Bernie Sanders met fin à sa campagne: les leçons politiques

Par Joseph Kishore – candidat du Socialist Equality Party à la présidence américaine
20 mars 2020

La campagne présidentielle de Bernie Sanders a pratiquement pris fin mercredi. Son directeur de campagne, Faiz Shakir, a annoncé que Sanders rentrait chez lui à Burlington, dans le Vermont, où il «va avoir des conversations avec ses partisans pour évaluer sa campagne». On a envoyé l’annonce par courriel à des millions de personnes qui figurent sur la liste de diffusion de la campagne, sans la demande de don habituelle qui l’accompagne — signe certain que Sanders se prépare à abandonner.

Ce que Sanders et ses principaux collaborateurs vont «évaluer» est la forme exacte sous laquelle il va commencer à faire campagne pour l’ancien vice-président Joe Biden: si Sanders abandonne officiellement maintenant, ou s’il continue à faire semblant de participer à un concours.

C’est significatif que Sanders mette fin à sa campagne précisément au moment où la réalité démontre la nécessité du socialisme. La pandémie de coronavirus qui se propage expose l’incapacité du capitalisme à faire face à l’un des grands problèmes auxquels l’humanité est confrontée. Les élites dirigeantes réagissent en injectant des billions de dollars sur les marchés boursiers. Les travailleurs du monde entier se trouvent scandalisés par l’indifférence criminelle des gouvernements du monde entier à l’égard de la vie et des moyens de subsistance de millions de personnes.

Pour la deuxième fois en quatre ans, Sanders a monté une campagne pour l’investiture démocrate à la présidence qui a mobilisé un large public, en particulier parmi les jeunes, à cause de ses appels à une «révolution politique» et l’accent qu’il a mis sur l’inégalité sociale. Et maintenant, pour la deuxième fois, Sanders va tenter de convaincre ses partisans de soutenir le candidat le plus à droite et le plus capitaliste qui soit.

La croissance du sentiment anticapitaliste révélée par le soutien à Sanders a effrayé la classe dirigeante. Après les premières victoires de Sanders lors des premiers caucus et primaires, le Parti démocrate s’est retourné violemment contre lui. Le même parti qui, selon Sanders, pouvait se faire réformer, s’est mobilisé pour ressusciter la campagne de Biden, l’incarnation à moitié sénile du parti en tant qu’instrument de Wall Street et de l’armée.

La plupart des candidats restants ont abandonné et soutenu Biden, tandis que la prétendue «progressiste» Elizabeth Warren a mis fin à sa campagne sans soutenir personne – en fait une déclaration de soutien à Biden. Le parti a mobilisé les représentants corrompus de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie afro-américaine pour soutenir Biden sur la base d’appels racistes. Les médias se sont organisés pour présenter Biden comme le candidat le plus «électable» pour vaincre Trump, tandis que les partisans de Sanders étaient présentés comme des agents russes.

Sanders n’avait aucune réponse à l’offensive menée contre lui. Lorsque le Parti démocrate lui a donné une gifle, sa réponse a été de se déplacer davantage vers la droite, en s’adaptant à chaque tournant. Il a notamment déclaré qu’il était prêt à faire la guerre à l’Iran, à la Corée du Nord, à la Russie et à la Chine, et que les États-Unis disposaient de «la meilleure armée du monde».

Lors du débat final de dimanche dernier, centré sur le coronavirus, Sanders est surtout apparu comme inefficace et peu sérieux. Rien de ce que Sanders a dit n’a fait avancer les choses au-delà des standards de sa campagne. C’était comme si l’extrême gravité de la crise était passée entièrement au-dessus de sa tête. Ses critiques à l’égard de «mon ami Joe» ne se sont pas étendues au-delà de légères réprimandes. Il n’a pas mentionné une seule fois le «socialisme», le «capitalisme» ou sa «révolution politique».

Dans une déclaration publiée mardi soir, à la fermeture des bureaux de vote pour la troisième semaine consécutive de défaites électorales aux mains de Biden, Sanders n’a rien proposé au-delà des mesures en cours de discussion entre les Démocrates du Congrès et l’Administration Trump. Par exemple, il a demandé à Trump d’invoquer la Loi sur la production de défense (Defense Production Act). C’était dans le but d’envoyer des forces militaires dans les zones les plus touchées par l’épidémie – deux mesures que Trump a annoncées le lendemain.

