Berlin, Londres et Paris menacent l’Iran au sujet du traité nucléaire de 2015

Par Alex Lantier
15 janvier 2020

Après l’assassinat à Bagdad du général iranien Qassem Suleimani par les États-Unis, Berlin, Londres et Paris ont publié dimanche une lettre commune frauduleuse. Ils ont dénoncé l’Iran comme une menace pour la paix et exigeant qu’il respecte le traité nucléaire de 2015 que Washington a répudié en 2018.

Cette déclaration, qui pue l’hypocrisie, sert d’avertissement au milieu du danger d’une guerre totale au Moyen-Orient. On ne peut pas arrêter la spirale des exigences, menaces, provocations et meurtres impérialistes en faisant appel à la conscience de gouvernements capitalistes comme les alliés européens de Washington. L'opposition à la guerre dans la classe ouvrière, qui s’élève main dans la main avec les grèves et les protestations sociales croissantes contre l’austérité et la répression policière, doit prendre une forme politiquement indépendante.

Dans leur lettre, les puissances européennes passent sous silence le meurtre extrajudiciaire de Suleimani en violation flagrante du droit international, les protestations de masse au Moyen-Orient contre son assassinat et les trois décennies de guerres américano-européennes au Moyen-Orient depuis la guerre du Golfe en Irak en 1991. Ces guerres ont tué ou blessé des millions de personnes et ont transformé des dizaines de millions de personnes en réfugiés.

Au lieu de cela, ils dénoncent l’Iran pour avoir «déstabilisé» le Moyen-Orient. Ils écrivent: «Les événements récents ont mis en évidence le rôle déstabilisateur de l’Iran dans la région, notamment par l’intermédiaire du corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) et de la force Al-Qods. Notre engagement en faveur de la sécurité de nos alliés et partenaires dans la région est inébranlable. Nous devons répondre – par la diplomatie et de manière significative – aux préoccupations communes concernant les activités régionales déstabilisatrices de l’Iran, y compris celles liées à ses programmes de missiles.»

Après le meurtre de Souleimani, le régime iranien a annoncé qu’il augmenterait le nombre de centrifugeuses qu’il utilise pour enrichir l’uranium. Il n’a cependant pas pris de mesures manifestes pour construire des armes nucléaires. Il n’a pas expulsé non plus les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) présents en Iran ni a-t-il répudié le Traité de non-prolifération nucléaire qu’il a signé.

Néanmoins, la lettre de Berlin, Londres et Paris dépeint l’Iran comme une menace nucléaire, tout en exprimant simplement le «regret» que Washington ait mis au rebut le traité de 2015. Elle affirme que le traité «joue un rôle clé» pour empêcher Téhéran d’obtenir des armes nucléaires. Il exige de l’Iran «d’annuler toutes les mesures incompatibles avec le traité; nous appelons l’Iran à s’abstenir de toute nouvelle action violente ou de prolifération; et nous restons prêts à nous engager avec l’Iran afin de préserver la stabilité de la région.»

Cette lettre est une fraude politique. Les ministres des affaires étrangères de l’UE ont tenu un sommet d’urgence sur le Moyen-Orient vendredi à Bruxelles. Dans le sommet, ils ont fait des déclarations officieuses qui contredisent directement les arguments de la lettre publiée deux jours plus tard par Berlin, Londres et Paris. Les fonctionnaires de l’UE savent que, dans le conflit avec Téhéran que Washington a orchestré depuis que Trump a rejeté l’accord nucléaire de 2015, ce n’est pas Téhéran qui cherche l’escalade.

Un «haut diplomate de l’UE» a déclaré à Reuters que l’Iran vise à calmer la crise: «Le désir de l’Iran d’empêcher l’escalade de la crise nous a fait gagner du temps, cela a pour effet de refroidir un peu la situation.»

Un autre «diplomate de l’UE» a déclaré que les armes nucléaires iraniennes ne représentaient pas un danger imminent. Il a dit: «L’Iran n’a pas fixé d’objectifs et n’a établi de délais en ce qui concerne les cibles d’enrichissement de l’uranium, ce qui nous laisse du temps.»

Enfin, un diplomate français a déclaré sous le couvert de l’anonymat que Paris est au moins aussi inquiet au sujet des États-Unis que des actions iraniennes. Il a dit: «Nous devons coordonner et maximiser l’effet que chacun a en essayant de désamorcer ce que font les Iraniens, mais c’est la même chose pour les Américains.»

Autrement dit, les affirmations européennes selon lesquelles l’Iran déstabiliserait le Moyen-Orient et que l’urgence serait de faire face au programme d’armes nucléaires de l’Iran sont un tissu de mensonges. On doit se demander pourquoi les responsables européens émettent des dénonciations vides de sens sur l’Iran qu’ils savent être faux. Pourtant, pourquoi gardent-ils le silence sur le risque de guerre que représente Washington, la puissance nucléaire la plus lourdement armée du monde?

