Allemagne: le Parti de gauche main dans la main avec le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne

Par Peter Schwarz
12 mars 2020

Lorsque les chrétiens-démocrates (CDU) et les libéraux-démocrates (FDP) se sont unis à l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), une organisation d'extrême droite, le 5 février dernier, pour élire un ministre-président dans le Land de Thuringe, cela a déclenché une vague d'indignation dans le monde entier. Des manifestations ont éclaté dans toute l'Allemagne contre une collaboration avec un parti qui banalise Hitler, alimente le racisme et abrite des néo-nazis. Le ministre-président élu avec le soutien de l'AfD, Thomas Kemmerich, a été contraint de démissionner et, après de longues négociations en coulisses, un accord a été conclu pour élire Bodo Ramelow, du Parti de gauche, à la tête d'un gouvernement minoritaire.

Pourtant, deux jours seulement après son élection, Ramelow tendit à son tour la main aux extrémistes de droite. Grâce à son vote, il a contribué à ce que l'AfD obtienne l'un des postes de vice-président du parlement du Land de Thuringe. Le député de l'AfD, Michael Kaufmann, a été élu avec 45 voix sur un total de 89. Le vote décisif a été donné par Ramelow, comme il l'a annoncé plus tard sur Twitter. En justifiant son vote, Ramelow a déclaré qu'il avait pris « une décision de principe d'utiliser [son] vote pour ouvrir la voie à la participation parlementaire à laquelle chaque parti parlementaire doit avoir droit ».

Quiconque connaît l'histoire allemande sait très bien ce que cela signifie. Les nazis ont systématiquement utilisé leur « participation parlementaire » pour prendre le pouvoir et établir leur régime de terreur. C'est en Thuringe, en janvier 1930, que le NSDAP a participé pour la première fois à un gouvernement d'État. Cela a servi de test pour la « prise de pouvoir légale » dans toute l'Allemagne avec l'aide des partis libéraux et bourgeois.

Le caractère fasciste de l'AfD se manifeste avec une clarté particulière en Thuringe. Le parti y est dirigé par le chef de file de la "Faction" national-raciste Björn Höcke, qui a des liens étroits avec la "Nouvelle Droite" et les militants néonazis et qu’en raison d’une décision de justice, on a le droit de qualifier de "fasciste".

Höcke défend de manière agressive des positions révisionnistes, racistes et antisémites. Il banalise le régime nazi, exige un virage à 180 degrés dans la politique de commémoration de l'Allemagne et qualifie le monument de l'Holocauste à Berlin de « monument de la honte ». Le 1er septembre 2018, Höcke a appelé à un défilé anti-immigrants à Chemnitz, qu'il a dirigé avec le fondateur de Pegida, Lutz Bachmann, le chef du mouvement identitaire d'extrême droite Martin Sellner et des représentants d'organisations d'extrême droite interdites. En marge du rassemblement, les participants ont pris pour cible des immigrants et ont attaqué un restaurant juif.

L'adoption au grand jour par Ramelow de cette bande de fascistes a même contraint son propre parti à prendre quelque peu ses distances par rapport à ses actes. La dirigeante du Parti de gauche en Thuringe, Susanne Hennig-Wellsow, a écrit sur Twitter qu'elle défendait une autre position, en précisant: « Pas de vote pour l'AfD ». Mais elle ne doute pas qu'elle et Ramelow « partageons nos vues sur l'antifascisme ». L'exécutif fédéral du Parti de gauche a également déclaré que le comportement de Ramelow était « erroné ».

Ce n'est là rien d'autre qu'une tentative transparente de couvrir leurs traces. Le soutien de Ramelow à l'AfD n'est ni un faux pas ni une décision individuelle; il découle plutôt directement de l'orientation politique et sociale du Parti de gauche. Malgré son nom, le Parti de Gauche est un parti bourgeois qui œuvre à la défense du capitalisme par tous les moyens nécessaires – y compris par des alliances avec l'AfD.

Ce n'est pas la première fois que le Parti de gauche et ses homologues internationaux (parmi lesquels La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon) marchent en cadence avec l'extrême droite.

En Grèce, le dirigeant de Syriza Alexis Tsipras, salué dans des réunions du Parti de gauche comme l’exemple à suivre, a gouverné en coalition pendant quatre ans avec les Grecs indépendants (Anel), ultra-nationalistes. Il avait besoin des extrémistes de droite pour imposer à la classe ouvrière les mesures d'austérité dévastatrices exigées par l'Union européenne et les banques internationales. Tsipras soutient maintenant la politique de son successeur conservateur, Kyriakos Mitsutakis, qui sévit brutalement contre les réfugiés désespérés à la frontière gréco-turque par des tirs de balles réelles, des gaz lacrymogènes et des nervis fascistes. Le Parti de gauche n'a pas jugé que tout cela nécessitait la fin de son étroite coopération avec Tsipras.

