Le gouvernement Johnson dénoncé pour sa politique «d'immunité collective» du COVID-19

Par Robert Stevens
17 mars 2020

Le gouvernement conservateur de Boris Johnson a rencontré des critiques croissantes de la part des épidémiologistes, des professionnels de la santé et d'autres scientifiques pour sa politique «d'immunité collective» contre le coronavirus mortel.

Jeudi dernier, lors d'une conférence de presse à Downing Street, Johnson a déclaré: «Je dois dire la vérité au public britannique: beaucoup plus de familles vont perdre des êtres chers avant l'heure.»

Il ne s’agit pas ici de franc-parler mais de la politique gouvernementale. Face à un monticule de preuves selon lesquelles arrêter la propagation du virus et sauver des vies nécessite des mesures immédiates, y compris la mise en quarantaine de régions et même de pays, Johnson a maintenu sa politique «d’étapes» qui écartait même l'annulation de grands événements et la fermeture d'écoles.

Le Premier ministre britannique Boris Johnson tient une conférence de presse donnant la réponse du gouvernement à la nouvelle épidémie de coronavirus COVID-19, à Downing Street à Londres, le jeudi 12 mars 2020. (Simon Dawson / Pool via AP)

La raison pour laquelle il l'a fait a été expliquée la veille lorsque le Dr David Halpern, membre du Groupe consultatif scientifique pour les urgences (SAGE) du gouvernement, a déclaré à la BBC qu'à un certain «stade» non-défini, le gouvernement voudrait isoler les «groupes à risque afin qu'ils n'attrapent pas la maladie et restent en quarantaine le temps nécessaire pour le restant de la population d’acquérir une immunité collective.»

Réitérant ce message, Sir Patrick Vallance, conseiller scientifique en chef du gouvernement, se tenait aux côtés de Johnson et Chris Whitty, médecin-chef de l'Angleterre, déclarant aux médias: «Il n'est pas possible d'empêcher la contamination de tout le monde et ce n'est pas souhaitable non plus parce qu’il nous faut une certaine immunité dans la population pour qu’on puisse se protéger à l'avenir» [notre italique].

Comme il n'y a pas de vaccin contre le COVID-19 et qu'aucun ne sera disponible prochainement, «l'immunité collective» n'aurait pas d'effet sur l'épidémie actuelle du virus, mais sur les épidémies futures. Vallance a déclaré à Sky News : «Nous pensons que ce virus est susceptible de se comporter comme un virus saisonnier qui survient d'année en année, […] Les communautés en seront immunisées et cela va être un élément important pour le contrôler à long terme.[ …] Environ 60 pour cent est le chiffre approximatif qu’il nous faut atteindre pour bénéficier de l'immunité collective.»

Même cela est une sous-estimation, selon Whitty. Un journaliste de Sky News lors de la conférence de presse a noté que la chancelière allemande Angela Merkel avait suggéré un taux d'infection possible de 70 pour cent et a demandé quel pourcentage de la population britannique, selon les estimations du gouvernement, serait infecté et combien «pensez-vous vont réellement mourir». Whitty a répondu: «En fait, notre meilleur chiffre pour notre pire scénario raisonnable est plus élevé que celui de la chancelière. En fait, notre principale hypothèse de planification serait jusqu'à 80 pour cent de la population infectée […] le taux de mortalité global à notre avis est de 1 pour cent ou moins globalement, bien que plus élevé dans les populations plus âgés et vulnérables et plus bas dans les autres groupes.»

Whitty a également déclaré: «Il n'est plus nécessaire pour nous d'identifier chaque cas.»

Sur la base de 60 pour cent des 66,5 millions d'habitants du Royaume-Uni, l'acquisition de «l'immunité collective» signifierait qu'environ 40 millions de personnes attraperaient COVID-19, dont 8 millions deviendraient des cas graves ou critiques et nécessiteraient un traitement à l'hôpital. Si le «scénario raisonnable le plus défavorable» de Whitty, à 80 pour cent d'infection, se réalisait, et avec seulement 1 pour cent de mortalité, 500.000 personnes mourraient.

Le gouvernement a été immédiatement dénoncé. Dans l’émission de la BBC Question Time, le professeur John Ashton, ancien directeur de Public Health England (Santé publique d’Angleterre), a déclaré: «Nous sommes complètement à la dérive là-dessus. […] Nous n'avons pas pris les mesures que nous aurions dû prendre il y a quatre ou cinq semaines.»

Le chef de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, a déclaré: «Vous ne pouvez pas combattre un virus si vous ne savez pas où il se trouve. Trouvez, isolez, testez et traitez chaque cas pour briser les chaînes de transmission COVID. Chaque cas que nous trouvons et traitons limite la propagation de la maladie. Ne vous contentez pas de laisser ce feu brûler.»

Samedi, 245 spécialistes ont sollicité le gouvernement pour prendre les mesures nécessaires pour lutter contre la propagation du COVID-19. Les signataires comprenaient des experts en immunologie, biologie et médecine et systèmes complexes. La lettre déclare: «Opter pour "l'immunité collective" à ce stade ne semble pas une option viable, car cela mettra le NHS [Service national de la santé) sous tension encore plus élevée, mettant à risque beaucoup plus de vies que nécessaire.»

