La police grecque tire à balles réelles sur des réfugiés

Par Martin Kreickenbaum
10 mars 2020

La situation des réfugiés à la frontière gréco-turque s’est encore aggravée ces derniers jours. Plus de 10.000 personnes sont coincées dans la zone frontalière, incapables d’avancer ou de reculer. La police des frontières et les soldats grecs utilisent des balles réelles pour empêcher les réfugiés d’entrer dans le pays. Au moins six réfugiés ont été gravement blessés et un réfugié syrien tué par balle.

L’utilisation de munitions réelles s’est décidée avec le soutien explicite de l’Union européenne (UE). Les réunions des ministres de l’Intérieur de l’UE à Bruxelles mercredi, et des ministres des Affaires étrangères de l’UE jeudi, ont réaffirmé l’attitude inhumaine de l’Europe face au sort des réfugiés.

La déclaration des ministres de l’intérieur de l’UE indique que «le franchissement illégal des frontières ne sera pas toléré. Les États membres de l’UE prendront “toutes les mesures nécessaires conformément au droit communautaire et international” pour “protéger” les frontières contre les réfugiés.» La commissaire européenne aux affaires intérieures, Ylva Johansson, a ajouté: «Je compte sur le gouvernement grec pour qu’il fasse de même.»

L’UE demande au gouvernement grec de repousser les réfugiés de toutes ses forces, et met cet appel en pratique en demandant à la police des frontières et aux gardes-frontières de tirer sur les réfugiés.

Bien que le gouvernement d’Athènes rejette les rapports sur l’utilisation de balles réelles à la frontière en les qualifiant de «faux rapports», les journalistes ont jugé les vidéos qui circulent sur Internet authentiques. Le journaliste, Mark Stone, de Sky News a confirmé une vidéo montrant des réfugiés blessés qui se sont fait emmener loin de la frontière, enveloppés dans des couvertures. Dans ce seul incident, six réfugiés se sont trouvés gravement blessés par des tirs dans la poitrine, la tête, les jambes et l’aine.

L’agence de recherche de renommée internationale Forensic Architecture est affiliée à l’université de Londres. Il a enquêté, entre autres, sur l’incendie de la tour Grenfell à Londres et sur le meurtre de Halit Yozgat à Kassel en Allemagne par le National Socialist Underground (NSU) néonazi. Forensic Architecture a maintenant confirmé le meurtre du réfugié, Muhammad Al-Arab.

Une vidéo montre le jeune homme de 22 ans, originaire d’Alep, en Syrie, qui a été mortellement touché par des balles en caoutchouc tirées par la police des frontières sur la rivière Évros. Il a été emporté en saignant abondamment de la tête. Le gouvernement grec a jusqu’à présent refusé d’enquêter sur ces incidents.

De plus, la police grecque n’utilise pas de grenades lacrymogènes «normales» lorsqu’elle cherche à expulser des réfugiés aux postes-frontière, mais utilise plutôt des cartouches avec une pointe. Une photo du site d’enquête Bellingcat montre un agent de la police des frontières grecque qui charge une telle balle dans son fusil à gaz lacrymogène.

La police et l’armée grecques surveillent les migrants qui se rassemblent à une barrière frontalière du côté turc, lors d’affrontements à la frontière gréco-turque à Kastanies, dans la région d’Évros, le samedi 7 mars 2020. (AP Photo/Giannis Papanikos)

Selon Bellingcat, «les grenades lacrymogènes normales ont une portée limitée», cependant, les projectiles utilisés par la police grecque à la frontière ont «une force nettement supérieure» et, combinés à la pointe acérée, sont «potentiellement mortels». Bellingcat note que des cartouches de gaz lacrymogène presque identiques ont été utilisées contre les manifestants lors des récentes protestations et émeutes en Irak, blessant ou même tuant des dizaines de personnes.

La violence contre les réfugiés augmente de façon spectaculaire, non seulement à la frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie, mais aussi en mer Égée, où l’on empêche brutalement les réfugiés de débarquer sur une île grecque.

L’initiative d’aide aux réfugiés Alarmphone, à laquelle peuvent s’adresser les réfugiés de la Méditerranée en détresse en mer, fait état de plusieurs cas survenus entre le 1er et le 3 mars. Dans ces cas les bateaux de réfugiés se sont fait tirer dessus par des personnes masquées ou attaqués et volés par celles-ci. Dans certains cas, les moteurs des bateaux ont été volés, laissant les réfugiés impuissants et à la dérive en mer. Les forces d’urgence de l’agence européenne de protection des frontières (Frontex) et des garde-côtes grecs ne sont pas intervenues, bien qu’elles se soient trouvées à proximité immédiates.

L’organisation allemande d’aide aux réfugiés Pro-Asyl, qui a récemment signalé des tirs à la frontière hongroise, a vivement critiqué l’utilisation de balles en caoutchouc et de balles réelles à la frontière gréco-turque. «Plusieurs rapports indiquent que des fugitifs se trouvent également visés par des tirs à la frontière grecque. L’ordre de tirer est une réalité européenne, quatre ans seulement après les demandes de l’AfD [Alternative pour l’Allemagne, d’extrême droite]». Pro-Asyl fait référence aux déclarations de la présidente de l’AfD de l’époque, Frauke Petry. Il a déclaré en 2016 que la police fédérale doit «si nécessaire, utiliser également des armes à feu» lorsqu’elle s'oppose à ceux qui traversent les frontières «illégalement».

