Trump salue Modi alors que ses partisans plongent Delhi dans la violence communautaire

Par Keith Jones
27 février 2020

Le président américain Donald Trump a félicité lundi le premier ministre indien Narendra Modi lors d'un rassemblement à Ahmedabad et a couvert de louanges ce « leader exceptionnel… qui travaille jour et nuit pour son pays » pendant le reste de sa visite d‘un jour et demi en Inde.

Donald Trump s'entretient avec le premier ministre indien Narendra Modi, mardi 25 février 2020, à New Delhi. (Photo AP / Alex Brandon)

Au moment même où Trump le faisait, les conséquences ignobles des politiques fascisantes et suprémacistes hindoues de Modi et de son gouvernement du Bharatiya Janata Party (BJP) trouvaient leur manifestation sanglante dans les rues de la capitale indienne, Delhi.

À l’instigation des dirigeants locaux du BJP, des bandes de chauvins hindous scandant «Jai Shri Ram» ou «Vive (le Dieu hindou) Ram» se sont déchaînées lundi et mardi dans le nord-est de Delhi. Elles ont attaqué des musulmans, vandalisé et incendié des entreprises appartenant à des musulmans.

«Dans un quartier attaqué après l’autre dans le nord-est de Delhi», rapporte l'Indian Express, «l’histoire s'est déroulée mardi, du matin jusqu’à minuit – des groupes de jeunes hommes armés de bâtons et de barres de fer et voulant en découdre, ont mis le feu aux magasins et aux maisons appartenant à des musulmans, devant l’indifférence totale des policiers qui regardaient silencieux, prétendaient ne rien voir ou étaient tout simplement absents quand on en avait le plus besoin. »

Mardi soir, 13 personnes étaient mortes dans les violences communautaires, dont un haut responsable de la police de Delhi, et de nombreuses personnes étaient hospitalisées.

Les dirigeants locaux du BJP et du RSS, l’organisation suprémaciste hindoue secrète qui a longtemps servi de mentor idéologique au BJP, sont directement responsables de la violence communautaire qui secoue actuellement Delhi. Depuis des semaines, ils incitent à la violence contre ceux qui protestent contre la loi de citoyenneté antimusulmane (CAA) du gouvernement du BJP. Ils ont de plus approuvé la violence meurtrière que le gouvernement du BJP de l’Etat voisin d'Uttar Pradesh a employée pour réprimer les manifestations anti-CAA et même incité leurs partisans à scander : «Abattez-les !».

Dimanche, le dirigeant du BJP Kapil Mishra a mobilisé une contre-manifestation pro-CAA dans le nord-est de Delhi et annoncé qu'il donnait à la police de Delhi un « ultimatum » – si elle ne débarassait pas les rues de la capitale de tous les manifestants anti-CAA dans les trois jours, lui et ses partisans le feraient. De violents affrontements ont rapidement suivi.

Mais Mishra n'est qu'un petit nervis. Ce sont les «vrais amis» de Trump, Modi et son gouvernement du BJP, qui sont politiquement responsables – et de tout point de vue les vrais auteurs – des atrocités que subit actuellement la population musulmane de Delhi.

Sur fond de net ralentissement économique, d’un taux de chômage qui a récemment battu le record d’il y a 45 ans, et une vague de protestations et de grèves des travailleurs, Modi et son BJP attisent sans relâche le communautarisme hindou. Leur objectif est triple: mobiliser leurs partisans suprémacistes hindous comme troupes de choc contre la montée de l'opposition sociale; détourner la colère et la frustration populaires grandissantes vers la réaction; et diviser la classe ouvrière.

En août, le gouvernement Modi avait illégalement prívé l’État de Jammu-et-Cachemire, le seul État à population majoritaire musulmane en Inde, de son statut semi-autonome, et depuis lors, la région est soumise à une répression équivalente à un état de siège.

Cédant à une violente campagne de plusieurs décennies menée par le BJP et ses alliés hindous droitiers, la Cour suprême de l'Inde a récemment requis du gouvernement Modi la construction d’un temple pour le dieu hindou Ram sur le site d’une mosquée (Babri Masjid) du 16e siècle démolie par des communautaristes hindous en 1992, à l'instigation des hauts dirigeants du BJP.

La loi CAA antimusulmane, passée à toute vitesse au Parlement en décembre dernier, fait de la religion un critère pour déterminer la citoyenneté pour la première fois en Inde, pays théoriquement laïc. En outre, elle établit un mécanisme juridique pour harceler, intimider et ostraciser les musulmans pauvres sous prétexte de démasquer des «immigrants illégaux».

Cependant, au grand dam de Modi et de son gouvernement, la CAA fut accueillie par des manifestations de masse à l'échelle nationale, mobilisant travailleurs, étudiants et professionnels indiens au-delà de toutes les divisions religieuses ou sectaires, de caste ou ethno-linguistiques.

La plus grande crainte du gouvernement BJP et de la classe dirigeante indienne est que l'opposition de masse à la CAA ne converge avec une classe ouvrière insurgée et ne se place sous sa direction. Une telle évolution s’est déjà annoncée lors d’une grève générale d'un jour en janvier dernier qui a vu des dizaines de millions de travailleurs débrayer dans tout le pays pour protester contre les mesures d'austérité du BJP, ses «réformes» pro-investisseurs et sa CAA antimusulmane.

