L’importance du mouvement des Sardines en Italie

Par Marc Wells
27 janvier 2020

En moins de deux mois, le mouvement italien des Sardines a gagné une visibilité internationale grâce à l’utilisation de Facebook et d’autres médias sociaux. Il a organisé des flash mobs et des manifestations dans toute l’Italie, attirant des centaines de milliers de participants. Il prévoit maintenant d’organiser un congrès national en mars.

L’initiative a débuté à la mi-novembre, lorsque l’ancien vice-premier ministre, Matteo Salvini, chef de la Lega fasciste, a organisé un événement dans la ville de Bologne. L’objectif était de lancer la candidature de Lucia Borgonzoni de la Lega à la présidence de la région de l’Émilie-Romagne lors des élections régionales qui se dérouleront dimanche 26 janvier. La protestation s’est rapidement étendue à d’autres villes italiennes et européennes. Dimanche dernier, une semaine avant les élections régionales, 40.000 autres personnes se sont jointes à un rassemblement des Sardines à Bologne.

Manifestation des Sardines à Bologne, novembre 2019 [Source: Wikimedia Commons]

Cette participation est le reflet des sentiments antifascistes profondément enracinés dans la classe ouvrière italienne. C’est l’expression d’une colère sociale massive, sur fond de résurgence mondiale de la lutte des classes. Cependant, sa perspective et la politique de ceux qui la dirigent et la manipulent en coulisses mènent à une impasse. Ils s’opposent à une lutte indépendante des travailleurs contre le capitalisme, qui est la seule façon de vaincre le fascisme.

Depuis la formation des régions italiennes il y a 50 ans, le Parti communiste (PCI) italien a toujours dirigé l’Émilie-Romagne. Ensuite, les partis qui l’ont remplacé après sa dissolution ont repris la main, principalement le Parti démocrate (PD) et ses alliés petits-bourgeois. Les trahisons historiques du PCI et de ses successeurs ont ouvert la voie à des administrations locales réactionnaires et ont rendu la région vulnérable à l’influence d’hommes politiques fascistes tels que Salvini.

L’objectif immédiat des Sardines est d’empêcher la victoire électorale du candidat de la Lega, Borgonzoni, contre le président sortant de la Région, Stefano Bonaccini, membre du Parti démocrate. Autrement dit, ils essaient de maintenir au pouvoir les forces mêmes dont les politiques ont ouvert la voie à Salvini.

Manifestation des sardines à Modène [Source: Wikimedia Commons]

Quatre jeunes (Mattia Santori, Roberto Morotti, Giulia Trappoloni et Andrea Garreffa), ont initié le mouvement en créant une page Facebook intitulée «6000 sardine contro Salvini» (6000 sardines contre Salvini). Leur annonce appelait à «Pas de drapeau, pas de parti politique, pas d’insultes». Créez votre propre sardine et participez à la première révolution de poissons de l’histoire». Le nom de leur initiative cherche à promouvoir l’idée qu’ils rempliraient des places et des rues comme des sardines et qu'ils avanceraient ensemble comme une grande famille de sardines.

Le manifeste qu’ils ont publié au lendemain de leur première manifestation organisée est une légère plainte contre le populisme de droite de la Lega de Salvini. Ils déplorent la haine et les mensonges propagés par l’organisation fasciste et ses dirigeants, leur langage vulgaire et offensant, la façon dont ils ridiculisent des sujets sérieux.

Leur manifeste ne comporte aucune demande programmatique, seulement un discours généralement romantique mais insipide sur la passion pour la beauté, la non-violence, la créativité et la capacité d’écoute. Le leader des Sardines, Santori, a déclaré que le mouvement est «contre personne, nous avons essayé de réveiller un peuple fatigué de voir ses valeurs piétinées». Ces derniers jours, dans un message largement diffusé, Santori a parlé d’une «réaffirmation de la démocratie: nous sommes antifascistes, pour l’égalité, contre l’intolérance, contre l’homophobie.»

