Les travailleurs des transports parisiens votent la reprise du travail

Par Alexandre Lantier
20 janvier 2020

Ce week-end, les travailleurs des transports parisiens ont voté la fin de la grève illimitée lancée le 5 décembre sur la plupart du réseau RATP. Seules les lignes 5 et 13 du métro et la ligne B du Réseau express régional restent en grève. La participation à la grève à la SNCF baisse aussi et, si les travailleurs restent déterminés à mener des actions contre la réforme des retraites et contre Macron, il semble que la plus longue grève en France depuis la grève générale de Mai 68 tire à sa fin.

Selon les travailleurs RATP interviewés par le WSWS, deux principaux facteurs ont pesé dans la décision de reprendre le travail. D’abord, ils n’avaient pas de perspective de lutte claire, après qu’ils aient été isolés par les syndicats d’autres branches (raffineries, ports, automobile) qui refusaient une grève illimitée. Ensuite, après six semaines de grève, et alors que les syndicats entament quatre mois de discussions supplémentaires sur la réforme avec Macron, les grévistes subissaient une vraie pression financière dû au niveau dérisoire des aides financières fournies par les syndicats.

Si le mouvement continuera sans doute avec des grèves ponctuelles, il est déjà temps de réfléchir aux leçons de la première lutte. Comment Macron a-t-il résisté alors que l’opinion était contre lui et que, de surcroît, des grèves et de mobilisations contre les inégalités se développaient à travers le monde? Et tes grèves des derniers mois en France se sont développées en parallèle avec une grève de dizaines de millions de travailleurs indiens, des grèves de l’automobile et des mineurs de cuivre américains, et des manifestations en Algérie, au Liban, en Irak et à travers l’Amérique latine.

Toutefois, Macron a pu compter sur une étroite collaboration avec les appareils syndicaux, qui avaient négocié sa réforme des retraites avec lui. La première tentative des travailleurs de déborder les appareils syndicaux – mais dans une lutte limitée au niveau national, et gérée par les mêmes syndicats que les travailleurs voulaient déborder – n’a pas suffi à surmonter tous les obstacles politiques devant les travailleurs.

Sylvie, une employée de la RATP, a dit: «Ce n’est pas à souhait qu’on reprend le travail. On attendait que les profs se joignent à nous, les raffineries, les grosses boîtes. Mais on avait l’impression de se sentir seuls.» Elle a ajouté, «On aurait aimé faire grève pour six mois si on pouvait. Mais financièrement on ne suit pas, sinon on aurait continué.»

Elle a observé que la CGT avait versé 250.000€ aux grévistes, soit une somme «ridicule» d’environ vingt euros par gréviste sur les six semaines de grève. Par contre, le budget total des centrales syndicales françaises, financés par les subventions qu’elles tirent de l’État et des organisations patronales avec lesquelles elles négocient l’austérité, est d’environ 4 milliards d’euros. C’est-à-dire que ces budgets servent non pas à mener la lutte des classes, mais à l’étrangler.

Franck, un conducteur de train RATP, a dit à propos des syndicats: «Ils ont réussi à faire ce qu’on ne voulait pas qu’ils fassent. Par exemple, pendant les deux semaines de vacances à Noël, on leur a dit qu’on ne voulait pas d’une trêve. Mais avant Noël ils ont appelé à une prochaine manifestation nationale le 9 janvier. Ensuite on voulait qu’ils appellent à une grève générale, même si on sait que c’est plus compliqué que ça dans le privé. J’ai été intérimaire aussi, j’ai conscience que si on fait grève on se fait remplacer. Et on a manqué de soutien dans les autres secteurs.»

Thierry, également conducteur RATP, a dit: «Les syndicats veulent donner le ‘la,’ mais les salariés veulent autre chose.» Interrogé sur le rôle des syndicats, il a critiqué la CGT et Philippe Martinez: «On ne veut pas suivre Martinez. Il dit seulement qu’on se retrouvera en février.» Il a ajouté que selon la définition légale d’un syndicat ouvrier, une organisation qui se donne ce nom doit avoir comme «objectif … la défense des droits, ainsi que des intérêts matériels et moraux» des ouvriers, condition que les centrales syndicales ne remplissent plus depuis de nombreuses années.

La volonté de lutte des travailleurs reste intacte, et ils se savent soutenus par une écrasante majorité de l’opinion hostile à Macron. Après six semaines de grève, les deux-tiers des Français sont encore favorables à la grève des transports, et une journée d’action est organisée le 24 janvier. Toutefois, il est évident d’après la communication des centrales syndicales qu’elles cherchent à stopper la grève illimitée et s’orienter vers des formes d’actions ponctuelles subordonnées à leur diktat.

Selon le communiqué d’UNSA-RATP, syndicat majoritaire, «Après 45 jours de grève, une majorité d’assemblées générales du réseau ferré a décidé de réorienter dès lundi le mouvement illimité pour s’engager sur une autre forme d’action. Tout cela en vue de reprendre des forces pour achever tous ensemble, françaises, français ce combat.» L’UNSA a appelé «conformément à la volonté des assemblées générales tenues sur le réseau ferré à poursuivre et à s’engager toutes et tous ensemble dans les mobilisations interprofessionnelles.»

Pour les bureaucrates bousculés par l’offensive des travailleurs contre Macron, tous les prétextes sont bons pour critiquer la grève et pousser à la reprise du travail. Des travailleurs de la RATP ont rapporté que dans des AG, des permanents syndicaux citaient l’irruption de grévistes le 17 dans des locaux de la CFDT pro-Macron pour critiquer la «violence» et appeler à modérer la lutte.

Martinez s’était exprimé auprès du Parisien pour la CGT en dénonçant les manifestants qui avaient fait irruption dans les locaux de la CFDT afin de critiquer le soutien de ce syndicat pour Macron. «Ces exactions ne seront jamais un mode d'expression dans une démocratie. Les échanges élèvent les débat, la violence le salit», a déclaré Martinez.

«Nous ne sommes majoritairement pas d’accord avec lui», a déclaré un salarié de la RATP. Pour l’heure, aucune preuve n’étaye solidement l’accusation que les grévistes entrés dans les locaux de la CFDT se sont comportés violemment.

L’un d’eux, Anasse Kazib, a fermement démenti les accusations du chef de la CFDT, Laurent Berger, qu’ils s’y étaient «introduits violemment». Il a dit: «Ça ne m'étonne pas de vous, le roi du mensonge, pas de chance tout est en live et il n'y a ni violence ni verbale ni physique, par contre un de vos dirigeants a déchiré la veste d'un gréviste présent. Un autre a bousculé une gréviste.»

La fin de la grève illimitée ne marque pas la fin de la lutte. De nombreux groupes de «gilets jaunes» et de grévistes déterminés à lutter subsistent, et la colère ouvrière contre Macron en France, et contre l’ordre social à l’international, continue en fait à monter.

Mais les assurances que les syndicats donnent actuellement aux grévistes afin de les pousser à reprendre le travail, selon lesquelles ils continueront à mener une lutte dure, n’ont aucune valeur. C’est la base qui a imposé la grève illimitée aux syndicats, qui craignaient d’être débordés après deux grèves qui avaient éclaté à la SNCF à l’automne. La reprise d’une lutte intransigeante des travailleurs contre les mesures d’austérité de Macron, et pour attirer des couches plus larges de la classe ouvrière à la lutte, dépendra d’une initiative des travailleurs, indépendante des syndicats.

 

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