Ce ne sont pas des liens d’amitié indéfectibles qui lient les puissances européennes à la propagande de Washington sur l’Iran. En fait, le Moyen-Orient est le théâtre d’un conflit croissant entre Washington et ses «alliés» européens depuis que la dissolution de l’Union soviétique par le régime stalinien en 1991 les a privés d’un ennemi commun. Les puissances européennes ont rejoint les guerres américaines en Irak, en Afghanistan, en Libye et en Syrie lorsque cela servait leurs intérêts impérialistes. Mais, elles se sont heurtées à Washington à propos des sanctions de l’après-guerre du Golfe contre l’Irak, de l’invasion illégale de l’Irak par les États-Unis en 2003, et maintenant des sanctions américaines contre l’Iran.

Ces conflits inter-impérialistes ne s’apaisent pas, mais s’intensifient. Berlin et Paris ont réagi aux déclarations de Brexit et de l’actuel président américain selon lesquelles l’alliance de l’OTAN est obsolète en s’orientant vers la construction d’une armée européenne indépendante de Washington. Tant Washington que l’UE ont imposé de multiples tarifs de guerre commerciale de plusieurs milliards de dollars contre leurs entreprises respectives. Aujourd’hui, alors même que les responsables de l’UE récitent une propagande de guerre mensongère contre l’Iran, le danger d’un conflit ouvert entre l’UE et Washington s’accroît.

La supériorité militaire et les menaces économiques des États-Unis jouent sans aucun doute un rôle important dans l’alignement de l’Europe. Mais elles ne suffisent pas à expliquer leur décision, pour l’instant du moins, d’avaliser les accusations américaines contre l’Iran. Derrière ces développements se cachent de profonds changements dans les relations de classe — avant tout, la peur et la haine de l’élite dirigeante à l’égard du mouvement international émergent de la classe ouvrière.

On doit se rappeler qu’en 2003, les responsables européens ont défié Washington, réfutant publiquement les mensonges américains sur les «armes de destruction massive» irakiennes que Washington utilisait pour justifier une invasion préparée avec soin et illégale de l’Irak. Le Premier ministre français de droite, Dominique de Villepin, a déclaré publiquement l’opposition de son gouvernement à cette politique aux Nations Unies.

En appelant à «l’unité» au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, M. Villepin a déclaré «Dans ce temple des Nations Unies, nous sommes les gardiens d'un idéal, nous sommes les gardiens d'une conscience. La lourde responsabilité et l'immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix. Et c'est un vieux pays, la France, d'un vieux continent comme le mien, l'Europe, qui vous le dit aujourd'hui, qui a connu les guerres, l'occupation, la barbarie. Un pays qui n'oublie pas et qui sait tout ce qu'il doit aux combattants de la liberté venus d'Amérique et d'ailleurs. Et qui pourtant n'a cessé de se tenir debout face à l'Histoire et devant les hommes.»

On n’a nullement besoin d’être un partisan du gouvernement de Villepin, de ses politiques d’austérité et de ses guerres en Côte d’Ivoire et dans d’autres anciennes colonies françaises. Mais, entre Villepin et aujourd’hui, on peut reconnaître qu’un profond changement s’est produit dans la bourgeoisie européenne. En 2003, malgré son hypocrisie indubitable, Villepin pouvait justifier l’opposition à l’agression américaine par référence à l’opposition populaire, historiquement enracinée dans la classe ouvrière, à la guerre; à la barbarie fasciste; et à la collaboration de la bourgeoisie avec l’occupation nazie de la France.

Aujourd’hui, le président Emmanuel Macron adopte une ligne différente. Une résurgence mondiale des grèves et des manifestations s’étend sur tous les continents — des Gilets jaunes et des grèves de masse contre la réduction des retraites en France à la grève générale en Inde; les protestations antigouvernementales de masse en Algérie et en Irak; et aussi les grèves de l’année dernière des travailleurs de l’automobile et des enseignants américains. En 2018, Macron lançait des attaques contre les Gilets jaunes — la plus grande vague d’arrestations massives en France depuis l’Occupation. Dans la même période, il a salué Philippe Pétain, le chef fasciste de la collaboration avec l’occupation nazie, comme un «grand soldat».

Ces politiques soulignent que le capitalisme européen est dans une impasse historique. Il est vicieusement hostile à l’opposition de masse à une guerre des États-Unis contre l’Iran. Sa principale préoccupation n’est pas le risque de guerre, mais l’opposition écrasante qui vient d’en bas. C’est inutile d’appeler Macron ou ses collègues de Berlin et de Londres à mettre fin à la guerre ou à l’austérité. Alors que les appels se multiplient pour que les grévistes fassent tomber le gouvernement de Macron, c’est essentiel de transformer le mouvement émergent contre Macron en un mouvement de la classe ouvrière international, socialiste et contre la guerre.

(Article paru d’abord en anglais le 14 janvier 2020)

 

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