Le 14 décembre, cent mille personnes ont protesté à Rome contre la haine, le fascisme et la discrimination. Le rassemblement s’est ouvert par une déclaration des organisateurs des Sardines: «Nous reprenons les places de la gauche.» Carla Nespolo, présidente de l’Association nationale des partisans italiens, a déclaré: «La Constitution italienne n’est pas neutre par rapport au fascisme, elle est antifasciste.»

Lors de ce rassemblement, Santori a présenté les premières «revendications» programmatiques du mouvement: «Nous exigeons la transparence sur l’utilisation politique des médias sociaux […] Nous exigeons que les médias protègent, défendent et approchent la vérité et traduisent cet effort en messages qui respectent les faits».

Il a poursuivi: «Nous exigeons que la violence soit exclue du ton et du contenu politique sous toutes ses formes […] Nous exigeons qu’on révise le “Décret de sécurité” en se concentrant non pas sur la peur, mais sur le désir de construire une société inclusive qui comprend la diversité comme une richesse, et non comme une menace.» a conclu Santori: «Nous croyons aux institutions et nous pensons que la politique peut se trouver améliorée par la participation des citoyens.»

On peut se demander pourquoi des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue en quelques semaines et rejoignent à des dizaines de manifestations dans toute l’Italie sur la base d’une perspective aussi limitée. On n'y fait aucune référence à l’inégalité sociale. Il n’y a pas un mot sur les guerres en cours ou celles qui peuvent arriver. Il n’y a rien sur les attaques contre les droits démocratiques non plus, au-delà d’une référence superficielle à une révision du «Décret de sécurité» réactionnaire.

Un gouffre sépare le programme insipide des Sardines de l’humeur politique de la population. L’approbation qu’ils ont reçue des partis et des organisations de l’ensemble de l’élite politique italienne en faillite en est une confirmation.

Tout d’abord, le Mouvement cinq étoiles (M5S) au pouvoir a ouvertement participé aux événements de Sardines, visant à raviver l’influence déclinante du M5S parmi les travailleurs et les étudiants. S’adressant à La Repubblica, Luigi Gallo, membre du Congrès du M5S, a déclaré que «les Sardines nous parlent […] Elles représentent un bon signe, similaire à ce qui s’est passé il y a 15 ans avec Beppe Grillo [co-fondateur du M5S]». Il a déclaré que lors des événements de Sardines, «des militants de M5S s’y trouvaient ainsi que nos porte-parole.»

Grillo lui-même glorifie les Sardines comme un «mouvement hygiénique sanitaire» contre la vulgarité de la politique actuelle.

Le PD, un des partis dans la coalition au pouvoir, parle aussi ouvertement de son intention de coopter les Sardines. Le ministre de la culture, Dario Franceschini, a déclaré que «sur ces places, il y a des électeurs du PD et du M5S qui sont plus à gauche, des modérés déçus. Les univers du PD et du M5S tissent des liens.»

Santori, des Sardines, est un partisan déclaré du candidat à la présidence de la région, Bonaccini, contre le pro-Salvini Borgonzoni. Il a demandé une rencontre avec le Premier ministre Giuseppe Conte, qui a été nommé à l'origine par la coalition M5S-Lega, pour lui expliquer les exigences des Sardines.

Les Sardines ont également reçu la bénédiction de personnalités comme les anciens Premiers ministres Romano Prodi et Mario Monti, qui représentent le mieux les intérêts de l'oligarchie financière européenne, ainsi que le cardinal Pietro Parolin du Vatican.

