Le New York Times falsifie l’histoire pour prétendre que Sanders «transforme» le Parti démocrate

Par Eric London et Tom Mackaman
18 février 2020

Jeudi, Michael Kazin, historien à l’université de Georgetown, a publié un commentaire dans le New York Times intitulé «Bernie Sanders Has Already Won». L’article affirme que «même dans la défaite», Sanders obtiendra «un autre type de victoire, que peu de présidents actuels ont jamais connue: la transformation de l’idéologie et du programme d’un grand parti.»

Kazin est le fils du célèbre essayiste et critique littéraire Alfred Kazin (1915-1998). Il est aussi l’auteur de nombreux livres sur le mouvement ouvrier aux siècles XIXe et XXe, ainsi que d’une biographie passionnante du triple candidat démocrate à la présidence William Jennings Bryan intitulée «Un héros pieux». Il est membre des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA — Democratic Socialists of America) et est actuellement l’auteur d’une histoire du Parti démocrate.

Le sénateur Bernie Sanders, candidat démocrate à l’élection présidentielle, arrive pour parler à ses partisans lors d’un rassemblement de nuit pour les élections primaires à Manchester, N.H. [Crédit: AP Photo/Pablo Martinez Monsivais]

L’article de Kazin paraît après une semaine au cours de laquelle le Times a publié de nombreux commentaires inquiets qui déplorent l’intérêt populaire croissant pour le socialisme. Que Kazin en soit conscient ou non, le Times l’utilise pour atteindre un objectif clairement politique: convaincre une population de plus en plus radicale qu’elle ne doit pas se séparer du Parti démocrate.

Pour atteindre ce but, Kazin présente une version fausse et hagiographique de l’histoire du Parti démocrate. Il présente trois exemples historiques d’hommes politiques qui, selon lui, ont «transformé» le Parti démocrate en un parti de gauche, même après avoir échoué à remporter la présidence. En réalité, ces exemples montrent exactement le contraire de ce que Kazin tente de prouver et d’exposer la faillite de tous les efforts qui visent à pousser ce parti capitaliste vers la gauche.

Le premier exemple de Kazin est le pire. Il écrit: «En 1896, William Jennings Bryan, se présentant comme démocrate contre William McKinley, a parcouru la nation pour dénoncer “le pouvoir de l’argent” et défendre les droits des travailleurs. Malgré sa défaite cette année-là, et lors des deux courses suivantes, son parti a adopté la position pro-réglementation, anti-monopoles et pro-syndicats de cet homme politique éloquent appelé “le grand roturier”. Les politiques qui en ont résulté ont largement contribué à l’élection de Woodrow Wilson à la Maison Blanche à deux reprises (avec Bryan comme secrétaire d’État de 1913 à 1915) et de Franklin Roosevelt à quatre reprises.»

À titre préliminaire, cet argument fait exploser toute la prémisse de la revendication principale de Kazin. Même si sa présentation de Bryan était vraie (et elle ne l’est pas), comment peut-on considérer l’effet de Bryan sur le Parti démocrate comme progressiste s’il a abouti à l’élection de Woodrow Wilson. Ce dernier est l’archétype de l’impérialiste «progressiste» qui a conduit les États-Unis dans la Première Guerre mondiale. De surcroît, Wilson a adopté la loi sur l’espionnage et a arrêté des centaines de révolutionnaires et d’immigrants lors des tristement célèbres raids Palmer?

Il s’est fait réélire en 1916 sur la base du slogan «il nous a tenus à l’écart de la guerre». Mais ensuite, Wilson a déployé des centaines de milliers de soldats américains dans ce qu’il a appelé la «guerre pour sauver la démocratie». Le leader du Parti socialiste, Eugène Debs, a déclaré que la guerre était la faute des «deux vieux partis capitalistes — le Parti républicain et le Parti démocrate — les jumeaux politiques de la classe dirigeante». La réponse de Wilson était de censurer la presse de gauche et d’emprisonner Debs pour s’être opposé à la guerre. Ceci est la vision cauchemardesque de Kazin et du Times d’un parti démocrate qui a été «transformé» idéologiquement.

