France: le premier ministre présente son déconfinement alors que le bilan des morts du coronavirus atteint la vingtaine de milliers.

Par Will Morrow
21 avril 2020

Le premier ministre français Edouard Philippe et le ministre de la Santé Olivier Véran ont esquissé lors d'une conférence de presse dimanche soir les mesures du gouvernement pour mettre fin prématurément au confinement national en pleine pandémie de coronavirus.

La conférence de presse, qui a duré plus de deux heures, a consisté en une série de mensonges, de dérobades et de déclarations auto-satisfaites sur les politiques désastreuses et criminellement négligentes du gouvernement français.

Dimanche, 395 autres décès dus à COVID-19 avaient été signalés dans le pays, portant le nombre total de morts à 19718. Parmi ceux-ci, 7 469 décès ont été signalés dans des maisons de retraite, où le taux de mortalité réel est probablement bien plus élevé. Au moins 45 pour cent des foyers d’accueil pour personnes âgées ont signalé une ou plusieurs infections chez les résidents. Plus de 5 900 personnes restent dans les lits d'urgence en hôpital, nombre qui dépasse les 5 000 lits d'urgence officiellement disponibles avant l'épidémie.

Ni Philippe ni Véran n'ont fourni de justification scientifique ou médicale rationnelle pour le redémarrage de l'économie le 11 mai, annoncé lundi dernier par le président Emmanuel Macron. Ayant déjà fourni des centaines de milliards d'euros à l'élite de la grande entreprise et de la finance pour garantir que leur fortune soit protégée de la crise économique déclenchée par le virus, le gouvernement fait pression - comme ses homologues internationaux - pour une reprise rapide du travail dans des conditions dangereuses.

Philippe a déclaré que la population devait «apprendre à vivre avec ce virus». Dans la pratique, cela signifie que des milliers de travailleurs continueront à mourir et qu’on doit considérer cela comme faisant normalement partie de la vie, afin que les grandes entreprises puissent continuer à tirer des profits de la classe ouvrière.

Une grande partie des remarques de Philippe a été consacrée à défendre la réponse du gouvernement à la pandémie. Le dernier sondage du CEVIPOF pour le mois d'avril, publié samedi, a montré que seul 39 pour cent de la population pensait que le gouvernement avait «bien géré cette crise». Vendredi, le site Internet Gala a cité un conseiller ministériel anonyme déclarant qu '« il y aura une vague dégagiste après la crise. C'est mort pour nous ». Le terme dégager était un des principaux slogans de la révolution tunisienne de 2011.

Dans un mensonge caractéristique, Philippe a par exemple déclaré que le gouvernement avait maintenu 107 millions de masques de protection en stock avant la pandémie, et que cela suffisait à approvisionner le système de santé pendant 20 semaines dans des conditions normales. Il n'a pas précisé que c’étaient pratiquement tous des masques de qualité inférieure non conçus pour être utilisés par le personnel soignant, mais uniquement adaptés à la population générale pour prévenir la propagation d'une maladie.

En 2009, le gouvernement avait conservé en stock plus de 460 millions de masques FFP2 de qualité supérieure, conçus pour les professionnels de la santé, et qui, selon le gouvernement, suffiraient pendant 90 jours en pleine épidémie. En 2011, le gouvernement Sarkozy a annulé le programme de maintien complet des stocks de masques FFP2, dans le cadre de la campagne de l'establishment politique pour réduire les dépenses de santé. Au moment où les premiers cas de coronavirus ont été détectés en France, le gouvernement n'avait pas de stock centralisé de masques FFP2.

Le gouvernement a fourni peu de détails sur la façon dont il entendait mettre fin au confinement et Philippe a déclaré que les détails étaient toujours en cours d'élaboration et ne seraient révélés que dans les deux prochaines semaines.

Véran a annoncé qu'à partir de lundi, des visites limitées de deux personnes au maximum à la fois seront autorisées dans les maisons d’accueil pour personnes âgées et les établissements pour handicapés, sans aucun contact physique.

À partir du 11 mai, les écoles rouvrirajent, mais peut-être pas toutes en même temps. Philippe a évoqué la possibilité de les rouvrir progressivement par région, ou que la moitié des élèves seraient présents en classe pendant une semaine en alternance avec l'autre moitié la semaine suivante.

