunité – via leurs propres anticorps produits naturellement – d’ici la fin de la première phase d’état d’urgence.

Chaque vague entraînerait un nombre de morts massif. S'adressant au Comité spécial de la santé de la Chambre des communes vendredi, Costello a déclaré: «Cette [première] vague pourrait représenter 40.000 décès [au Royaume-Uni] à la fin.»

Étant donné que le Royaume-Uni a déjà enregistré près de 15.000 décès à l'hôpital et estime qu'il pourrait facilement y avoir le même nombre de décès en dehors de l'hôpital, même les chiffres sombres fournis par Costello pourraient être une sous-estimation.

Costello a déclaré que l’état d’urgence ne pourrait pas réussir s'il était imposé en tant que politique autonome: «Il devrait être combiné avec des tests, des dépistages et applications numériques qui ont été utilisés avec succès en Corée du Sud.» Aucune de ces politiques n'a jamais été mise en œuvre, malgré de nombreuses promesses.

Le gouvernement a annoncé, au moment même où la pandémie prenait racine au Royaume-Uni, qu'il n'y aurait plus de tests systématiques, car tous ceux qui présentaient des symptômes devraient rester chez eux et s'isoler. Alors que des gens continuaient de mourir par centaines, les conservateurs ont été contraints de promettre de faire 100.000 tests par jour d’ici la fin de ce mois. Ils sont encore loin de cet objectif.

Au lieu de tests à grande échelle sur la population, ils ont affirmé il y a des semaines que des tests d'anticorps pour voir qui avait contracté le COVID-19, puis produit des anticorps naturellement pour y résister, étaient la voie à suivre. Deux millions de kits de test à domicile ont été achetés par le gouvernement à la Chine pour au moins 16 millions de livres sterling, une mesure qui s'est avérée peu fiable. Les scientifiques disent maintenant que tous ces tests sont inexacts et que l'immunité ne sera pas atteinte de toute façon en raison de mutations du virus.

La transformation des centres d'exposition de Londres, Birmingham et Manchester en hôpitaux de campagne a été un désastre. L'hôpital Nightingale de Londres, d'une capacité de 4000 lits, n'a accueilli que 19 patients pendant le week-end de Pâques et n'a accueilli que 30 patients mardi dernier. Ils sont incapables de traiter les patients de COVID-19 avec des conditions préexistantes – qui sont la grande majorité – et refusent de les prendre en charge. Les hôpitaux existants à Londres ont été contraints de doubler leurs propres capacités d’unités de soins intensifs, sacrifiant d'autres services de soins et même des blocs opératoires, pour faire face à la catastrophe.

Cependant, la raison la plus fondamentale pour laquelle les hôpitaux ont pu s’en tirer sans recourir aux installations de Nightingale est que des milliers de patients atteints du COVID-19 meurent [article en anglais] dans des maisons de retraite ou à domicile. Le gouvernement conseille toujours de rester à la maison et de s'isoler si l’on pense avoir été infecté par le coronavirus. Beaucoup le font et se limitent au mieux à contacter leur médecin généraliste ou à appeler la ligne NHS 111 pour des conseils. Le temps que certaines personnes se rendent compte de la gravité de leur cas et contactent le NHS pour obtenir de l’aide, il est déjà trop tard. D'autres hésitent de prendre contact avec le NHS par crainte de mettre une pression inutile sur le service, ou par crainte qu'une visite à l'hôpital leur sera mortelle de toute façon.

Parmi ses actes les plus criminels, le gouvernement n'a pas maintenu les stocks nécessaires pour fournir aux personnels de santé l'équipement de protection individuelle (ÉPI) nécessaire pour traiter en toute sécurité les patients atteints du COVID-19. Cela a conduit à des infections massives et à la mort de travailleurs de la santé, de patients et d'autres travailleurs des services publics. Selon Nursing Notes, 61 membres du personnel de santé auraient trouvé la mort en date de vendredi.

Jeudi, le conseil de direction du Royal College of Nursing a été averti que le NHS ne disposait de blouses à manches longues – essentielles pour traiter les patients atteints de coronavirus – que pour les 48 prochaines heures.

Dans des conditions de crise aiguë, Johnson se rétablissant après avoir frôlé la mort, victime de sa propre politique, le gouvernement n'est pas en mesure de sanctionner la levée immédiate de l’état d’urgence et le renvoi de millions de personnes au travail, comme l'ont fait plusieurs gouvernements européens et l'administration Trump aux États-Unis. Mais de telles demandes sont trompetées par le chef du Parti travailliste, Sir Keir Starmer, qui exige que le gouvernement publie une «stratégie de sortie» avec la réouverture des écoles comme élément central.

Une telle mesure sera socialement explosive. Des millions de travailleurs, ayant vu le nombre croissant de morts et son impact dévastateur sur le NHS, refuseront tout simplement de retourner au travail, en pleine pandémie, dans des conditions dangereuses où leur vie sera en jeu.

Selon les résultats d'une enquête réalisée la semaine dernière par l'Office of National Statistics, plus de quatre adultes sur cinq au Royaume-Uni (84,2 pour cent) ont déclaré qu'ils étaient très inquiets ou quelque peu inquiets des effets du coronavirus sur leur vie. Un autre sondage réalisé par l'Institute for Public Policy Research et YouGov a révélé que près des trois quarts (72 pour cent) des membres du personnel de santé n'étaient pas satisfaits des mesures prises par le gouvernement en matière de prévention et de dépistage. Un énorme 96 pour cent de la population voulait que le gouvernement en fasse plus pour protéger les travailleurs de la santé et le personnel soignant.

(Article paru en anglais le 18 avril 2020)

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Le gouvernement Johnson dénoncé pour sa politique d'immunité collective du COVID-19 [17 mars 2020]

 

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