Cependant, contrairement à 2016, l’ordre de tirer aux frontières européennes est devenu une politique officielle du gouvernement allemand. La ministre des affaires étrangères, Heiko Maas, (Parti social-démocrate, SPD) soutient sans réserve l’action brutale de la police grecque à l’égard des réfugiés. Il a déclaré à la radio Deutschlandfunk: «Nous partons du principe que tout cela se fait de manière proportionnée et également très appropriée. Nous sommes également prêts à aider les Grecs dans cette situation difficile, y compris avec les fonds que nous mettons à disposition.»

Cette aide consiste en une subvention de l’UE de 700 millions d’euros destinée à renforcer encore la sécurité des frontières contre les réfugiés. Sept navires, avions, hélicoptères et véhicules équipés de caméras thermiques seront également mis à la disposition du gouvernement grec. La force d’intervention de Frontex va se déployer à la frontière.

Maas, qui exige toujours le respect du droit international chaque fois que cela sert les intérêts allemands approuve également la suspension du droit d’asile. Cela est contraire au droit international. Ainsi que les expulsions illégales de réfugiés effectuées par les autorités grecques.

Sur l’insistance du ministre allemand des affaires étrangères, les ministres des affaires étrangères de l’UE se sont réunis jeudi soir à Zagreb, en Croatie. Pendant leur réunion, ils ont accru la pression sur le gouvernement turc pour qu’il respecte l’accord UE-Turquie sur les réfugiés. L’UE attend de la Turquie qu’elle se conforme à cette déclaration en échange d’un soutien financier et qu’elle garantisse l’hébergement des réfugiés en Turquie, a déclaré Maas.

Cette attitude est cynique et malhonnête. La Turquie a accueilli un total de 3,6 millions de réfugiés en provenance de Syrie, soit plus de deux fois plus que tous les États membres de l’UE réunis. En outre, le sale accord que la chancelière Angela Merkel a négocié avec le président turc Recep Tayip Erdogan au printemps 2016 n’a aucune force juridique. Car, il ne s’agit pas d’un accord reconnu, mais seulement d’une déclaration d’intention. L’Union européenne a donc engagé le gouvernement turc comme larbin pour empêcher par la force un nouvel afflux de réfugiés dans l’UE.

L’insistance sur cet accord honteux est en train de créer une catastrophe humanitaire à la frontière turco-grecque. En même temps, il y a une catastrophe humanitaire déjà en cours à la frontière syro-turque dans la région d’Idlib où des centaines de milliers de réfugiés sont bloqués et campés dans des tentes de fortune.

Grâce à la défense intransigeante et violente de la «Forteresse Europe» par l’UE, les réfugiés à la frontière gréco-turque se trouvent littéralement pris entre le marteau et l’enclume. D’une part, la police des frontières grecque traque les réfugiés comme «immigrants en situation irrégulière», ils leur tirent dessus à l’aide de balles réelles. D’autre part, des unités spéciales de la police turque les empêchent de retourner en Turquie. Plus de 10.000 personnes se trouvent ainsi piégées dans ce no man’s land.

Le gouvernement allemand, qui a une influence décisive sur la politique migratoire de l’UE, a également fait savoir qu’il ne s’écarterait pas de sa position ferme. Il refusera d’accepter ne serait-ce qu’un seul enfant non accompagné provenant des camps d’internement surpeuplés des îles grecques de la mer Égée ou de la zone frontalière gréco-turque. Une motion du groupe des Verts au Bundestag (parlement fédéral) prévoyait l’admission de seulement 5.000 enfants non accompagnés qui proviennent des camps grecs. La motion s’est fait rigoureusement rejeter par la grande coalition des chrétiens-démocrates (CDU-CSU) et des sociaux-démocrates (SPD), ainsi que par les voix de l’AfD.

L’offensive brutale contre les réfugiés et tous ceux qui leur sont sympathiques est soutenue par les gouvernements de Berlin et de Paris, et par l’UE à Bruxelles. Des pans de plus en plus larges de la population se retournent contre cette politique inhumaine aux dépens des personnes sans défense qui cherchent de l’aide. Une enquête a été menée par l’institut de recherche sur l’opinion publique, Infratest dimap. L’étude a montré que malgré toute la propagande anti-réfugiés contre les demandeurs d’asile, la moitié des personnes interrogées soutiennent toujours l’admission inconditionnelle des réfugiés provenant de Grèce et de Turquie.

À Athènes et à Thessalonique, des milliers de personnes ont protesté contre les attaques brutales contre les réfugiés à la frontière grecque et sur les îles de Lesbos et de Chios. Dans cette dernière île, une foule fasciste a poursuivi les réfugiés et les a repoussés dans la mer, sans être arrêtée par la police. Les manifestants n’ont cessé de chanter: «Ensemble, nous pouvons lutter contre l’exploitation, la guerre, le nationalisme et le racisme.»

La guerre contre les réfugiés aux frontières extérieures de l’Europe est le revers de la terreur croissante de l’extrême droite contre les personnes d’origine immigrée ou juive. On l’a vu récemment les attaques terroristes fascistes de Hanau et Halle en Allemagne. Les deux ne peuvent être séparés. La classe dirigeante poursuit sa politique de militarisme et de coupes sociales afin de défendre ses intérêts et ses richesses. Afin de réprimer toute opposition, elle promeut ouvertement le nationalisme et cherche à diviser la classe ouvrière selon des lignes ethniques. De cette façon, elle prépare non seulement le terrain pour la violence et la dictature fascistes, mais elle le met déjà en pratique.

(Article paru d’abord en anglais 9 mars 2020)

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