Sanders a demandé que des ressources un peu plus importantes soient consacrées à la lutte contre l’épidémie. Il a aussi demandé des dispositions un peu plus généreuses pour les personnes infectées, licenciées ou s’occupant d’enfants à cause de la crise. Si le Républicain Mitt Romney a proposé un chèque de mille dollars à chaque Américain, Sanders a proposé deux mille dollars par mois.

Sanders ne préconise pas de placer les industries pharmaceutiques et d’équipements médicaux sous propriété publique afin de lancer un programme d’urgence pour ouvrir des unités de soins plus intensifs et produire des respirateurs, et accélérer le développement d’un vaccin. Il ne préconise pas de confisquer les fortunes des super-riches pour payer les énormes besoins sociaux créés par la crise et aggravés par des décennies de coupes sombres dans les services de santé publique imposées par les entreprises. Il n’appelle même pas à taxer les riches.

Surtout, Sanders ne demande pas à la classe ouvrière de faire quoi que ce soit, sauf accepter passivement ce que l’élite dirigeante américaine choisit de fournir. Voici la fausseté essentielle des prétentions de Sanders à lutter contre la domination de la société américaine par les milliardaires. C’est impossible de mener ce combat dans les limites du Parti démocrate, un parti de Wall Street.

La campagne de Sanders reflète à bien des égards celle des précédents candidats et personnalités politiques «de gauche» et «insurgés» du Parti démocrate, notamment Jesse Jackson, Dennis Kucinich, Al Sharpton, Howard Dean. Enfin et surtout Barack Obama lui-même – le candidat de «l’espoir et du changement» dont l’élection en 2008 aurait inauguré un changement radical dans la politique américaine. Mais, les résultats de ces propositions précédentes qui visent à réaliser une alchimie politique sur le Parti démocrate sont évidents.

Non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier, les travailleurs ont fait l’expérience des trahisons d’organisations qui prétendaient représenter une opposition à l’élite capitaliste au pouvoir, mais elles ont fini par se soumettre à elle. Il s’agit notamment de Syriza en Grèce, de Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne, de Podemos en Espagne, du Parti de gauche en Allemagne et d’autres «gauches» similaires en France et dans de nombreux autres pays.

Sanders, cependant, cherche à canaliser l’opposition vers le Parti démocrate dans des conditions beaucoup plus explosives. Des masses de travailleurs et de jeunes se dirigent vers la gauche. La pandémie de coronavirus va accélérer considérablement la radicalisation politique qui a déjà commencé.

C’est nécessaire d’assimiler l’expérience de la campagne Sanders et d’en tirer les conclusions politiques appropriées. Il ne s’agit pas tant de Sanders lui-même, mais de tout un type de politique pragmatique qui espère une solution à la crise à laquelle est confrontée la classe ouvrière sans remettre directement en cause le système capitaliste.

Le World Socialist Web Site et le SEP (Socialist Equality Party – Parti de l’égalité socialiste) ont anticipé la trajectoire de la campagne de Sanders. Lorsqu’il a annoncé sa campagne présidentielle de 2020 en février de l’année dernière, le WSWS a écrit: «La fraude fondamentale promue par Sanders et des individus comme Alexandria Ocasio-Cortez, est que le Parti démocrate peut être poussé à gauche et qu’on puisse en faire une force progressiste de changement».

L’attitude du SEP envers la campagne Sanders, et toutes les organisations qui ont fait sa promotion, se base sur une analyse marxiste scientifique, historiquement fondée, enracinée dans l’histoire du mouvement trotskyste. Cette analyse procède non pas de ce que les tendances politiques ou les individus disent d’eux-mêmes, mais de leur histoire, de leur programme, et des intérêts de classe qu’ils représentent.

La seule façon d’avancer pour la classe ouvrière est de se baser sur une politique véritablement révolutionnaire – non pas une «révolution politique» pour promouvoir le Parti démocratique, mais une révolution socialiste pour renverser le capitalisme.

L’objectif de la campagne présidentielle du Socialist Equality Party est de faire connaître notre programme et notre perspective internationale au plus grand nombre possible de travailleurs et de jeunes, aux États-Unis et dans le monde entier. Nous appelons tous les travailleurs et les jeunes à se joindre à cette campagne et à soutenir ce combat.

(Article paru d’abord en anglais 19 mars 2020)

 

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