L'ex-ministre australien des affaires étrangères demande la libération de Julian Assange pour arrêter les dommages causés à l'alliance américaine

Par Mike Head
6 janvier 2020

Dans une intervention révélatrice, l’ancien ministre des affaires étrangères, Bob Carr, a exhorté le gouvernement australien à demander à l’Administration Trump d’abandonner sa procédure d’extradition contre le fondateur de WikiLeaks emprisonné, Julian Assange. Toutefois, Carr l’a fait par crainte d’éroder davantage le soutien de l’opinion publique à l’alliance militaire et des services de renseignement américains.

L’appel de Bob Carr, publié le 4 janvier dans une colonne d’opinion dans le journal «The Sydney Morning Herald», est exprimé dans un langage des plus déférents. Canberra est un «bon allié» de Washington, souligne-t-il. Il commente: «jusqu’à l’excès vertigineux — envoyer un navire de guerre dans le Golfe, risquer un échange de coups de feu avec l’Iran. Nous avons envoyé des entraîneurs et des avions en Irak et en Syrie. Nous hébergeons deux bases de communication qui font probablement du territoire australien une cible nucléaire…»

«Tout compte fait, nous avons droit à une modeste requête: que dans l’esprit dans lequel Barack Obama a gracié Chelsea Manning, et étant donné l’objection du président Trump aux “guerres sans fin” dans les sables du désert, il serait préférable que l’extradition d’Assange soit discrètement abandonnée.»

La déclaration de Carr est, tout d’abord, un symptôme de l’alarme au sein de la classe dirigeante au sujet de la demande populaire croissante pour la liberté d’Assange, tant en Australie qu’à l’échelle internationale. Partisan de longue date de l’alliance américaine, il avertit spécifiquement que le traitement réservé à Assange mine dangereusement le soutien dont cette alliance bénéficie. Il fait référence à un sondage de l’Institut Lowy, un groupe de réflexion pro-américain. Ce dernier montre que le soutien à l’alliance est «tombé de 78 à 66 pour cent. En outre, seulement 25 pour cent des Australiens ont confiance dans le président américain». Chez les Australiens de moins de 29 ans, il était presque inexistant.»

Carr s’inquiète de l’affirmation pure et simple par Washington de son droit d’extrader n’importe quel journaliste, n’importe où dans le monde. «Si la demande américaine réussit, cette portée extraterritoriale sera matérialisée en 2020 quand on verra Assange enchaîné, escorté à travers un aérodrome britannique vers un avion de la CIA pour aller en Virginie.»

Carr, qui a été ministre des affaires étrangères dans le dernier gouvernement travailliste, de mars 2012 jusqu’à sa défaite écrasante en septembre 2013, explique que le danger est qu’Assange soit fait transformer en «martyr» tout comme Daniel Ellsberg, qui a divulgué les documents du Pentagone en 1971. Ces documents ont révélé les mensonges et les crimes de guerre commis par les administrations américaines successives lors de la guerre du Vietnam, et ont finalement conduit à la crise politique qui a forcé la démission du président Richard Nixon.

«Comment mieux semer l’aigreur au sujet de l’alliance que de mener un procès d’un an devant les tribunaux britanniques contre ce franc-tireur australien, suivi d’une bataille devant les tribunaux américains, avec des médias libéraux qui le définissent comme une question de liberté, le transmuant en un second Daniel Elsberg [sic]», écrit Carr.

La peine d’Assange pour le prétendu non-respect de sa liberté sous-caution est maintenant terminée. Il s’est fait condamner parce que l’Équateur l’avait offert l’asile politique en 2012 pour éviter l’extradition vers la Suède et la probable restitution aux États-Unis. Malgré cela, il reste incarcéré dans la prison de Belmarsh, notoirement brutale, à Londres. Il est maintenu à l’isolement et sous sédatifs. Les médecins du monde entier et le rapporteur de l’ONU sur la torture, Nils Melzer, ont condamné ce traitement comme une torture psychologique et une menace pour sa vie.

Comme Ellsberg, Assange est accusé en vertu de la loi américaine sur l’espionnage, qui pourrait le faire enfermer à vie, sinon le faire condamner à mort. Ellsberg a finalement échappé à l’emprisonnement lorsqu’un juge fédéral a déclaré un non-lieu en raison de l’écoute illégale de ses dossiers médicaux par l’Administration Nixon.

Chelsea Manning, la jeune militaire américaine condamnée pour avoir donné à WikiLeaks des dizaines de milliers de dossiers accablants documentant les crimes de guerre américains en Afghanistan et en Irak et les interventions antidémocratiques dans le monde, est également de retour derrière les barreaux. Contrairement à la déclaration de Carr, l’Administration d’Obama ne lui a pas accordé son pardon après l’avoir emprisonnée dans des prisons militaires pendant sept ans, mais a seulement commué sa peine. Cela lui a laissé la possibilité d’être à nouveau emprisonnée — maintenant indéfiniment — pour essayer de la contraindre à témoigner contre Assange.

