La campagne de Rebecca Long-Bailey pour la direction du Parti travailliste signale la fin du «projet Corbyn»

Par Robert Stevens
21 janvier 2020

La candidate censée être «de gauche» à la course de la direction du Parti travailliste, Rebecca-Long Bailey, a lancé sa campagne au Museum of Science and Industry de Manchester vendredi. L'événement a confirmé que quatre années sous la direction de Jeremy Corbyn n'ont rien changé de fondamental au Parti travailliste.

Non seulement le Parti travailliste continue d'être politiquement dominé par la droite blairiste, mais si Long-Bailey succède à son mentor Corbyn, elle cautionnera la politique des blairistes sur toute la ligne. L'unité avec la droite blairiste était le leitmotiv du rassemblement de campagne de Long-Bailey. Avant de monter sur scène, la députée de Salford and Eccles a été présentée par Kim Johnson, députée de Liverpool Riverside, qui a lancé pas moins de trois appels à l'unité avec la droite en seulement cinq minutes:

«Nous ne voulons plus créer de diversions; nous devons nous rassembler pour soutenir notre parti. Nous sommes un grand mouvement inclusif et nous pouvons accepter d'être en désaccord », a-t-elle déclaré. Nous devons «comprendre ce qui doit être fait pour rassembler le parti». «Quel que soit le candidat gagnant des élections [à la direction], la désunion des quatre dernières années doit être mis de côté et nous devons nous unir derrière nos valeurs en commun et partagées.»

Rebecca Long-Bailey prenant la parole à l’évènement de Manchester

Long-Bailey, une ancienne notaire de 40 ans, n'a aucun lien avec les luttes menées par la classe ouvrière. Pour dissimuler ce fait, sa garde rapprochée - dirigée par Jon Lansman du groupe pro-Corbyn Momentum - a concocté une biographie fictive qui sonne faux dès que l’intéressée prononce les mots écrits pour elle.

Long-Bailey a déclaré à l'auditoire que «c'était il y a plus de 30 ans, que je suis venue ici en tant petite fille au musée des sciences et de l'industrie».

Cette sortie au musée si extraordinaire lui a apparemment imprégné d'une profonde compréhension de l'histoire du mouvement ouvrier - «De la filature de coton du XVIIIe siècle, aux machines à vapeur victoriennes en passant par la naissance du vol, le premier ordinateur et le voyage spatial. C'était comme l'histoire du progrès humain […] L'histoire de Salford et de Manchester a été celle des chartistes, des syndicats, des Pankhurst. L'histoire de nos villes a été l'histoire de la lutte, de la solidarité, du progrès social et économique dans un voyage imparable vers le haut.»

Long-Bailey avait neuf ans ou moins lorsque cette vision des vagues du mouvement ouvrier et de la lutte pour les droits démocratiques allant des années 1830 représentée par le chartisme jusqu'aux suffragettes du 20e siècle la frappa prétendument. Elle avait précédemment évoqué sa préoccupation concernant la perte de l’emploi de son père dans le port de Salford en 1982, alors qu'elle avait deux ans.

En fait la vérité est toute autre. Lorsque Long-Bailey avait neuf ans, son père a obtenu un emploi dans une raffinerie de pétrole près d'Ellesmere Port dans le comté de Cheshire, et le reste de son enfance a été passé dans la ville prospère de Frodsham.

Mis à part cette poudre aux yeux ouvrière, la référence biographique la plus importante faite dans le discours de Long-Bailey était son affirmation que «j'ai aussi appris ma politique en mai 1997 en marchant dans la rue et en voyant littéralement des gens se promenant gaiement comme s’ils avaient de l’espoir pour leur avenir.»

Cette référence positive au gouvernement du New Labour, le Nouveau parti travailliste de Tony Blair, élu après 18 ans de règne conservateur, a été conçue pour tendre la main aux blairistes actuels et fait écho à son principal concurrent de droite, Sir Keir Starmer, qui a insisté: «Nous n’allons pas dénigrer le dernier gouvernement travailliste.»

Pendant 13 ans, Blair, puis Gordon Brown ont poursuivi les politiques de Thatcher, supervisant des niveaux record d'inégalité sociale, incarnée par le commentaire devenu célèbre du conseiller de Blair, Peter Mandelson selon lequel le Parti travailliste était «profondément à l’aise du fait que des gens puissent rouler sur l’or». Blair est méprisé pour avoir entraîné la Grande-Bretagne dans une guerre illégale en Irak responsable de la mort de plus d'un million de personnes.

Mais Long-Bailey tire un trait sur tout cela, mettant discrètement de côté les déclarations faites plus tôt dans sa carrière politique sur la façon dont elle s'était opposée à la guerre de Blair en Irak en tant qu'étudiante en politique. Que ce soit vrai ou non, l'intérêt soi-disant intense de Long-Bailey pour l'histoire politique ne l'a pas amenée à rejoindre le Parti travailliste ou à faire quoi que ce soit ayant trait à la politique. Elle a quitté l'université pour se former en tant que notaire et poursuivre une carrière juridique spécialisée dans l’immobilier et les contrats en rapport avec le Service national de santé (NHS) et n'a rejoint le Parti travailliste que «vers 2010», avant de devenir députée il y a à peine cinq ans.