Les mêmes positions nationalistes existent au Parti de gauche. La dirigeante de longue date du Parti de gauche au Parlement, Sahra Wagenknecht, a été louée à plusieurs reprises par l'AfD pour ses positions anti-immigrés. Wagenknecht s'est exprimée durant le week-end pour soutenir la fermeture violente de la frontière grecque aux réfugiés. L'ouverture des frontières n'apportera aucune solution, a-t-elle déclaré à la télévision et sur YouTube. Les propositions provisoires des Verts d'accepter une poignée de réfugiés étaient « banales » et « malhonnêtes ». A la manière de l'AfD, Wagenknecht a ajouté qu'une répétition de la « perte totale de contrôle de 2015 » ne saurait être permise.

Ramelow est fier de ce que durant son mandat, la Thuringe a connu l'un des taux d'expulsion les plus élevés des Lands allemands. Comme d'autres membres du Parti de gauche dans les gouvernements des Lands de l'Est et au Sénat de Berlin, il suit servilement les prescriptions de la grande coalition, non seulement pour les réfugiés, mais aussi sur la réduction des dépenses sociales et le maintien du frein à l'endettement dans le budget du Land.

Depuis qu'il a perdu les élections du 5 février, Ramelow a tout fait pour dérouler le tapis rouge à l'AfD. Il a été moins choqué par le pacte de la CDU et du FDP avec les extrémistes de droite que par la recrudescence massive de l'opposition populaire qu'il a déclenché. Depuis lors, chaque mesure qu'il a prise a été calculée pour réprimer et démoraliser cette opposition.

Bien qu'une grande partie de la CDU de Thuringe sympathise avec l'AfD, Ramelow a offert à la CDU la possibilité de diriger un gouvernement de transition et a refusé la tenue immédiate de nouvelles élections, qui auraient été désastreuses pour la CDU. Après que celle-ci eut refusé d'abandonner son rejet de toute coopération avec le Parti de gauche, il a accepté d'être élu ministre-président sur la base d'un « pacte de stabilité » qui donne à la CDU - et indirectement à l'AfD - un droit de veto sur toutes les politiques de son gouvernement.

Ramelow a justifié cette décision à plusieurs reprises en soulignant que la défense de l'ordre existant et de l'État était plus importante que les intérêts politiques: « D'abord l'État, ensuite le parti, et seulement ensuite la personne ». Il s'inscrit ainsi dans la tradition des sociaux-démocrates de droite, comme Friedrich Ebert et Gustav Nosske, qui, pendant la Révolution de novembre 1918, se sont alliés à l'armée allemande et aux Freikorps d'extrême droite pour réprimer l'opposition de la classe ouvrière à l'ordre bourgeois.

Il est aussi dans la tradition du stalinisme, dont est issu le Parti de gauche. De la France et de l'Espagne dans les années 1930, au Chili en 1973, le stalinisme a ouvert la voie à de nombreuses dictatures de droite en supprimant toutes les luttes révolutionnaires de la classe ouvrière au nom de la formation d'alliances avec des partis dits « démocratiques ». L'autre élément de cette politique de "front populaire" a été les procès de Moscou et la Grande Terreur, qui a coûté la vie à la quasi-totalité de la direction bolchevique de Lénine, à des dizaines de milliers de trotskystes et à des centaines de milliers d'ouvriers, d'intellectuels et d'artistes révolutionnaires.

Le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP – Parti de l'égalité socialiste) a longtemps averti que l'AfD est délibérément promue et construite par la classe dirigeante afin d'imposer ses politiques de militarisme et de réduction des dépenses sociales face à une opposition publique généralisée. Comme Christoph Vandreier, le secrétaire national adjoint du SGP, l'a montré en détail dans son livre Warum sind sie wieder da ? (Pourquoi sont-ils de retour?), la montée de l'AfD « ne peut être comprise sans analyser le rôle du gouvernement, de l'appareil d'État, des partis politiques, des médias et des idéologues dans les universités ». Il ajoute: « Si la conspiration de l'élite dirigeante en 1933 était basée sur un mouvement fasciste existant, aujourd'hui, c'est le contraire qui est vrai. La montée de l'AfD est le produit d'une telle conspiration ».

Le soutien de Ramelow pour l'AfD souligne que le Parti de gauche fait partie de cette conspiration. Il considère avec hostilité toute mobilisation contre le militarisme, le fascisme et le capitalisme et cherche à la détourner vers une impasse sans issue. Le Parti de gauche s'efforce d'être accepté par les autres partis comme partenaire de gouvernement, également au niveau fédéral, et a, tout au plus, des différences tactiques avec eux - y compris avec l'AfD.

Le WSWS a averti dans une Perspective du 14 février (Il faut sonner l’alarme! La conspiration politique et la résurgence du fascisme en Allemagne ) que le Parti de gauche a réagi à l'élection en Thuringe par « un lâche glissement vers la droite de plus. Il ne courtise pas seulement la CDU, mais indique également qu'il est prêt à collaborer avec l'AfD ». Cela est confirmé. Le seul parti politique et la seule tendance qui combat constamment la montée de l'AfD et du militarisme en Allemagne et au niveau international est le Sozialistische Gleichheitspartei et le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 11 mars 2020)

 

Commenting is enabled but will only be shown on the live site.