1917 de Sam Mendes: Un pas technologique en avant, plusieurs pas idéologiques et artistiques en arrière

Par Joanne Laurier
21 janvier 2020

Réalisé par Sam Mendes; scénario de Mendes et Krysty Wilson-Cairns

1917, réalisé par le cinéaste britannique Sir Sam Mendes (Beauté américaine [American Beauty], Jarhead, Les noces rebelles [Revolutionary Road], 007: Skyfall [Skyfall]), raconte un épisode fictif se déroulant pendant la Première Guerre mondiale, vaguement inspiré des histoires racontées au réalisateur par son grand-père.

George MacKay et Dean-Charles Chapman dans 1917

Coécrit par Mendes et Krysty Wilson-Cairns, le film concerne deux jeunes soldats britanniques en mission pour stopper une attaque d'un bataillon britannique. Cette offensive tomberait dans une embuscade allemande entraînant la destruction éventuelle de l'unité.

Bien que le film montre en détail certaines des horreurs de la guerre de tranchées, il ne parvient pas à inculper les responsables du carnage et ignore le contexte sociohistorique de la guerre. Pour parler franchement, 1917 n'est pas un film antiguerre.

En fait, le film, qui traite d'un des événements titanesques des temps modernes, est largement conventionnel et intellectuellement superficiel. Acceptant pleinement les divisions et les inimitiés nationales, il ouvre la porte aux patriotismes britanniques et autres. Si 1917 est en quelque sorte un tour de force technologique, il représente idéologiquement une régression significative par rapport aux films antiguerre sur le sujet de la Première Guerre mondiale tels qu’à l’Ouest, rien de nouveau (All Quiet on the Western Front, 1930) de Lewis Milestone, La Grande Illusion (1937) de Jean Renoir et Les sentiers de la gloire (Paths of Glory, 1957) de Stanley Kubrick, ainsi que le documentaire de Peter Jackson de 2018, Pour les soldats tombés (They Shall Not Grow Old).

Le film de Mendes débute dans le nord de la France le 6 avril 1917 et se déroule sur une période de 24 heures. Deux jeunes caporaux suppléants britanniques, Tom Blake (Dean-Charles Chapman) et Will Schofield (George MacKay), reçoivent des instructions du général Erinmore (Colin Firth) concernant une mission à haut risque pour transmettre un message à un bataillon britannique qui prévoit d'attaquer les forces allemandes, que l'on croit en retraite.

Dean-Charles Chapman et George MacKay dans 1917

Les services de renseignement aériens ont appris que les Allemands ne battent pas en retraite, mais qu'ils ont seulement effectué un retrait tactique afin de prendre leur ennemi au piège. Les lignes de communication étant coupées, Tom et Will doivent remettre un message urgent au 2e bataillon du Régiment du Devonshire pour annuler leur offensive prévue. Quelque 1600 vies sont en jeu, dont celle du frère de Tom.

En passant par les tranchées britanniques parsemées de soldats ravagés et fatigués de la guerre, dont beaucoup de garçons, le duo traverse le No Man's Land, atteignant les bunkers allemands abandonnés. Un rat fait déclenche un piège, provoquant l'effondrement des tunnels, enterrant Will vivant. Sauvés par Tom, les deux hommes continuent leur voyage à travers un paysage infernal de cadavres en décomposition, de corps gonflés, d'artillerie explosée et de bâtiments bombardés. C'est une destruction d'une ampleur et d'une portée presque inimaginables.

Au cours de leur périlleuse expédition, Will, plus cynique, raconte au naïf Tom qu'il a échangé une médaille de combat qu'il a gagnée contre une bouteille de vin («Ce n'est qu'un bout d'étain ensanglanté»). Mais quand la tragédie frappe, Will devient une machine de combat imparable. Il est averti par un capitaine (Mark Strong) de «s'assurer qu'il y a des témoins», lorsqu'il délivre le message d'arrêter l'attaque, car «certains hommes veulent juste se battre.»

En considérant 1917 dans son ensemble, il convient tout d'abord de noter que si le grand-père de Mendes, le futur écrivain Alfred Hubert Mendes, a porté un message à travers un territoire dangereux en 1917 lors du massacre mutuel connu sous le nom de Bataille de Passchendaele (au cours de laquelle des centaines de milliers de soldats britanniques, français, allemands, canadiens, néo-zélandais, australiens, indiens, sud-africains et belges sont morts inutilement), le caractère «salvateur» de la mission et l'élément personnel (le désir de sauver un frère) sont entièrement inventés. Le film a dès le départ un caractère mélodramatique et manipulateur.

De plus, le titre, 1917, affiché en gros caractères dans la campagne publicitaire du film, est pompeux et même trompeur. Pour une grande partie de la population mondiale, ses éléments les plus politiquement conscients certainement, «1917» s'identifie principalement à la Révolution d'Octobre en Russie, l'événement qui, avant tout, a contribué à mettre fin à la sanglante maison de fous de la guerre impérialiste. Sans la Révolution russe et la menace de révolution ailleurs (la Révolution allemande a éclaté en novembre 1918), les différentes grandes puissances auraient poursuivi dans la mort et la dévastation, entraînant des souffrances humaines encore plus catastrophiques. Que ce soit intentionnellement ou non, le titre du film est un effort pour «récupérer» l'année 1917 pour la cause de l'honneur national, du patriotisme et de la bravoure militaire.