Des discussions sont en cours entre les Sardines et divers groupes de pseudo-gauche. La Rifondazione comunista, une autre scission du PCI, a appelé à participer aux événements de Sardines, appelant à un nouvel «esprit constitutif et accueillant, organisant ensemble la maison commune et une nouvelle façon de faire de la politique». Elle a d’ailleurs mis en évidence les propos de l’économiste Emiliano Brancaccio qui, dans un récent entretien, a mis en garde Sardines contre les sélections technocratiques. Rifondazione, en substance, joue le rôle de partenaire consultant de Sardines.

Le Partito Comunista dei Lavoratori (PCdL) de Marco Ferrando a également salué l’initiative de Sardines: «Nous partageons le sentiment fondamental qui anime de nombreuses places de jeunes. Nous aussi, nous ressentons la même nausée profonde pour la xénophobie, la misogynie, la réaction […] le militarisme tricolore habillé en vêtements de police.»

Ferrando a participé à toutes les organisations qui ont historiquement trahi les travailleurs, du Secrétariat unifié pabliste à l’amalgame connu sous le nom de Comité de coordination pour la refondation de la Quatrième internationale, un réceptacle pour les pablistes, les staliniens et les opportunistes de toutes tendances. La participation de Ferrando à la Rifondazione jusqu’en 2006 a été tout aussi importante.

Le PCdL a également élargi son champ de complicité ces derniers jours avec des relations avec le nouveau PCI des staliniens. Ce dernier fut fondé à Bologne il y a trois ans et à partir de membres recyclés de la Rifondazione et de staliniens. Aussi, le PCI a pris des contacts avec la Sinistra Anticapitalista des pablistes (Gauche anticapitaliste), dirigé par Franco Turigliatto, (tristement célèbre pour son soutien critique accordé en 2007 au gouvernement Prodi) et une faction de la Rifondazione.

Cet agrégat des opportunismes à travers l'histoire s’est réuni le 7 décembre à Rome en tant qu’assemblée nationale unitaire de l’opposition de gauche, dont le seul but est de tisser un nouveau carcan politique qui pourra s'imposer à la classe ouvrière.

Une chose doit être claire: malgré toute la rhétorique et les slogans antifascistes utilisés dans le lexique des Sardines, le fascisme menace de faire un retour en force précisément à cause du rôle traître que ces forces de pseudo-gauche ont jouées historiquement dans le désarmement de la classe ouvrière et la suppression de la lutte des classes, en faveur de la collaboration avec l’État bourgeois. L’orientation nationaliste des forces politiques engagées dans l’opération Sardines la rend inconciliablement hostile aux intérêts de la classe ouvrière internationale.

Au cours des 30 dernières années, l’Italie n’a pas fait exception face à la crise mondiale du capitalisme. Le niveau de vie de la majorité de la population active s’est dégradé. Une petite oligarchie d’ultra-riches s'est service de l'élite politique pour mettre en œuvre des mesures qui ont annulé tous les gains que les travailleurs avaient obtenus par des luttes sanglantes. En particulier, il s’agit de tous les gains importants que les ouvriers ont conquis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Une vague massive de privatisations, de déréglementations et de coupes sociales a immédiatement suivi la dissolution de l’Union soviétique, lancée par les gouvernements technocratiques de centre gauche des années 1990, dont la base parlementaire a été fournie par le successeur bourgeois du PCI, l’actuel PD. La Rifondazione Comunista, une organisation prétendument plus radicale, a assumé le rôle de l’ancien PCI: emballer la politique bourgeoise avec une rhétorique «communiste» afin de désarmer et de contenir politiquement les travailleurs.

Le projet de la Rifondazione — qui a été saluée par toutes les tendances de pseudo-gauche de l’Union européenne comme la voie à suivre pour la «gauche» — s’est effondré lorsqu’elle a apporté un soutien critique au gouvernement Prodi en 2006. Ce dernier était responsable d’un programme intérieur rigide anti-ouvrier, d’une attaque contre les droits démocratiques, visant en particulier les immigrants, et d’une politique étrangère ouvertement pro-impérialiste et pro-guerre.

