Defender 2020: la plus grande mobilisation de troupes de l’OTAN contre la Russie depuis 25 ans

Par Markus Salzmann
5 mars 2020

Le plus grand déploiement de troupes américaines et canadiennes à travers l’Atlantique depuis 25 ans, dans le cadre de la manœuvre «Defender Europe 2020», est entré dans sa phase principale le week-end dernier. L’ampleur de l’exercice militaire provocateur de l’OTAN souligne à quel point les préparatifs de guerre sont avancés, 75 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les États-Unis et 18 autres pays déploient d’importants contingents de troupes dans un délai très court depuis l’Amérique et l’Europe de l’Ouest vers la frontière russe. Au total, environ 37.000 soldats participent à ces manœuvres qui doivent se poursuivre jusqu’en juin. Leur objectif est la Pologne et les États baltes.

Le navire de fret Endurance a accosté à Bremerhaven la semaine dernière avec quatre autres navires transportant des chars américains et d’autres équipements militaires lourds. Les États-Unis à eux seuls déploient en Europe 20.000 soldats et leurs armements.

Des Marines américains courent vers des positions de tir lors d’un entraînement à tir réel en Jordanie [Crédit: Marine Corps, Staff Sgt. Dengrier M. Baez]

Des infrastructures autonomes sont mises en place pour faciliter les mouvements de troupes. L’armée allemande a mis en place un centre de contrôle des transports, installé des camps de tentes sur les terrains d’entraînement militaire et déployé des stations de ravitaillement mobiles. Bien que les convois de plusieurs kilomètres de long se déplacent généralement pendant la nuit, ils perturbent considérablement les transports.

L’armée allemande est restée silencieuse sur le coût de l’exercice. Se référant à des sources au sein de l’armée, le journal Tagesspiegel estime que le coût sera de 2,5 millions d’euros rien qu’en Allemagne. «Cette analyse des besoins par les parties des forces armées impliquées est basée sur le déploiement d’équipement et de personnel, l’hébergement et la fourniture d’infrastructures. En outre, d’autres coûts pourraient survenir», écrit le Tagesspiegel.

Un porte-parole de l’armée américaine a déclaré que les pays concernés investiraient dans les infrastructures militaires. Il a cité en exemple la Lituanie qui, comme l’Allemagne, investit dans l’extension de son réseau ferroviaire pour le fret lourd.

Sur les 37.000 soldats de 19 pays impliqués dans l’exercice, plus de la moitié viennent des États-Unis. 4.000 soldats allemands participent à l’exercice. De plus, des unités de police protègent le transport de matériel. Outre environ 33.000 véhicules et conteneurs, quelque 450 chars seront déployés à la frontière russe. Plus de 100 voyages de transport ferroviaire auront lieu. Au total, les troupes passeront par sept pays et utiliseront 14 aéroports et ports.

L’Allemagne est la principale plaque tournante de l’exercice. Dans la première phase, qui se déroule jusqu’en avril, armes et équipements militaires américains seront déployés en Allemagne, en Belgique et en Pologne. Dans la deuxième phase, qui se déroulera partiellement en parallèle, jusqu’en mai, les troupes seront déployées en Pologne via l’Allemagne. Dans la phase finale, qui précède l’exercice principal, toutes les troupes restantes se déploieront de l’Allemagne vers la Pologne et les États baltes. L’exercice final aura lieu à Bergen, dans la lande de Lünebourg, en Allemagne, à la fin du mois de mai, avant que le retrait de toutes les forces ne s’achève fin juillet.

Cette manœuvre s’inscrit dans le prolongement d’exercices militaires qui se sont déroulés en Europe occidentale sur une bonne partie des années 1990 et dont certains ont mobilisé jusqu’à 130.000 hommes. Aujourd’hui, pour la première fois, un exercice de cette ampleur se joue jusque sur la frontière russe et le territoire de l’ancienne Union soviétique.