Lors d'une conférence de presse à Delhi à la fin de son voyage, alors que de nombreux quartiers de la capitale étaient toujours secoués par la violence, Trump s'est précipité pour défendre Modi. Le président américain, dont la propre intolérance antimusulmane s’est traduite par ses interdictions de voyager contre les résidents d'une demi-douzaine de pays principalement musulmans, a salué Modi comme un serviteur de la tolérance religieuse. «Le Premier ministre a dit qu'il voulait que les gens aient la liberté religieuse», a déclaré Trump. «Ils y ont travaillé très dur».

Trump s’y prend, comme toujours, de manière plus grossière et plus effrontée, mais l'establishment politique américain, démocrate et républicain, le Pentagone et les médias célèbrent tous le gouvernement BJP de Modi comme un allié crucial et ont avec ostentation ignoré, couvert et minimisé ses multiples crimes.

En effet, l'impérialisme américain considère l'Inde comme essentielle dans son offensive militaire et stratégique irresponsable contre la Chine. L'Inde, dotée de l'arme nucléaire, a le quatrième plus grand budget militaire au monde. Elle partage une frontière longuement disputée avec la Chine. Géographiquement, elle commande les voies maritimes de l'océan Indien où est transportée une grande partie du pétrole alimentant l'économie chinoise et où passent principalement les exportations de celle-ci vers l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient.

Sous Modi, l'Inde a été transformée en État de première ligne dans la campagne de guerre anti-Chine de Washington. New Delhi a ouvert ses ports et ses bases aux navires de guerre et aux avions de guerre américains. Elle a fait sienne la position américaine dans le conflit en mer de Chine méridionale et a élargi la coopération bilatérale et trilatérale avec les principaux alliés de Washington en Asie-Pacifique, le Japon et l'Australie.

Lors de la conférence de presse de mardi, Trump s’est enthousiasmé de la façon dont lui et Modi «revitalisent l'Initiative Quad» – c'est-à-dire, en forgeant une alliance anti-Chine de style OTAN, réunissant l'Inde, le Japon et l'Australie sous direction américaine.

Ceci dit, il ne fait aucun doute que le président américain, milliardaire fascisant anti-immigré de l’«Amérique d’abord», ressent une véritable affinité politique avec l'autocrate suprémaciste hindou Modi.

Cela indique des problèmes politiques cruciaux, qui vont au-delà des objectifs géostratégiques incendiaires de la visite de Trump en Inde, et qui furent mis en évidence par les outrages communautaires des deux derniers jours à Delhi.

Partout, les élites capitalistes en crise font la promotion des forces de l’extrême-droite communautariste et fasciste dans le but d'intimider, de faire dévier et de diviser la classe ouvrière.

 En Allemagne, des éléments puissants de l'appareil national de sécurité et de l'establishment politique ont conspiré pour transformer l'AfD d'extrême droite en opposition officielle au Parlement national.

 En France, le président Emanuel Macron a décidé de réhabiliter le collaborateur nazi Pétain, alors qu'il utilise la violence policière et des mesures d'urgence « normalisées » pour imposer des coupes sociales radicales.

 Le président sri-lankais Gotabaya Rajapaksha, qui a joué un rôle clé en dirigeant les étapes finales de la guerre anti-tamoule de 30 ans de l'élite cinghalaise, incite le suprémacisme bouddhiste dans le but de faire dérailler l'opposition croissante aux vastes mesures d'austérité dictées par le FMI.

La vague de grèves et de manifestations anti-gouvernementales de masse qui déferle sur le monde depuis 2018 a montré que lorsque la classe ouvrière bouge, elle le fait en tant que classe, unissant les travailleurs au-delà de toutes divisions raciales, ethniques, communautaires et de genre.

Cela vaut aussi bien pour l'Inde que pour les États-Unis.

Mais l'unité objective de la classe ouvrière doit être politiquement complétée par un programme internationaliste socialiste qui éclaire les intérêts de classe communs des travailleurs du monde entier et sous-tend politiquement le combat pour fusionner leurs luttes en une offensive mondiale contre le capitalisme.

Cela nécessite une lutte implacable contre la droite et l'extrême droite nationaliste, communautariste, raciste. Mais c'est aussi une lutte contre le programme nationaliste économique de la bureaucratie syndicale, et contre tous les pourvoyeurs de politiques raciales, de genre et autres formes de politique d’identité de la classe moyenne supérieure. Cette dernière recherche une redistribution de la richesse parmi les 10 pour cent les plus riches et est farouchement hostile à l'unité de la classe ouvrière dans la lutte pour l'égalité sociale et contre la guerre impérialiste, car elle reconnaît que celle-ci constitue une menace pour ses propres privilèges.

Les travailleurs du monde entier étant unis par le processus de production mondiale et capables de coordonner leurs luttes grâce aux télécommunications modernes, les conditions n'ont jamais été aussi propices à la réalisation du mot d'ordre du Manifeste communiste: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ». Mais pour ce faire, la résistance acharnée d'un ordre social putride qui vomit la réaction – que ce soit sous la forme de nationalisme d'extrême droite, de racisme et de communautarisme, ou de la politique d'identité empoisonnée de la pseudo-gauche – doit être surmontée par l'éducation politique et la mobilisation de la classe ouvrière. C'est à cette tâche que se consacrent le World Socialist Web Site, le Comité international de la Quatrième Internationale et ses Partis de l'égalité socialiste.

(Article paru en anglais le 26 février 2020)

 

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