Long-Bailey doit la suite de sa carrière politique à Corbyn, qui remporta la direction du parti en septembre 2015, des mois après qu’elle était devenue députée. Mais sur ce point, sa principale préoccupation est de prendre ses distances par rapport à son mentor - rejetant à plusieurs reprises les descriptions faites d'elle en tant que candidate à la «continuité» de Corbyn, ceci pour attirer les faveurs des blairistes.

Cependant, même son abnégation flagorneuse dégage une odeur de continuité avec Corbyn, dont le bilan consiste à saupoudrer ses discours de phrases de gauche pour se positionner comme un frein contre les revendications de la base pour l'expulsion de la droite blairiste, tout en s'adaptant au programme de cette dernière.

Le problème pour Long-Bailey est qu'elle tente de prendre le relais en tant que voix de la «gauche travailliste» quelques semaines seulement après l'effondrement ignominieux de l'ensemble du projet Corbyn et la victoire électorale écrasante des conservateurs de Boris Johnson. Quelques centaines d'opportunistes travaillistes invétérés et quelques jeunes naïfs de la classe moyenne pourraient être incités à chanter les louanges de Long-Bailey lors d'une réunion de lancement de campagne du parti, mais elle n'a aucune réputation politique auprès de la classe ouvrière.

Les millions de travailleurs et de jeunes qui se sont détournés du Parti travailliste en décembre après avoir compris le vrai caractère de Corbyn, ne seront guère attirés par le personnage «Corbyn-lite» de Long-Bailey. Corbyn avait au moins l'avantage de plusieurs décennies en tant que député pendant lequel il a consciencieusement proclamé sa loyale opposition aux pires crimes politiques de la droite travailliste. Long-Bailey ne peut compter que sur son sexe et quelques phrases sur une «révolution industrielle verte» pour masquer son accord essentiel avec les blairistes.

Son discours à Manchester était même rempli d'appels typiques de Blair aux électeurs «ambitieux». En réponse à une question du Financial Times sur ce qu'elle voulait dire par s’assurer les «essentiels», Long-Bailey a de nouveau désavoué Corbyn, disant que «le manifeste électoral travailliste n'a pas résonné et que nous aurions dû parler d'aspiration. […] Nous avons beaucoup parlé des politiques individuelles en matière de soins de santé, etc [...] mais nous n'avons pas associé cela à un message d'aspiration.»

Le soir suivant, Long-Bailey et les quatre autres candidats à la direction - Starmer, Emily Thornberry, Lisa Nandy et Jess Phillips, ont pris part à un débat électoral à Liverpool. Long-Bailey a souligné à nouveau que son objectif était l'unité du parti. Lorsqu'on lui a demandé comment elle comptait «unir le Parti travailliste et mettre un terme au factionnalisme», elle a répondu: «Au cours des quatre dernières années, nous n'avons pas été unis en tant que parti et les partis unis remportent les élections et les partis désunis ne le font pas […] nous devons reconnaître que le but du Parti travailliste était qu'il eut été créé pour rassembler tous les points de vue couvrant le paysage politique du centre gauche.»

Un nombre croissant de membres du Parti travailliste qui l’ont rejoint croyant que Corbyn déplacerait le parti vers la gauche maintenant désespèrent devant le naufrage auquel ils sont confrontés, avec les blairistes qui reviennent à la charge. Certains ont déjà décidé de quitter le parti ou envisagent de le faire. Si Long-Bailey devenait chef du parti, les personnes imprudentes souhaitant rester membres pourraient se voir éjectées du parti par les soins de Long-Bailey, comme témoigne sa signature aux 10 engagements proposés par le Conseil des représentants des Juifs britanniques qui stipulent que toute personne accusée d’antisémitisme, fondé sur leur opposition à la répression israélienne contre les Palestiniens, sera expulsée, ainsi que quiconque ose prendre leur défense.

Lansman sait qu'il n'y a pas d'enthousiasme populaire en faveur de Long-Bailey. Pour cette raison, il a organisé un «sondage» auprès des membres de Momentum proposant le «choix» de soutenir Long-Bailey ou personne. Seulement 7395 (18 pour cent) des 40.000 membres de Momentum ont participé au vote et Long-Bailey n'a remporté que 70 pour cent des voix. Lorsque les membres ont été invités à voter pour la colistière de Long-Bailey, Angela Rayner, en tant que leader adjointe, seulement 52 pour cent l'ont fait - avec près de la moitié s'abstenant par dégoût.

(Article paru en anglais le 20 janvier 2020)

 

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