Allemagne: le Parti de gauche soutient la conférence sur la Libye et un éventuel déploiement militaire

Par Johannes Stern
25 janvier 2020

«Engouement "général" pour les perspectives de l'impérialisme, défense acharnée de celui-ci, tendance à le farder de toutes les manières, - n'est-ce pas un signe des temps», a écrit Lénine dans son œuvre classique sur l’Impérialisme, qui analyse les forces motrices de la Première Guerre mondiale. «La proportion gigantesque du capital financier concentré dans quelques mains» sur tous les secteurs de la société et «la lutte aiguë» entre les puissances impérialistes «pour le partage du monde et la domination sur les autres pays» et «tout cela fait que les classes possédantes passent en bloc dans le camp de l'impérialisme».

Cette évaluation résume la réaction du Parti de gauche à la soi-disant Conférence de Libye qui a eu lieu à Berlin dimanche dernier. Bien que la conférence ait été une réunion de brigands impérialistes qui ont discuté de l'occupation militaire du pays riche en ressources et du partage de l'ensemble du continent sous couvert de paix, elle a été acclamée par le Parti de gauche dans les tons les plus élevés. La direction du Parti de gauche n'exclut pas non plus un éventuel déploiement de la Bundeswehr (Forces armées), qui plongerait le pays, déchiré par la guerre depuis les bombardements de l'OTAN en 2011, plus fort encore dans un gouffre abyssal.

Dimanche, alors que la conférence battait son plein, Dietmar Bartsch, chef du Parti de gauche au Bundestag (Parlement), a apporté son soutien à un éventuel déploiement militaire allemand dans l'émission télévisée Reportage de Berlin de la chaîne ARD.

Le présentateur a fait remarquer que surveiller le cessez-le-feu négocié par le gouvernement allemand impliquait «en cas de doute, les soldats allemands aussi» et a demandé: «Êtes-vous d'accord avec cela?» Bartsch a répondu: «Eh bien, c'est l’étape ultérieure. Premièrement, il faut veiller à ce que les armes ne soient plus exportées vers cette région. Ce serait déjà une étape essentielle». Dans ce cas, «les deux parties ne pourraient pas faire la guerre du tout, car même les couteaux ne sont pas fabriqués dans leurs régions.»

Bartsch a clairement indiqué à plusieurs reprises qu'en fin de compte, le Parti de gauche préconise également des moyens militaires pour stabiliser et contrôler le pays. «Si un ordre constitutionnel en Libye pouvait vraiment être réalisé, peut-être même des élections, alors ce serait une démarche où un gouvernement légitime pourrait demander un mandat à l'ONU», a-t-il dit. Pour l’instant il s’y oppose car la ministre de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer (Union chrétienne-démocrate, CDU) ou le chef du Parti vert, Robert Habeck, ont immédiatement demandé l’envoi de troupes allemandes, «bien qu’à présent elles n’aient pas été sollicitées». Pour l’instant «cette question ne se pose pas», a-t-il dit, mais «chaque chose en son temps. Et puis on pourra aussi parler de surveillance militaire».

Les principaux responsables de la politique étrangère du Parti de gauche ont exprimé des opinions similaires. Stefan Liebich, porte-parole de la politique étrangère de la faction du Bundestag, a déclaré son soutien à une opération militaire «humanitaire» au Frankfurter Allgemeine Zeitung . «S'il était possible de négocier une solution de paix durable pour la Libye sous l'égide de l'ONU, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité devraient également être prêts à garantir cela avec la présence de casques bleus [soldats de l’ONU], si la Libye la souhaite», a-t-il déclaré.

Sevim Dağdelen, membre de la commission des affaires étrangères et cheffe adjointe du Parti de gauche au Bundestag, a salué dimanche soir les progrès du gouvernement allemand sur la Libye dans le cadre du talk-show «Anne Will». En présence du ministre social-démocrate des affaires étrangères Heiko Maas, elle a déclaré: «Je critique le gouvernement fédéral là où il doit être critiqué. Mais il faut bien sûr dire une chose: quelque chose ne peut échouer que si vous avez fait quelque chose [...] L'autre solution est de ne rien faire, et le gouvernement allemand n’a pas suivi cette voie ici. Donc, nous devons dire que c'était la bonne chose à faire.» C'était «déjà un succès» que «tant de monde soit présent» lors de la conférence sur la Libye.

Lorsque Dağdelen critique le gouvernement, elle le fait d’un point de vue de droite. Un «défaut», par exemple, est que Berlin n'a pas coopéré assez étroitement avec le général Khalifa Haftar, le chef du parti militairement dominant dans la guerre civile libyenne. «Dans la politique internationale, nous ne pouvons pas choisir qui est sur place», a-t-elle dit, «nous devons accepter les réalités. Haftar est une réalité, c'est un acteur, il contrôle 70 à 80 pour cent de la Libye. Donc, si vous dites que vous ne négociez pas avec lui, vous devez demander: "Avec qui négociez-vous?"»

