Le journaliste persécuté Assange menotté et déshabillé le premier jour du procès d’extradition

Par Thomas Scripps et Laura Tiernan
27 février 2020

Les avocats d’Assange ont révélé au tribunal avant-hier que les gardiens de la prison de Belmarsh avaient menotté Julian Assange 11 fois et l’avaient déshabillé deux fois le jour de l’ouverture du procès d’extradition, cette semaine à Londres.

Edward Fitzgerald QC a déclaré à la juge de district Vanessa Baraitser que les autorités carcérales avaient confisqué les documents juridiques de son client. Ils l’ont ensuite transféré dans cinq cellules différentes – des mesures punitives qui visait à intimider et à opprimer l’éditeur de WikiLeaks.

Julian Assange, fondateur de WikiLeaks [Crédit: AP Photo/Matt Dunham]

Baraitser a fait valoir, de manière extraordinaire, qu’elle n’avait «aucune compétence» sur le traitement réservé à Assange en détention, bien que cela portât atteinte à son droit à un procès équitable.

Elle a déclaré avant-hier qu’il appartenait à son équipe juridique de déposer une plainte auprès de Belmarsh. Dans la perspective de l’audience de cette semaine, Baraitser a refusé à plusieurs reprises de protéger les droits d’Assange à un procès équitable, y compris son accès aux avocats et aux preuves de la défense.

Pendant ce temps, on visait ouvertement les plus proches partisans d’Assange hier matin au tribunal. Alors que la procédure devait commencer, un fonctionnaire du tribunal a déclaré au rédacteur en chef de WikiLeaks, Kristinn Hrafnsson, qu’il était interdit d’accès à la galerie publique.

«Je me tenais à l’extérieur de la galerie publique et j’attendais pour entrer quand un des gardes a crié “Où est le rédacteur de WikiLeaks?”. Il a déclaré ensuite “On m’a informé que vous n’êtes pas autorisé à entrer dans la galerie publique”», a déclaré Hrafnsson au «World Socialist Web Site».

Incapable d’obtenir une explication des autorités judiciaires pour leur action scandaleuse, Hrafnsson s’est adressé à une conférence de presse improvisée à l’extérieur du bâtiment du tribunal. John Shipton, le père d’Assange, et de son frère Gabriel Shipton, qui étaient sortis en signe de protestation l’accompagnaient. La nouvelle de l’interdiction se répandant sur les réseaux sociaux, et avec l’intervention de l’avocat d’Assange, Gareth Peirce, le tribunal a fait marche arrière et a admis Hrafnsson de nouveau dans la galerie publique.

Les actions extra-légales de la cour montrent clairement qu’une parodie de procès est en cours. En effet, les journalistes qui ont couvert la séance d’avant-hier dans l’annexe de presse ont déclaré au WSWS que les mesures mises en place pour l’audience d’Assange étaient sans précédent. Cela comprend des check-points de la police et un contrôle judiciaire de l’ accréditation des médias.

Au tribunal, Mark Summers QC a commencé les arguments de la journée pour la défense par une condamnation retentissante: «On pourrait décrire avec précision ce chapitre de l’affaire comme des mensonges, des mensonges et encore des mensonges». Il a présenté une réfutation méthodique des trois accusations fondamentales formulées dans la demande d’extradition américaine.

L’affirmation selon laquelle Assange aurait aidé Manning à craquer un mot de passe pour faciliter le piratage de documents sensibles était, dit Summers, «une fausse allégation». Cela pouvait « être prouvé faux à partir du procès Manning… à partir des propres pièces justificatives de l’accusation et des preuves de la défense non contestées».

De même, l’allégation selon laquelle il aurait activement sollicité des documents classifiés auprès de Manning était «manifestement, fausse. Cette fois-ci à partir d’informations accessibles au public».

Enfin, l'accusation selon laquelle Assange aurait sciemment mis en danger la vie d'informateurs américains en mettant en ligne des fichiers non expurgés était « manifestement fausse et pouvait être prouvée telle, encore une fois à partir d'informations accessibles au public et d'informations connues du gouvernement américain ».

Traitant tout d’abord des 250.000 câbles du Département d’État américain publiés en avril 2010, Summers a cité les preuves de la cour martiale de Chelsea Manning. Ces preuves démontrent qu’aucun piratage de mot de passe n’était nécessaire pour accéder à ces fichiers ou pour dissimuler son identité.

Assange n’a pas non plus sollicité le vol de ces documents, comme le prétend la demande d’extradition, par le biais de la «liste des documents les plus recherchés» de WikiLeaks parmi les dossiers gouvernementaux. Son avocat a expliqué que «peu importe combien de fois vous lirez cette liste, vous ne trouverez jamais une référence à des câbles nulle part dedans». Summers a dit: «l’idée qu’on les a téléchargés sur WikiLeaks parce que Chelsea Manning les avait vus sur la “liste des documents les plus recherchés”… est un fantasme absolu».

Summers a ensuite présenté une chronologie détaillée des événements qui ont conduit à l’affichage en vrac de ces documents sous forme non expurgée. «Ni M. Assange ni WikiLeaks, lorsqu’ils ont reçu ces documents… se sont empressés de les publier précipitamment… Au lieu de cela, M. Assange et WikiLeaks ont conclu un partenariat avec une série d’organisations médiatiques grand public afin de comprendre et de traiter ces documents de manière responsable.»