Quant à William Jennings Bryan, l’ancien membre du Congrès du Nebraska était un ennemi autoproclamé du socialisme. Il est devenu dans les années 1890 représentant de la droite d’un mouvement rural de petits et moyens agriculteurs qui s’organisaient en la puissante Alliance des agriculteurs.

William Jennings Bryan à la Convention du Parti démocratique de 1908 (Photo: Bibliothèque du Congrès)

Une certaine vérité existe dans la comparaison entre Bryan et Sanders, mais ce n’est pas un lien flatteur, comme l’affirme Kazin.

Les sections les plus radicales de ce mouvement prônaient un parti indépendant en alliance avec la classe ouvrière urbaine. Cependant, Bryan, comme Sanders aujourd’hui, prônait le «fusionnisme», c’est-à-dire l’opposition à l’indépendance du mouvement radical en le rattachant au Parti démocratique. Le «fusionnisme» a culminé avec l’acceptation par Bryan de la nomination du Parti démocrate à la présidence en 1896. Lors de l’élection générale, à laquelle les travailleurs urbains et les agriculteurs radicaux se sont largement abstenus, William McKinley a écrasé Bryan. Ce dernier était l’incarnation de «l’âge d’or», qui a impitoyablement réprimé la lutte des classes et déréglementé le grand commerce.

Bryan, comme Sanders, n’était pas responsable de la montée du radicalisme. Il a atteint une renommée nationale parce qu’il était un démagogue capable de répondre à la montée du radicalisme chez les ouvriers et les agriculteurs. Il a incité ce mouvement à «faire pression» sur le Parti démocrate pour qu’il adopte des politiques progressistes.

Bryan, tout comme Sanders, faisait partie d’un effort pour revitaliser le Parti démocrate, qui fut totalement discrédité aux yeux des masses laborieuses des années 1890 par la seconde Administration de Grover Cleveland (1893-1897). Ce dernier était indifférent aux souffrances massives de la Grande Dépression des années 1890. Non seulement Cleveland a ignoré la marche pacifique de l’armée de Coxey pour venir en aide aux pauvres, mais aussi il a fait arrêter son chef, Jacob Coxey. La réalisation la plus remarquable de son Administration fut le déploiement de l’armée américaine contre le Syndicat des chemins de fer américains lors de la grève de Pullman de 1894, et l’emprisonnement de son chef, Eugène Debs.

À bien des égards, Sanders joue le même rôle de revitalisation d’un Parti démocrate moderne qui est détesté pour les politiques de l’Administration Obama. Des millions de travailleurs le détestent aussi pour avoir renfloué les banques, mené une guerre permanente et lancé des attaques contre les droits démocratiques et le niveau de vie.

Kazin affirme malhonnêtement que Bryan a déplacé la politique américaine vers la gauche. En fait, la destruction du populisme dans le Sud par les Démocrates a été un désastre. Cela a donné aux Républicains le contrôle de la Maison Blanche pendant 20 ans et a provoqué une vague réactionnaire dans tout le pays. Comme C. Vann Woodward l’a établi il y a longtemps, l’effondrement du mouvement agraire a entraîné la mort de milliers de Noirs et l’imposition de la ségrégation dite «Jim Crow». La «fusion» lors des conventions du Parti démocrate et du Parti populaire en 1896 a précédé de quelques semaines l’approbation par la Cour suprême de la doctrine «séparés, mais égaux» dans l’affaire Plessy contre Ferguson. La séparation des travailleurs en fonction de leur race et la violence raciste épouvantable déployée à cette fin ont été les caractéristiques centrales de la domination du Parti démocrate dans le Sud jusqu’aux années 1960.

Loin de faire avancer la cause de la politique de gauche, William Jennings Bryan a été le mécanisme par lequel la classe dirigeante a désarmé le mouvement agraire radical et a attisé le retard religieux et le nationalisme. Bryan était un évangéliste qui a servi d’avocat principal pour défendre les lois anti-évolutionnistes lors du «procès des singes» de Tennessee Scopes en 1925. Au cours de ce procès, il a avancé son célèbre argument selon lequel les êtres humains ne sont pas des mammifères. Son rôle principal était de bloquer la croissance du socialisme.

