Mobilisations de masse en France contre la réforme des retraites par Macron

Par nos reporters
18 décembre 2019

Face au refus mercredi dernier du premier ministre Édouard Philippe de modifier la réforme des retraites, une troisième mobilisation de masse, plus grande que les précédentes, s’est organisée dans des villes à travers la France. Presque 2 millions de grévistes et de jeunes selon les syndicats, plus de 600.000 selon une estimation peu crédible de la police, ont manifesté contre Macron. Le refus des négociations syndicales avec un gouvernement corrompu au service des riches et la nécessité de faire chuter Macron dominait de plus en plus les propos des grévistes.

Les syndicats sont invités à Matignon aujourd’hui pour trouver une porte de sortie, et ainsi trahir la grève menée depuis le 5 décembre par des centaines de milliers de travailleurs. En fait il n’y a rien à négocier avec un gouvernement qui a réaffirmé, par la voix de Philippe à l’Assemblée nationale hier, sa «détermination totale» à imposer la réforme. Après avoir envoyé pendant un an les forces de l’ordre lourdement armées tabasser les «gilets jaunes», il veut simplement écraser l’opposition de la majorité des Français à sa réforme avec des matraques de CRS.

Les travailleurs par contre sont portés par une vague de fond non pas à l’intérieur de la seule France, mais autour du monde, avec des mouvements en Algérie, en Irak, au Liban, au Chili et les grèves dans l’automobile et des enseignants aux États-Unis. L’émergence d’une épreuve de force directe entre la classe ouvrière et Macron, appuyé par les marchés financiers internationaux, souligne le caractère révolutionnaire de tous ces conflits qui montent à travers le monde.

Les manifestants place de la République, à Paris

La CGT a annoncé 1,8 million de manifestants, grévistes, retraités et et jeunes confondus, à travers la France. A Paris, un cortège massif rassemblait 350.000 manifestants selon les syndicats. Les syndicats ont annoncé 200.000 manifestants à Marseille, 120.000 à Toulouse, 60.000 à Bordeaux, 40.000 à Lyon; plus de 30.000 à Lille, Rouen, Le Havre, Nantes, et Grenoble; et plus de 15.000 à Montpellier, Amiens, Brest, Rennes, Perpignan, Clermont-Ferrand, Limoges, Tours, et Nancy.

Dans l'éducation nationale et à la SNCF, la mobilisation était en forte hausse pour cette troisième journée de manifestation avec un tiers de cheminots grévistes annoncés, contre 11 pour cent lundi. Ce taux est monté à 75,8 pour cent chez les conducteurs contre 61 pour cent la veille. A la SNCF ainsi qu’aux transports parisiens et marseillais, plus de la moitié des services n’étaient pas assurés. Selon le ministère de l'Education nationale, le taux de grévistes était de 25,05 pour cent dans le primaire et de 23,32 pour cent dans le secondaire, contre 50 et 60 pour cent selon les syndicats.

Le lycée Turgot bloqué à Paris par des lycéens solidaires de la grève

La CGT de RTE, gestionnaire du réseau électrique, assume avoir coupé l'électricité en Gironde ainsi qu'à Lyon et Villeurbanne, privant 90.000 foyers d'électricité pendant parfois plus d'une heure.

Comme le 5 décembre, les forces de l’ordre ont attaqué les manifestants dans plusieurs villes. Sur Paris, la police a effectué 2.422 contrôle préventifs pour 11 interpellations. Les CRS ont nassé de près des manifestants à Paris, et des affrontements ont éclaté en fin d'après-midi place de la Nation, faisant de nombreux blessés. A Nantes, la tension est montée entre les manifestants et les forces de l'ordre, qui auraient scindé en deux le cortège des manifestants en tirant des quantités massives de gaz lacrymogène.

A Paris, Laurent, un fonctionnaire gréviste, a dit au WSWS qu’il fallait renverser le gouvernement: «Macron a été mis en place par les financiers, il a été élu par défaut comme beaucoup de présidents depuis des décennies. Je suis pour la destitution de Macron, le renversement de Macron.» Il s’est déclaré partisan de «la révolution paisible, mais la révolution quand même.»