La chronique médiatique de Carr est d’autant plus extraordinaire qu’elle est le fruit d’un revirement politique. En tant que ministre des affaires étrangères, Carr a refusé à maintes reprises de défendre Assange. En fait, il a joué un rôle essentiel dans l’aide apportée à la persécution d’Assange par le gouvernement minoritaire travailliste de Julia Gillard, soutenu par les Verts.

Le gouvernement de Gillard a été le premier à refuser de tous les gouvernements australiens, au cours de la dernière décennie, à exercer ses pouvoirs juridiques et diplomatiques pour intervenir en faveur d’Assange, en tant que citoyen australien. Gillard a déclaré publiquement que les révélations de WikiLeaks étaient «illégales» et a lancé une enquête infructueuse pour inculper Assange en vertu des lois australiennes sur l’espionnage draconien et les secrets officiels.

Gillard se trouvait installé dans ses fonctions à la mi-2010 à la suite de l’expulsion de l’ancien premier ministre, Kevin Rudd, par un coup d’État en coulisse. Plus tard, des documents publiés par WikiLeaks ont permis d’identifier de manière centrale des dirigeants du Parti travailliste et des syndicats comme étant des «sources protégées» de l’ambassade américaine à Canberra. Rudd n’avait aucune différence avec l’alliance américaine, mais il avait suggéré que les États-Unis fassent une certaine place à la montée en puissance de la Chine.

Comme tous ses collègues ministres, Carr a faussement nié toute connaissance du grand jury américain établi par l’Administration Obama pour poursuivre les accusations d’espionnage contre Assange en vertu de la Loi sur l’espionnage. Il a préféré adhérer à la ligne des gouvernements américain et britannique selon laquelle Assange ne risquait l’extradition vers la Suède que pour être interrogé sur des allégations d’agression sexuelle inventées de toutes pièces.

«En tant que ministre des affaires étrangères, j’ai expliqué que le différend entre la Suède et Assange était une affaire dans laquelle Canberra n’avait pas qualité pour agir.» Carr écrit dans une tentative de justifier la complicité des travaillistes. «Ses partisans n’ont pas aimé entendre ça.»

Assange s’est fait sortir de force de son asile à l’intérieur de l’ambassade de l’Équateur à Londres en avril dernier. Jusqu’à ce moment, tous les gouvernements australiens ont insisté sur le fait qu’ils n’avaient «aucune preuve» des tentatives américaines d’extradition du citoyen australien. En réalité, dès 2012 — lorsque Carr était en poste — des communicagtions diplomatiques (câbles) déclassifiés ont révélé que les responsables de l’ambassade australienne à Washington avaient informé en détail le gouvernement Gillard des plans des États-Unis pour poursuivre Assange. On a seulement pu obtenir ces câbles en vertu des lois sur la liberté de l’information.

Le Parti travailliste, qui a engagé l’Australie dans le «pivote vers l’Asie» des États Unis contre la Chine et qui a étendu l’accès militaire américain à travers le pays sous Gillard, n’a jamais cessé d’être hostile à WikiLeaks.

Qu’est-ce qui explique alors la volte-face de Carr? Cela ne peut être compris que dans le contexte de l’approfondissement du mouvement contre le militarisme américain ainsi que des soulèvements de masse qui ont éclaté à l’échelle mondiale. Ces révoltes ont visé les inégalités sociales criantes, les attaques contre les conditions de la classe ouvrière, la corruption des entreprises, les régimes autoritaires et les catastrophes environnementales produites par le système de profit capitaliste.

L’appui croissant à Assange est un aspect clé de ce mécontentement bouillonnant. Dans la perspective de son procès pour extradition en février, des manifestations exigeant sa libération se font jour dans de nombreuses régions d’Australie. Et, on trouve un soutien de plus en plus fort pour la campagne lancée par le WSWS pour mobiliser l’opposition de la classe ouvrière dans le monde entier.

Un autre indicateur de l’inquiétude des milieux dirigeants est venu avec l’appel lancé vendredi par le président du Mexique Andres Manuel Lopez Obrador pour qu’Assange soit libéré de la prison de Londres. Il a demandé de mettre fin à la «torture» d’Assange en détention (voir: «Le président mexicain appelle à la liberté de Julian Assange»).

Lors de rassemblements et de réunions publiques au cours des 18 derniers mois, le Parti de l’égalité socialiste (SEP) a demandé au gouvernement australien d’intervenir diplomatiquement et légalement pour obtenir la libération d’Assange. On a demandé qu’il garantisse son droit de retourner en Australie avec une garantie de protection contre l’extradition vers les États-Unis.

On ne doit cependant pas avoir des illusions dans l’establishment politique et médiatique australien. Du gouvernement de Gillard jusqu’à l’actuel gouvernement de coalition libérale-nationale de Scott Morrison, ils sont tous directement responsables et coupables de l’incarcération d’Assange.

C’est pourquoi tout dépend de s’orienter vers la classe ouvrière et vers les jeunes. Cette lutte doit faire partie d’une lutte pour renverser le système de profit et son imposition de l'austérité, sa répression policière et ses guerres. La défense de la liberté d’expression et de tous les droits démocratiques fondamentaux est entièrement liée à la lutte contre le capitalisme, c’est-à-dire pour le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 4 janvier 2020)

 

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