Elle a averti: «Les données actuelles sur le nombre d'infections au Royaume-Uni sont conformes aux courbes de propagation déjà observées dans d'autres pays, dont l'Italie, l'Espagne, la France et l'Allemagne. Les mêmes données suggèrent que le nombre de personnes infectées sera de l'ordre de dizaines de milliers d'ici quelques jours […] En mettant en place dès maintenant des mesures de distanciation sociale, la propagation peut être considérablement ralentie et des milliers de vies peuvent être épargnées.»

Dans The Guardian, William Hanage, qui enseigne l'évolution et l'épidémiologie des maladies infectieuses à l'école de santé publique T.H. Chan de Harvard, a écrit: «Nous parlons de vaccins générant une immunité collective, alors pourquoi est-ce différent? Parce que ce n'est pas un vaccin. Il s'agit d'une véritable pandémie qui rendra un très grand nombre de personnes malades et certaines d'entre elles mourront. Même si le taux de mortalité est probablement assez faible, une petite fraction d'un très grand nombre est encore un grand nombre. Et le taux de mortalité augmentera lorsque la capacité du NHS sera dépassé.»

Samedi, des experts en santé publique, dont le Dr Richard Horton, rédacteur en chef du Lancet, ont déclaré que «rien n'indique clairement que la réponse du Royaume-Uni soit éclairée par les expériences d'autres pays pour contenir la propagation du COVID- 19», et a demandé une explication.

La seule explication publique a été la déclaration de Whitty lors de la conférence de presse: «Si vous vous précipitez trop tôt, les gens se fatiguent […] Il faut tenir jusqu’au bout.» Cette tentative de faire porter la responsabilité à la population pour l'inaction du gouvernement a été rejetée dans une lettre ouverte signée par plus de 200 psychologues et spécialistes des sciences sociales du Royaume-Uni, déclarant: «Nous ne sommes pas convaincus que l'on en sait assez sur la "fatigue comportementale" ou dans quelle mesure ces idées s'appliquent aux circonstances exceptionnelles actuelles. De telles preuves sont nécessaires si nous voulons fonder une stratégie de santé publique à haut risque sur cette base.»

Le British Society for Immunology (Association britannique de l’immunologie) - le principal organisme professionnel - a déclaré qu'elle avait des «réserves importantes» sur la politique «d'immunité collective». Cette «stratégie ne fonctionne pour réduire les maladies graves que si, lors du renforcement de cette immunité, les personnes vulnérables sont protégées contre la maladie, par exemple par le biais de la distanciation sociale. Sinon, les conséquences pourraient en être graves.»

Ces protestations ont provoqué un démenti pro forma du secrétaire à la Santé Matt Hancock selon lequel «l'immunité collective» était «un objectif ou une stratégie» du gouvernement. Mais une source de Downing Street a déclaré au Daily Mail que le gouvernement «planifiait en fait nos interventions à la perfection. […] Si cela conduit également à l'immunité de masse, c'est un bonus, mais ce n'est pas le but.»

Pour tous ces dénis timides, les actions du gouvernement prouvent qu'il a l'intention de ne pas lever le petit doigt pour arrêter la propagation du virus. Samedi, seulement 37.746 personnes avaient été testées pour le virus. Aucune mise en quarantaine n'a été mise en œuvre. Aucune école, ou université, aucun événement sportif, aucun musée ni aucune institution culturelle n'ont été fermés, suite aux conseils du gouvernement.

Ce qui a été révélé, c'est que, en coulisses, l'élite dirigeante britannique a calculé sobrement que la façon de faire face à la pandémie était en fait de mettre en œuvre un abattage du «troupeau».

Plusieurs commentateurs ont décrit une politique basée sur «l'immunité collective» comme du darwinisme social. L'épidémiologiste canadienne Helen Scott a tweeté: «En tant que citoyenne du monde, je suis assez horrifiée par la perspective que la "survie des plus aptes" puisse avoir cours alors que nous devrions prendre soin et protéger les plus vulnérables.»

Le pedigree fasciste d'une telle approche est souligné par la réaction favorable de Katie Hopkins une personnalité millionnaire d'extrême droite des médias, qui a tweeté avec le hashtag «# 60% du Royaume-Uni»: «Voulez-vous tous arrêter de nous saouler de vos paroles? Les générations égoïstes ont été élevées pour ne penser qu'à elles-mêmes. Le coronavirus est un sport d'équipe. Contaminez-vous. Cherchez l'immunité. Pour se sentir mieux. Le troupeau triomphe.»

Le gouvernement Johnson parle au nom d'une oligarchie financière en Grande-Bretagne et sur le plan international et de leurs larbins bien payés tels que Hopkins – la chouchoute de Donald Trump. Leur message à la population est: «Que vous creviez. Ce n’est pas notre affaire», alors même qu'ils se réfugient sur leurs yachts de luxe, leurs îles et dans leurs «bunkers en cas de catastrophe», accompagnés de leurs médecins personnels, aussi longtemps qu'il le faudra pour éviter l'infection.

(Article paru en anglais le 16 mars 2020)

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