La réouverture des écoles a été largement contestée par les professionnels de la santé et les enseignants sur les réseaux sociaux. Philip Klein, un médecin français qui s'apprête à rentrer de Wuhan, où il a travaillé pendant la pandémie, a déclaré à Europe1: «Dans le cadre d'un déconfinement, un processus méthodique et long, la dernière chose que l'on fera c'est de rouvrir les écoles.» Klein a déclaré que les enfants sont « souvent des porteurs asymptomatiques et donc des vecteurs de l'épidémie » et la réouverture trop rapide des écoles serait «un énorme risque».

Du point de vue de la classe dirigeante, cependant, la réouverture des écoles est une nécessité pour permettre aux salariés de reprendre le travail.

Philippe a signalé que le taux de reproduction de l'infection avait été réduit à 0,65 pendant le confinement, ce qui signifie que 100 personnes atteintes de la maladie infectent en moyenne 65 autres personnes. Les mesures mises en place après la fin de la quarantaine auraient pour objectif de maintenir ce taux «à un niveau inférieur ou égal à un».

Mais le gouvernement n'a fourni aucune base scientifique pour son affirmation que la fin du confinement n'entraînerait pas de résurgence immédiate et catastrophique de la propagation de la pandémie. Le nombre total de cas à travers la France reste inconnu. La politique officielle se limite à tester seulement les personnes les plus à risque. Les cabinets de médecins généralistes ne sont pas en mesure d'effectuer des tests et les personnes présentant des symptômes de COVID-19, à moins qu'elles aient déjà développé des difficultés respiratoires, sont invitées à rentrer chez elles. Véran a affirmé que le gouvernement voulait faire passer le nombre total de tests effectués de 125 000 à 500 000 par semaine d'ici le 11 mai.

Malgré le plein soutien des médias, la fin de la quarantaine reste contestée par la majorité de la population française qui ne veut pas qu’on l’oblige à retourner au travail pour que la maladie, en se propageant, puisse les tuer, eux et leurs familles. Le dernier sondage Yougov pour le Huffington Post a montré que 51 pour cent de la population soutenaient toujours le confinement total et que plus de 80 pour cent estimaient que le gouvernement aurait dû imposer l'isolement plus tôt.

Le gouvernement Macron cherche à utiliser la pression économique pesant sur la classe ouvrière, créée par son propre refus de fournir un soutien adéquat tout au long de la pandémie, comme un bâton pour ramener les gens au travail - ceci malgré que les conditions de la pandémie n'ont fait qu'aggraver les inégalités sociales et la pauvreté.

Mercredi, des centaines de personnes faisaient la queue à Saint-Denis, dans la banlieue parisienne, pour une distribution gratuite de nourriture gérée par un organisme de bienfaisance privé - certaines arrivant dès 8h00, trois heures avant qu’elle ne commence, pour s’assurer une place.

Cet organisme avait organisé trois distributions de nourriture au cours des huit jours précédents. La première a attiré 190 personnes, la seconde 490 et la troisième 750. Plusieurs travailleurs ont parlé au Monde, dont une aide soignante de 42 ans, mère célibataire de trois enfants, qui n'avaient pas les moyens de les nourrir pendant le confinement. Un employé de restaurant et père de sept enfants touchant l’allocation chômage, a déclaré que ses indemnités ne couvraient pas le coût de la nourriture de ses enfants, qui d’habitude mangeaient à la cantine scolaire, où les repas étaient subventionnés, pour un euro par jour: «Mes enfants ont faim toute la journée et ce que je reçois ne suffit pas. »

Le choix présenté par le gouvernement cependant, entre une poursuite prolongée du confinement dans une pauvreté croissante et un retour au travail dans des conditions dangereuses, est un faux choix. La véritable alternative est une mobilisation massive des ressources publiques, une organisation de la production pour la fourniture de matériel médical vital, la garantie de conditions sûres aux professionnels de la santé et aux salariés de la production essentielle, et le maintien du confinement pour le reste de la population dans des conditions de vie décentes. Une telle politique ne peut être réalisée que par la mobilisation massive de la classe ouvrière pour exproprier les richesses mal acquises de l'oligarchie financière et répartir rationnellement les richesses de la société dans une lutte contre la pandémie.

(Article paru en anglais le 20 avril 2020)

 

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