Sa conclusion: l'Allemagne doit finalement agir de manière encore plus agressive afin d'affirmer ses objectifs impérialistes contre les autres puissances en Libye. «Un autre défaut» est qu'à Berlin, «aucun accord n'a été conclu» pour désarmer «les troupes et milices étrangères, comme ces gangs terroristes islamistes d'Erdoğan». Il faut désormais «exercer une pression politique sur tous les pays impliqués en Libye». Le gouvernement allemand devrait «donner le bon exemple» et, par exemple, «arrêter les exportations d'armes à tous ceux qui sont impliqués dans la guerre de Libye.»

Dağdelen a préféré ne pas plaider ouvertement en faveur d'une mission militaire, mais justifier une intervention germano-européenne au nom de la «reconstruction».

«Quiconque réclame maintenant de nouvelles opérations militaires viole l'esprit de cette Déclaration de Berlin», a-t-elle déclaré. L'Europe devrait s'impliquer dans la «reconstruction» et non dans «une nouvelle opération militaire». Elle «a trouvé remarquable que les considérations ne soient abordées qu’en termes militaires».

Mais bien sûr, Dağdelen sait très bien que «l'esprit de la Déclaration de Berlin» qu'elle invoque signifie également le contrôle militaire et l'exploitation d'un pays riche en matières premières, du point de vue de l'impérialisme allemand.

«La France, l'Italie et la Russie y participent parce qu'elles ont des intérêts économiques très forts», a-t-elle déclaré. «C'est, bien sûr, le pétrole et le gaz. La Libye possède les plus grandes réserves de pétrole du continent africain et occupe la quatrième place pour le gaz. Non seulement Total en France et Eni en Italie y sont en guerre, mais la filiale allemande de BASF, Wintershall Dea, a également des enjeux de production pétrolière dans le pays. Bien sûr, il s'agit également d'une guerre par procuration pour les compagnies pétrolières.»

Il n'est pas surprenant que le Parti de gauche, après les Verts, soit maintenant également prêt à «à farder de toutes les manières» (Lénine) possibles les interventions brutales et néocoloniales. Depuis que son prédécesseur, le parti d'État stalinien SED/PDS, a réintroduit le capitalisme en Allemagne de l'Est il y a 30 ans, il a été un parti bourgeois de bout en bout, représentant non pas les intérêts des travailleurs, mais les couches supérieures de la classe moyenne et l’État capitaliste.

Dans un contexte de luttes de classe croissantes et de conflits acharnés entre les grandes puissances au sujet du partage du monde, le Parti de gauche a agi de plus en plus ouvertement comme le parti de l'impérialisme allemand ces dernières années.

Par exemple, Liebich a participé à la rédaction du livre blanc «Nouvelle puissance — Nouvelle responsabilité», qui a été publié à l'automne 2013 et a jeté les bases du retour de l'Allemagne à une politique d'agression étrangère et de grande puissance.

Dans la mise en œuvre ultérieure de cette politique au Moyen-Orient, le Parti de gauche était pleinement d'accord. Avant même le début officiel de l'effort de guerre allemand en Syrie en décembre 2015, il a soutenu l'opposition syrienne pro-impérialiste et s'est fait connaître avec des appels tels que «Syrie: la liberté a besoin d' aide» (article en anglais) ou «Sauver Koabne» Pour une intervention allemande plus agressive.

En avril 2014, plusieurs membres du Parti de gauche au Bundestag - dont Bartsch et Liebich - ont voté (article en anglais) en faveur de l'envoi d'une frégate allemande en Méditerranée. Ils sont maintenant prêts à soutenir une intervention militaire massive en Libye, qui ne serait que le prélude à la recolonisation de tout le continent.

Les travailleurs et les jeunes qui veulent lutter contre la guerre et l'impérialisme doivent en tirer les leçons politiques. Le Parti de gauche se tient de l'autre côté des barricades également sur la question de la guerre.

Comme à l'époque de Lénine et de la révolution d'octobre 1917, qui a mis fin à la Première Guerre mondiale, il n'y a qu'une seule façon d'arrêter l’évolution vers la guerre aujourd'hui: la construction d'un mouvement international anti-guerre, qui est basé sur les luttes mondiales croissantes de la classe ouvrière dirigées contre le capitalisme et prônant un programme socialiste. Ce qui est nécessaire, c'est la construction du Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste allemand) et du Comité international de la Quatrième Internationale en tant que nouveau parti de masse révolutionnaire de la classe ouvrière internationale.

(Article paru en anglais le 24 janvier 2020)

 

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