Si on laisse de côté la Révolution d'Octobre, le titre est disproportionné par rapport à l'histoire qu'il raconte, qui n'englobe guère même le côté purement militaire du conflit en 1917. La principale force du film est sa remarquable cinématographie (Roger Deakins), qui crée deux heures épuisantes d'images de guerre terrifiantes. Comme indiqué précédemment, le spectateur est submergé par les images et n'est pas impressionné par l'analyse historique. S'il y a de la sympathie pour les victimes britanniques, il n'y en a pas pour les victimes allemandes. Dans une scène, Will et Tom tentent de soigner un combattant allemand gravement blessé et payent chèrement leurs efforts miséricordieux. C'est un fait historique que le plus grand danger pour les soldats britanniques, en fin de compte, venait de leurs propres commandants et de l'élite dirigeante.

Jean Gabin dans La Grande Illusion (1937)

L'élan incessant et tendu du film sert à dissimuler son manque essentiel d'idées ou de critiques. Alonso Duralde, de The Wrap, a noté à juste titre que «le film a plus de succès en tant que thriller qu'en tant qu'examen réfléchi sur la guerre et de ses horreurs; Mendes semble moins intéressé par des idées plus grandes sur le cauchemar de la bataille et ses effets sur ses personnages qu'il ne l'est par la manipulation hitchcockienne du public.» Duralde compare 1917 à «des histoires comme Les sentiers de la gloire ou Gallipoli [Peter Weir, 1981] ou La Grande Illusion [de Renoir], qui utilisaient le conflit comme un moyen de discuter de l'injustice de classe ou militaire ou du dernier souffle de l'aristocratie européenne.»

Dans cette optique, il convient de rappeler les propos du réalisateur Jean Renoir dans son autobiographie: «Si un agriculteur français se retrouvait à la même table qu'un financier français, ces deux Français n'auraient rien à se dire, chacun étant indifférent aux intérêts de l'autre. Mais si un agriculteur français rencontre un agriculteur chinois, ils trouveront tout à se dire. Ce thème du rapprochement des hommes par leurs vocations et leurs intérêts communs m'a hanté toute ma vie et me hante encore. C'est le thème de La Grande Illusion et il est présent, plus ou moins, dans toutes mes œuvres.»

Le film de Mendes ne demande jamais qui est responsable de l'un des épisodes les plus barbares de l'histoire du monde, une calamité qui a fait quelque 40 millions de victimes civiles et militaires, dont environ 22 millions de morts.

En fait, le seul commentaire politique de 1917 sur la guerre vient d'un général britannique qui déclare: «La seule façon dont cette guerre prendra fin... c'est avec le dernier homme debout.» Les affirmations selon lesquelles la représentation de nombreuses atrocités fait du film une œuvre antiguerre sont fallacieuses, comme c'est le cas pour divers films contemporains sur les sujets des invasions de l'Irak et de l'Afghanistan (Démineurs [The Hurt Locker], Opération avant l’aube [Zero Dark Thirty], Lions et Agneaux [Lions for Lambs], Jarhead de Mendes, etc.)

Il est tout à fait possible de montrer l'horreur de ces conflits – en particulier lorsqu'ils affectent son «propre» camp – et d'insister encore, ou de laisser entendre, que ces conflits sont nécessaires, inévitables ou, une fois commencés, doivent être «menés à terme» dans l'intérêt national. Le traitement non critique et étroitement ciblé des «faits» immédiats de la guerre dans 1917 contribue à la placer fermement dans le camp de l'establishment probritannique.

George MacKay dans 1917

Les médias laissent entendre que Mendes et Wilson-Cairns, décrit comme «un mordu de la Première Guerre mondiale», n'étaient pas sérieux dans leur approche de la signification plus profonde et plus sérieuse des événements décrits dans 1917. Indiewire décrit Mendes, nommé Commandeur de l'Ordre le plus excellent de l'Empire britannique en 2000 et récemment fait chevalier, tout juste après avoir dirigé deux puériles extravagances de James Bond (007: Skyfall et Spectre), et Wilson-Cairns étudiant des cartes «montrant les emplacements de la ligne de front en avril 1917» sur la «table de cuisine de Londres où Mendes a perfectionné Skyfall

Indie wire continue: «Les scénaristes ont découvert où se trouvaient les villes françaises, puis ont tracé – et chronométré – la route périlleuse que les deux fantassins allaient emprunter à pied, en y ajoutant des incidents et des histoires qu'ils avaient chacun appris au fil des ans.»

Rien n'indique que Mendes et Wilson-Cairns aient mené des recherches historiques approfondies sur les processus qui ont rendu possible la situation épouvantable décrite dans 1917, et encore moins consulté les critiques de la guerre et de l'impérialisme.

S'ils l'avaient fait, ils auraient peut-être appris que tout le monde ne conçoit pas l'enfer sanglant de la Première Guerre mondiale comme un affrontement entre les «bons» Britanniques et les «mauvais» Allemands, conception vers laquelle tend le film. Comme l'a expliqué le WSWS en novembre 2018, la guerre de 1914-18 n'a pas été menée, comme le prétendaient les autorités britanniques, «pour défendre le droit des petites nations contre les déprédations de l'Allemagne.» Elle n'a pas non plus été combattue pour les justifications égoïstes et mensongères fournies par les autres belligérants, l'Allemagne, la France, l'Autriche, la Russie ou les États-Unis.

Le bombardement incessant des canons, l’insensé massacre de masse dans ce qui sera plus tard faussement appelé la «guerre pour mettre fin à toutes les guerres» ou la guerre pour «rendre le monde sûr pour la démocratie», a été mené au nom des «marchés, des profits, des ressources, des colonies et des sphères d'influence.» Le film «épique» de Mendes ne s'intéresse pas à ces questions.

(Article paru en anglais le 17 janvier 2020)

 

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