Selon les militaires allemands et américains, la manœuvre vise à envoyer un message de dissuasion. «La réalité est que la Russie, avec son annexion illégale de la Crimée en 2014, a provoqué ce développement. Mais la Russie n’est pas le prétexte de l’exercice; la capacité militaire ne peut être reconstruite et maintenue que sur une longue période» a déclaré à ce sujet le lieutenant général Martin Schelleis.

Le commandant suprême européen de l’OTAN, le général Tod D. Wolters a décrit l’exercice comme une «plate-forme pour renforcer l’état de préparation et l’interopérabilité des forces alliées».

Comme l’exercice Sabre Strike en Lituanie en 2017 et Trident Juncture en 2018, la manœuvre actuelle vise à tester la capacité de déployer rapidement troupes et équipements prêts au combat sur la frontière russe, avant que le «cas de l’alliance» ne soit mis à l’épreuve dans une série de simulations de combat.

Le caractère avancé des préparatifs de guerre avec la Russie fut souligné la semaine dernière lorsque le secrétaire américain à la défense Mark Esper a participé à un jeu de guerre au Commandement stratégique américain d’Omaha, au Nebraska, au cours duquel on a simulé le tir d’armes nucléaires contre la Russie.

L’armée américaine a déclaré que ce jeu de guerre impliquait un incident inattendu en Europe au cours duquel on menait une guerre contre la Russie et où la Russie décidait de tirer une arme nucléaire de moindre calibre sur un endroit situé sur le territoire de l’OTAN.

Deux exercices auront lieu en Lettonie, à la frontière avec la Russie, dans la première partie de cette année. Un entraînement de réaction rapide qui implique des troupes lettones et internationales se déroulera entre avril et mai. Des unités militaires des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Italie et de l’Espagne s’entraîneront aux manœuvres aériennes en cas de menace soudaine.

Cependant, l’Administration Trump n’est pas la seule à parler le langage de la guerre. L’Allemagne et les puissances européennes tentent de sortir de l’ombre des États-Unis sur le plan militaire.

Cela vaut surtout pour l’Allemagne. Dans son discours à la récente conférence de Munich sur la sécurité, le président allemand Frank-Walter Steinmeier s’est plaint de ce que la Russie ait annexé la Crimée sans tenir compte du droit international. Moscou avait « utilisé la force militaire et le retraçage violent des frontières sur le continent européen comme options politiques légitimes».

«Observer est insuffisant», a déclaré Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre allemande de la Défense, qui s’est exprimée à Munich sur le thème de la «défense de l’Ouest». Sur cette question, elle a déclaré son «plein accord» avec le président français Emmanuel Macron, qui a appelé, lors de la même conférence, à une politique militaire européenne plus indépendante. Les Européens ne devaient pas simplement « décrire leurs faiblesses, commenter les actions des autres ou s’en plaindre », mais aussi « rentrer dans un dialogue stratégique » en Europe et faire quelque chose de concret pour sa sécurité. L’Allemagne, en particulier, était obligée de développer une plus grande capacité d’action et une volonté d’agir.

Tous les partis politiques en Allemagne soutiennent cette marche à la guerre. Les Verts, autrefois pacifistes, n’y font pas exception. Avec leur démagogie typique, ils ont cherché à mettre les choses à l’envers et à présenter l’exercice actuel de l’OTAN comme une contribution au désarmement. Le porte-parole des Verts pour la défense, Tobias Lindner, a déclaré que l’un des résultats positifs de l’exercice serait de ne pas avoir à stationner en permanence davantage de troupes américaines en Allemagne et en Europe.

La Russie, à qui on avait donné il y a 30 ans, lors de la réunification de l’Allemagne, l’assurance que l’OTAN ne s’étendrait pas en Europe de l’Est et certainement pas sur le territoire de l’ex-Union soviétique, a réagi avec inquiétude à cette provocation. Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, a déclaré: «Bien sûr que nous allons réagir. Nous ne pouvons pas ignorer les développements qui nous préoccupent. Mais nous répondrons d’une manière qui ne crée pas de risques inutiles».

(Article paru d’abord en anglais 4 mars 2020)

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