Bryan n’a pas «transformé» le Parti démocrate, il l’a préservé et a ainsi inauguré des décennies de réaction politique. Dans la présentation de Kazin, il y a un fort courant sous-jacent d’apologétique stalinienne pour le nationalisme et la politique de front populaire. Il convient de rappeler que le stalinien William Z. Foster a intitulé ses mémoires de 1937 sur son passage au sein du Parti communiste américain «De Bryan à Staline».

Les deuxième et troisième exemples tirés de l’article de Kazin — le candidat démocrate, George McGovern, en 1972 et le candidat aux élections primaires de 1984 et 1988, Jesse Jackson, — sont également révélateurs.

Kazin qualifie la campagne de McGovern de «tentative de persuader les électeurs qui détestaient la guerre au Vietnam de détrôner Richard Nixon». De même, il présente Jackson comme «prêchant vigoureusement le même évangile d’assurance maladie nationale, d’emplois pour tous et de taxes plus élevées pour les riches.»

En réalité, la campagne de McGovern était une tentative du Parti démocrate de dissoudre le sentiment opposé à la guerre des masses et la rébellion urbaine en les orientant vers ce parti. C’était une réponse consciente au désastre de la convention de Chicago de 1968, lors de laquelle le Comité national démocrate a envoyé la police pour réprimer brutalement les manifestants pacifistes.

La campagne McGovern n’a pas représenté une transformation du Parti démocrate vers la «gauche», mais a plutôt marqué le début d’un effort pour éliminer l’influence du mouvement ouvrier sur le processus de nomination par le biais de la Commission McGovern-Fraser, qui a renforcé le rôle de la classe moyenne aisée par l’élévation de la politique fondée sur les origines ethniques et de genre. L’élimination de toute influence de la classe ouvrière sur le processus de nomination, même par l’intermédiaire de la bureaucratie ouvrière conservatrice, a ouvert la voie à la nomination du gouverneur de droite de la Géorgie, Jimmy Carter, en 1976.

La campagne de Jesse Jackson a acquis une base plus populaire au sein de la classe ouvrière. Mais, cela n’a servi qu’à contenir la colère contre le Parti démocrate. Cette colère s’était développée face à son acquiescement à l’Administration Reagan aux sujets des réductions impitoyables dans les programmes sociaux, des réglementations des entreprises et des impôts pour les riches. Jackson a loyalement soutenu les candidats démocrates Walter Mondale en 1984 et Michael Dukakis en 1988. Les deux candidats ont perdu les élections générales au profit de Reagan sans adopter aucun des éléments réformistes de la campagne de Jackson. Pendant les 30 années suivantes, le Parti démocrate allait désigner un candidat plus à droite que le précédent: Bill Clinton, Al Gore, John Kerry, Barack Obama et Hillary Clinton.

Le Parti démocrate est l’un des plus anciens partis politiques capitalistes au monde. Ses crimes incluent la défense de l’esclavage, l’exclusion des immigrants japonais et chinois, la ségrégation Jim Crow, le largage de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki. Cela a continué avec le lancement des guerres de Corée et du Vietnam, le soutien aux lois prétendument dures contre la criminalité, la réforme de l’aide sociale. Enfin, les Démocrates ont soutenu les guerres d’Irak et d’Afghanistan et les sauvetages de Wall Street.

Kazin et le New York Times cherchent désespérément à éviter une situation où l’intérêt croissant pour le socialisme se traduirait par le développement d’un mouvement de la classe ouvrière indépendant du Parti démocrate. Sanders et ses soutiens au sein des Socialistes démocratiques d’Amérique (DSA — Democratic Socialists of America) remplissent ce rôle essentiel qui consiste à réprimer la croissance de l’opposition et à maintenir le système bipartite. Pour cette raison, Sanders, et sa collègue «démocrate socialiste», Alexandria Ocasio-Cortez, ont appelé à soutenir le démocrate qui remportera l’investiture quel qu'il soit, comme si une présidence de Bloomberg ou de Biden ferait avancer la cause du socialisme!

Les leçons de l’histoire montrent que la mainmise du Parti démocrate sur l’opposition populaire sonne le glas des mouvements sociaux. Ceux qui s’intéressent vraiment au socialisme doivent se battre pour une politique révolutionnaire indépendante du Parti démocrate et en opposition à celui-ci et libérer l’immense force de la classe ouvrière à l’échelle mondiale.

(Article paru d’abord en anglais 17 février 2020)

 

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