La propagation du coronavirus provoque un «bain de sang» à Wall Street

Par Nick Beams
29 février 2020

Les marchés mondiaux des actions ont chuté de nouveau hier, alors que les épidémies de coronavirus se sont propagées dans le monde entier. L’indice S&P 500 de Wall Street a connu sa pire semaine depuis les profondeurs de la crise financière en octobre 2008.

Les ventes à Wall Street ont eu lieu sur l’ensemble des actions, frappant les entreprises exposées ou non exposées à la Chine. L’indice Dow Jones a terminé en baisse de près de 1200 points, sa deuxième baisse de 1000 points pour la semaine, et a maintenant perdu plus de 3200 points au cours des quatre derniers jours.

Les négociateurs travaillent à la Bourse de New York. (AP Photo/Richard Drew)

La chute de 4,4 pour cent du Dow Jones s’est répliqué sur d’autres indices. Le S&P 500 a baissé de 4,4 pour cent et le Nasdaq de 4,5 pour cent. Les actions de haute technologie, dont Apple, ont souffert fortement.

Wall Street est en baisse de plus de 10 pour cent par rapport aux records de la semaine dernière et se trouve maintenant officiellement en territoire de «correction». La S&P a connu sa plus forte baisse jamais enregistrée par rapport à un record de tous les temps. Le secteur technologique, qui était en tête de la hausse du S&P 500, est en baisse de 12 pour cent depuis le début de la semaine.

Les 11 secteurs de l’indice sont en territoire négatif pour l’année. L’étendue de la ruée sur le marché des actions s’exprime dans la chute du rendement des obligations du Trésor à 10 ans, qui a chuté hier à un niveau record de 1,29 pour cent.

Un autre facteur de la chute du marché a été l’avertissement lancé par Goldman Sachs selon lequel «les entreprises américaines ne généreraient aucune croissance des bénéfices en 2020» et qu’il avait revu ses prévisions à la baisse pour «intégrer la probabilité que le virus se répande».

Un indicateur de l’intensité de la tempête du marché est la hausse de l’indice de volatilité Cboe, connu sous le nom de VIX, et parfois appelé l’indice de «peur». Il a bondi à 33,27, son plus haut niveau depuis la vente panique du marché en décembre 2018. Une hausse du VIX peut avoir un effet en cascade, car elle conduit les investisseurs à vendre des actions plus risquées et à se réfugier dans des valeurs plus sûres, ce qui peut accélérer le plongeon du marché.

Fait remarquable, une vague de vente a marqué la dernière heure de négociation. Cela indique que la chute pourrait encore se poursuivre.

Dans un commentaire au Financial Times, Jim Paulsen, stratège en chef des investissements du groupe Leuthold, a déclaré «Nous sommes en mode panique. Ce n’est pas seulement un repli temporaire où les gens se demandent s’ils doivent acheter à la baisse, ce sont des gens qui ne veulent plus y toucher.»

«C’est manifestement un bain de sang», a déclaré au Wall Street Journal David Bahnsen, directeur des investissements d’une société de gestion de fortune.

De nouvelles chutes des marchés asiatiques et une forte baisse en Europe ont ont précédé le plongeon de Wall Street.

L’indice Stoxx 600 des actions européennes a chuté de 3,8 pour cent, les marchés s’apprêtant à vivre leur pire semaine depuis la crise de la dette souveraine de la zone euro en 2011. Cette dernière s’est arrêtée uniquement lorsque le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, s’est engagé à faire «tout ce qui est nécessaire» pour y faire face.

La propagation rapide du virus a déclenché la liquidation des marchés. D’autres cas sont signalés en Corée du Sud, l’un des principaux centres de production du monde.

Au moins dix villes du nord de l’Italie, le centre de l’économie manufacturière du pays, sont en état d’arrêt, les fournitures aux entreprises automobiles étant déjà touchées. Le fabricant d’électronique MTA a déclaré cette semaine que si ses 600 employés dans la ville de Codogno ne reprenaient pas le travail dans les jours qui viennent, les lignes de production de Fiat Chrysler seraient arrêtées.

Au Japon, le Premier ministre Shinzo Abe a émis une directive pour que toutes les écoles du pays ferment leurs portes jusqu’à la fin des vacances de printemps, soit une fermeture d’un mois. Abe a également demandé que tous les grands événements sportifs et culturels soient annulés, reportés ou réduits au cours des deux prochaines semaines.

Après une contraction de 6,1 pour cent de l’économie du pays au dernier trimestre de 2019 — en grande partie à cause d’une augmentation de la taxe sur la consommation — le Japon pourrait entrer en récession au premier trimestre de cette année.

En France, suite à la mort d’un homme de 60 ans à cause du virus, le président Marcon a déclaré «Nous avons une crise devant nous. Une épidémie est en route.»