Rifondazione a donc a perdu tout soutien aux élections de 2008, perdant toute représentation parlementaire. Les travailleurs étaient dégoûtés par la politique de guerre, d’opportunisme et de trahison. Le vide créé a été très préoccupant pour la classe dirigeante, d’autant plus qu’il a coïncidé avec la grande récession de 2008. Cette dernière menaçait de plonger l’Italie (et le monde) dans un désastre industriel et financier.

C’est le Mouvement cinq étoiles, le parti populiste de droite de Beppe Grillo, qui a comblé ce vide. Il a été créé sous le couvert de la lutte contre la corruption, la bureaucratie et les monopoles. M5S codirige le gouvernement depuis juin 2018 sous le Premier ministre Giuseppe Conte, d’abord par une alliance avec la Lega fasciste, puis par un accord avec le PD, ce qui dément leur fausse posture anti-élites.

Mais seulement un an et demi plus tard, les vraies couleurs du Mouvement des Cinq Étoiles se voient parfaitement. Sa cote dans les sondages a chuté de façon drastique pour atteindre la moitié de ce qu’elles étaient en juin 2018. La grande majorité des travailleurs sont dégoûtés par les politiques anti-immigration et les attaques contre l’emploi, comme le montre la restructuration en cours de l’aciérie ILVA.

En politique étrangère, M5S a constamment montré son soutien à l’impérialisme américain et européen. Les rencontres du Premier ministre Conte avec le président américain Donald Trump et le dictateur égyptien Abdel Fatah Al-Sisi, ainsi que le soutien renouvelé du Premier ministre fasciste hongrois Viktor Orbán. Tous ces éléments montrent clairement que M5S poursuit les mêmes ambitions impérialistes que ses prédécesseurs.

Les conditions sociales se détériorent pour les familles de travailleurs italiens. Quinze pour cent vivent dans une situation de pauvreté relative, selon un rapport prudent publié en juin dernier par l'organisme public Istat. Le chômage reste proche de 10 pour cent et la prolifération de l’intérim dans l’économie rend le marché du travail extrêmement précaire, en particulier pour les jeunes travailleurs. Un rapport syndical de l’UIL publié en septembre dernier signale une détérioration importante des conditions de travail depuis 2017, 75 pour cent des travailleurs de l’industrie du spectacle gagnent jusqu’à 5000 euros par an.

La situation est si sombre que le président Sergio Mattarella s’est senti obligé de mettre en garde l’élite politique contre le danger d’instabilité sociale. Selon lui dû à «l’ennemi que nous devons vaincre ensemble: le manque de travail, ce travail qui est le fondement de notre République. L’emploi, quand on en a, est précaire ou sous-payé.»

C’est cet environnement socialement et politiquement répugnant qui pousse des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes Italiens à lutter. Cependant, cette vaste masse entrera inévitablement en conflit avec le mouvement des Sardines. Parce que, le rôle objectif des Sardines n’est pas de mener les travailleurs dans une lutte contre le capitalisme mondial, qui est la véritable racine du problème. Mais plutôt de maintenir le contrôle dans les limites qui conviennent à l'élite et de désarmer politiquement les travailleurs, d’empêcher leur mobilisation indépendante.

Beaucoup de participants aux manifestations rejettent véritablement un système qui détruit leur vie. La stratégie des Sardines est cependant de s’opposer à Salvini tout en restant en pleine conformité avec le programme de la DP et de ses alliés petits-bourgeois, comme Rifondazione et Ferrando. Cependant c’est la faillite politique de ces forces qui a rendu possible la montée de Salvini, et la volonté des élites dirigeantes de réhabiliter le fascisme. La question essentielle est et reste la mobilisation de la classe ouvrière indépendamment de, et contre, la social-démocratie et la pseudo-gauche pour lutter contre l'arrivée de plus en plus imminente d'un État policier.

(Article paru d’abord en anglais 25 janvier 2020)

 

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