Il a cité des témoignages clés qui expliquent comment WikiLeaks a été le pionnier de protocoles de sécurité et de «minimisation des dommages» «tout à fait innovants». Depuis, des affaires très médiatisées comme l’exposé sur les paradis fiscaux des ‘Panama Papers’ ont adopté de tels protocoles.

Ce ne fut ni Assange ni WikiLeaks qui ont saboté ces procédures, mais David Leigh du Guardian. Ce dernier a publié, dans son livre «WikiLeaks: Inside Julian Assange’s War on Secrecy», un mot de passe pour accéder à des archives sécurisées de documents non expurgés.

Le journal allemand Der Freitag fut le premier à identifier et à rapporter la brèche. Assange a appelé le journal et «l’a supplié de ne pas révéler ce qu’il avait découvert». Il a ensuite agi immédiatement, a expliqué Summers, afin de contrôler les retombées potentielles, en téléphonant à la Maison Blanche et au Département d’État américain avec Sarah Harrison, une employée de WikiLeaks. Dans la conversation, dit Summers, «ils parlent en termes d’urgence sur le point de se produire».

Chose stupéfiante, les responsables américains leur ont demandé de «rappeler dans quelques heures». Assange a répondu: «Je ne comprends pas pourquoi vous ne voyez pas l’urgence de la situation. Si nous ne faisons rien, la vie de gens est en danger».

Ce n’est que lorsque les fichiers non expurgés ont été rendus publics par d’autres sites web – tout d’abord par le site américain Crypto.org qui n’a jamais fait l’objet de poursuites, lui – que WikiLeaks a publié le matériel par la suite.

Summers a soulevé des points similaires en ce qui concernait les Fiches d’évaluation de détenus, les Règles d’engagement et les Journaux de guerre d’Afghanistan et d’Irak que WikiLeaks avait acquis et publiés. «Aucun d’entre eux ne nécessitait le piratage d’un mot de passe pour que Manning puisse accéder aux bases de données du gouvernement américain et tous étaient incompatibles avec la “liste des documents recherchés” de WikiLeaks».

Quant aux allégations selon lesquelles Assange aurait encouragé Manning à commettre des vols, Summers a clairement montré que la publication des Règles d’engagement par Manning découlait de sa décision de divulguer, dans l’intérêt du public, la vidéo «effrayante» Collateral Murder, décrite devant la cour «comme des enfants de 5 ans jouant à des jeux informatiques, mais avec de vraies personnes qu’on tuait, y compris des enfants sur qui on tirait».

Les Règles d’engagement, divulgués par Manning «accompagnaient, pour l’expliquer, cette horrible vidéo de crimes de guerre », démasquant les affirmations du gouvernement américain selon lesquelles les soldats avaient agi en conformité avec le règlement.

Summers a démontré, en se référant au procès en cour martiale de Manning, que le gouvernement américain savait que les Journaux de guerre d’Afghanistan et d’Irak, ne présentaient aucun danger pour la vie d’informateurs américains. WikiLeaks a même travaillé avec des responsables américains pour s’assurer que ce fut le cas, retardant à leur demande, à un moment donné, la publication de quelque 15.000 documents. Un témoin de la défense a décrit leurs mesures de sécurité comme «des mesures plus extrêmes… que ce que j’avais jamais observé auparavant en tant que journaliste».

Summers a fait remarquer tout au long de sa présentation que ces détails ne trouvaient «aucune mention dans la demande d’extradition américaine» qui avait été «complètement dépouillée de tout contexte pertinent». Il a contesté à de nombreuses reprises que la demande fût donc «juste, correcte et exacte».

Si l’on apportait la preuve que ce n’était pas le cas, a soutenu Summers, Baraitser serait tenu d’établir les faits réels et de statuer sur l’extradition sur la base de ces nouvelles preuves.

Il a cité les affaires «Castillo contre Royaume d’Espagne et Anor» (2005) et «Cour pénale auprès de la Première division de la Haute Cour nationale contre Murua» (2010). Il a soulevé l’établissement par ces affaires du concept d’«abus Zakrzewski», du nom de l’affaire Zakrzewski contre Tribunal régional de Lodz, en Pologne, (2013). Selon cette jurisprudence, bien qu’une audience d’extradition ne puisse pas examiner la suffisance des preuves présentées par l’État demandant l’extradition, les fausses déclarations de l’accusation concernant la conduite présumée de l’accusé peuvent être contestées et corrigées.

Se référant aux «fausses déclarations par omission» répétées de la demande d’extradition sur la conduite d’Assange, Summers conclut, «enlevez-les toutes… et ce qui reste n’est pas criminel».

James Lewis QC, qui agit au nom des États-Unis, a répondu de façon brusque et peu convaincante en affirmant que Summers cherchait « constamment à monter un argument bidon». Il a demandé que «le tribunal écarte toute plainte pour abus de procédure».

Clôturant les débats de la journée, James Fitzgerald QC a indiqué que la défense avait « une réponse pour chacun» des points de l’accusation.

L'audience se poursuit.

(Article paru d’abord en anglais 26 février 2020)

 

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