En Iran, une épidémie importante s’est déclarée dans des conditions où les sanctions imposées par les États-Unis ont déjà secoué les services de santé. La vice-présidente du pays chargée des affaires féminines a eu un test positif au virus, en même temps qu’un autre membre du parlement.

Le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) a publié une déclaration selon laquelle la question est de savoir quand, et non pas si, les États-Unis vont subir une propagation communautaire du virus.

En Californie, les autorités sanitaires ont déclaré que 33 personnes ont été testées positives pour le coronavirus et que 8400 autres sont en observation. L’État a enregistré le premier cas de possible propagation communautaire du virus lorsqu’une femme, sans antécédents de voyage pertinents et sans contact avec une personne porteuse du virus, a testé positive.

L’un des problèmes auxquels font face les autorités sanitaires est le manque de kits de dépistage. Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, a déclaré que les autorités n’en avaient que quelques centaines. En outre, ils étaient «tout simplement insuffisant pour rendre justice au type de tests nécessaires pour s’attaquer de front à ce problème.»

Lorsque l’épidémie de coronavirus a commencé en Chine, les marchés boursiers mondiaux ont continué à grimper, Wall Street a atteint une série de sommets historiques. Le dernier en date s’est enregistré mercredi de la semaine précédente.

Cette hausse était fondée sur les attentes d’une reprise en forme de V en Chine au deuxième trimestre. La production renouvelée devrait compenser les pertes du premier trimestre. Surtout, parce que la Réserve fédérale et d’autres banques centrales continueraient à injecter de l’argent dans le système financier, assurant ainsi la hausse continue des marchés boursiers.

Ces deux hypothèses ont été brisées. Paul O’Connor, un cadre de Janus Henderson Investors, a déclaré au Wall Street Journal: «La mondialisation du virus éteint la confiance dans la reprise en forme de V qui était le point de vue la semaine dernière.»

Les prévisions de croissance mondiale sont maintenant révisées à la baisse. La Bank of America a prédit que la croissance de l’économie mondiale ralentira à 2,8 pour cent en 2020, le premier niveau inférieur à 3 pour cent depuis la fin de la grande récession provoquée par la crise financière en 2009.

Nouriel Roubini, professeur d’économie à la Stern School de Business de l’Université de New York était l’un des rares à avoir mis en garde contre une crise en 2008. Dans un commentaire publié dans le Financial Times en début de semaine, avant le dernier plongeon, il a déclaré que l’idée d’une reprise en forme de V était «absurde».

Un taux de croissance annuel de 2,5 à 4 pour cent en Chine, qui représente aujourd’hui environ 20 pour cent du PIB mondial, serait un «choc majeur» pour l’économie mondiale. Surtout, il a noté: «sans parler de l’effet de la pandémie qui se propagerait à d’autres grandes économies.»

L’analyste financier, Mohamed El-Erian, a averti que les marchés sous-estimaient les effets sur l’économie réelle. Il a écrit dans un commentaire de Bloomberg cette semaine que c’était impossible de prévoir comment et quand la demande se redresserait et les chaînes d’approvisionnement seraient rétablies.

El-Erian a également mis en avant un autre facteur. «Je me préoccupe également des perspectives financières des entreprises et des pays à fort endettement, ainsi que du grand nombre d’entreprises notées “triple B” qui dépassent le marché du haut rendement», a-t-il écrit.

Les obligations notées BBB ne sont qu’un cran au-dessus du statut d’obligations de pacotille (junk bonds). Si leur notation est réduite, les investisseurs qui sont tenus de ne détenir que des titres de qualité seront obligés de vendre, ce qui pourrait provoquer une chute des marchés financiers.

L’idée que la Réserve fédérale et d’autres banques centrales pourront venir à la rescousse en injectant encore plus de liquidités se fait de plus en plus rare.

En premier lieu, quelle que soit la quantité d’argent injectée sur les marchés, elle ne peut pas entraîner la reprise des transports ou le redémarrage des chaînes de production. En outre, on a réduit les taux d’intérêt à des niveaux historiquement bas au cours de la décennie qui a suivi la crise de 2008. Voire à des taux négatifs. Les banques centrales ne sont guère en mesure de fournir une impulsion supplémentaire aux marchés.

Le coronavirus est une catastrophe naturelle. Mais comme tous ces événements, il a mis en évidence le niveau avancé de dégradation des relations sociales et économiques du système capitaliste mondial.

Tout d’abord, il révèle les insuffisances des systèmes de santé dans le monde entier, où des années de coupes d’austérité ont éviscéré ces derniers. Deuxièmement, l’épidémie du virus démontre une fois de plus la fragilité inhérente à un système financier et économique entièrement axé sur l’accumulation de richesses pour les couches supérieures de la société.

(Article paru d’abord en anglais 28 février 2020)

 

Commenting is enabled but will only be shown on the live site.