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Quand le WSWS a évoqué la perspective de bâtir des comités d’action indépendants des syndicats pour mener la lutte contre Macron, Laurent a répondu: «Il y a des leaders dans nos syndicats, je ne vais pas les mettre tous dans le même panier, mais ils travaillent pour leur étiquette et pour leur vie personnelle. Il y en a qui négocient un peu trop mal avec ceux qui nous gouvernent.»

Il a aussi souligné sa colère face aux violences policières contre les manifestants: «Ils n’attendent même pas que les gens fassent des dégradations. Ils vous gazent, ils vous poussent, ils vous insultent, ils vous ridiculisent, ils vous bloquent le chemin. C’est vraiment hallucinant, il faut voir ce que c’est que la répression policière. J’invite les gens qui ne viennent pas aux manifestations à venir juste regarder comment ils se comportent avec les manifestants. … Il y a les blessés, les éborgnés, les mains arrachées, les morts. Je me dis: on est en France en 2019?»

Laurent et Laurence

Laurent a également indiqué sa solidarité avec les manifestations politiques de masse qui se déroulent à travers le monde, et notamment à Hong Kong. Il a expliqué, «C’est la finance qui tient tout ça, et c’est cela qu’il faut changer.»

A Marseille, Danielle, qui est retraitée après avoir travaillé 40 ans dans le milieu hospitalier, a indiqué son manque total de confiance en les négociations entre Macron et les syndicats. Elle a dit, «Ils vont peut être céder sur certaines choses qu'ils avaient déjà décidé à l'avance, où ils attendaient de voir ce qui allait se passer avec les manifestations. Mais les deux, trois points qu'ils changeront ne seront pas des points fondamentaux. Je ne suis pas d'accord avec les syndicats et en particulier la CFDT», qui soutient le gros des réformes des retraites voulues par Macron.

Elle a ajouté qu’avec Macron «il ne peut pas y avoir de négociation, on n'en est plus là. ... Cette réforme et le calcul des points c'est une catastrophe. C'est tellement flou, on ne sait pas comment on va être mangés.» Sur les luttes ouvrières à travers le monde, elle a dit: «On voit que cela pète dans tous les coins et c'est très bien. ... C'est tout le système capitaliste qu'il faut renverser.»

Le chef de la CFDT, Laurent Berger, a été à peine 30 minutes à la manifestation à Paris avant de partir. Ceci a provoqué des comparaisons dans les médias à 1995, quand les grévistes ont retourné la voiture de Nicole Notat, qui dirigeait la CFDT, en colère contre son soutien pour les réformes.

Ceci souligne le gouffre qui sépare les travailleurs des syndicats et de leurs défenseurs politiques, tels que La France insoumise et le Nouveau parti anticapitaliste. Ceux-ci s’alignent sur la CGT, qui critique la réforme tout en négociant en sous-marin avec le gouvernement. Pour faire chuter le gouvernement Macron et l'aristocratie financière internationale, il faut créer des organisations indépendantes des syndicats, des comités d'action de grévistes et de manifestants, visant à construire un mouvement international visant à transférer le pouvoir aux travailleurs.

Aurélien

Aurélien, un étudiant à Paris, a dit au WSWS que cette grève est «la culmination de plusieurs grèves et manifestations ces deux dèrnières années en France. Depuis l’élection de Macron, on fait face à une politique très néolibérale qui augmente les inégalités. ... Les gens sont très en colère, le mouvement des ‘gilets jaunes’ l’année dernière s’est développé énormément, et les grèves en sont la conclusion logique.»

Delphine, qui travaille dans le secteur associatif est venue sur Marseille. Elle a indiqué au WSWS que «Le secteur associatif est particulièrement touché, il y a beaucoup de contrats courts avec beaucoup de femmes, qui sont les grandes oubliées. On vit des subventions de l'État, qui les baisse systématiquement. Cette réforme est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.»

Interrogée sur l’argument du gouvernement que sa réforme bénéficierait aux femmes en réduisant les inégalités homme-femme, Delphine a répondu: «Non, puisque l’on ne parle pas du temps partiel subi, ni de la question des carrières hachées.» Elle a ajouté que la promesse d’une retraite minimale à «1.000 euros, c’est à peine au-dessus du seuil de pauvreté, donc ce n’est pas une avancée.»

 

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