La crise de destitution et ses conséquences politiques

Par Andre Damon
13 décembre 2019

Mardi, les démocrates du Congrès ont publié deux articles de destitution contre le président américain Donald Trump, centrés sur les allégations selon lesquelles le président aurait «compromis la sécurité nationale des États-Unis».

Le fasciste à la Maison-Blanche est mis en accusation non pas pour avoir arraché des milliers d’enfants immigrés aux mains de leurs parents; persécuté les dissidents politiques Julian Assange et Chelsea Manning; ou dirigé un appareil mondial de meurtre extrajudiciaire. Au contraire; la destitution est due au fait que Trump n’a pas poursuivi avec suffisamment de vigueur le conflit avec la Russie.

President Trump at the Israeli American Council National Summit [Credit: White House]

Le document soutient que le président américain a «trahi la nation» en retardant «l’octroi de 391 millions de dollars des fonds publics américains que le Congrès avait affectés… dans le but de fournir une assistance militaire vitale à l’Ukraine en matière de sécurité pour s’opposer à l’agression russe».

C’est la première fois – à l’exception peut-être des événements sombres et obscurs entourant l’assassinat de John F. Kennedy – que la CIA et les services de renseignement cherchent à destituer un président en exercice.

La campagne de destitution et la campagne anti-Russie qui l’a précédée ont été le théâtre d’une intervention radicale de la CIA et du FBI dans la politique intérieure. L’enquête de destitution a elle-même été déclenchée par un agent de la CIA travaillant à la Maison-Blanche. De plus, un rapport récemment publié montre que le FBI a justifié l’écoute électronique d’un ancien assistant de Trump en citant un changement de politique en Ukraine dans la plate-forme du Parti républicain.

Les impulsions antidémocratiques à l’origine de la campagne de destitution se résument dans les commentaires du vétéran va-t-en-guerre Thomas Friedman. Il a écrit mercredi dans le New York Times: «D’une manière générale, je pense que les présidents devraient être élus et destitués par les électeurs lors des élections. Mais quand j’entends les défenseurs de Trump crier: “La destitution renverse la volonté du peuple”, je dis: “Vraiment? Qu’est-ce que vous pensez que Trump faisait en Ukraine?” Il minait la volonté du peuple en complotant pour utiliser nos impôts pour assommer son adversaire le plus redouté lors des prochaines élections, plutôt que de faire confiance aux électeurs pour faire cela».

La vraie plainte de Friedman n’est pas que Trump minait «la volonté du peuple», mais qu’il minait ce que les factions dominantes des agences de renseignement considèrent comme les impératifs géostratégiques de la classe dirigeante américaine.

Nonobstant tous les discours des démocrates sur la «corruption», l’«obstruction à la justice», la «corruption» et l«extorsion mafieuse», les véritables raisons de la destitution sont révélées au grand jour: des conflits sur la meilleure façon de mener les politiques prédatrices de l’impérialisme américain.

Tant la présidence Trump que la campagne de destitution des démocrates sont des manifestations différentes de la crise profonde et insoluble de la démocratie américaine. Trump a menacé de transformer la lutte pour la destitution en une «guerre civile». Cela implique qu’il pourrait faire appel à ses partisans armés d’extrême droite pour le défendre contre ce qu’il a appelé un «coup d’État de l’État profond».

La campagne des démocrates contre l’«ingérence étrangère» qui a encadré la campagne de destitution a servi de cadre à l’imposition de mesures de censure interne. Les agences de renseignements et les représentants des deux partis ont recruté Google, Facebook et Twitter pour rétrograder et censurer les publications, pages et groupes de gauche, antiguerre et socialistes.

Mais même si Trump et ses opposants démocrates se dénoncent frénétiquement l’un l’autre comme des traîtres et exigent des poursuites mutuelles, une remarquable unité bipartite s’est en même temps dégagée sur les questions fondamentales auxquelles l’impérialisme américain fait face.

C’est ce qu’on a pu constater cette semaine avec l’annonce rapide, par les démocrates du Congrès, d’accords sur deux textes législatifs majeurs: l’accord commercial Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) contre la Chine, et l’adoption du plus gros budget militaire de l’histoire des États-Unis.

Une écrasante majorité de la Chambre des représentants a adopté le budget militaire avant-hier. Ce budget établit une nouvelle branche des forces armées américaines, la Force spatiale, tout en renforçant les sanctions contre la Russie, la Chine, la Turquie et la Corée du Nord.

«Toutes nos priorités ont été prises en compte dans la version finale du NDAA (la loi sur l'autorisation de la défense nationale)», s’est réjoui Trump, soulignant en particulier l’abandon du langage qui empêchait l’utilisation des fonds du Pentagone pour la répression de masse en matière d’immigration. Dans un contexte d’inégalité sociale croissante, toutes les fractions de l’élite dirigeante américaine se consacrent à la guerre à l’étranger et aux attaques contre les droits démocratiques au pays.

La crise politique à Washington se déroule dans le cadre de l’irruption mondiale de la lutte des classes et l’aggravation de la crise de l’impérialisme américain.

Au cours des six derniers mois, la lutte des classes a connu une irruption sans précédent dans le monde entier. Des manifestations massives contre l’inégalité ont éclaté au Chili, à Porto Rico, au Liban et en Irak. Les travailleurs de l’automobile se sont mis en grève au Mexique et aux États-Unis, tandis qu’une grande partie du métro de Paris reste fermée en raison d’une vague de grève dans toute la France. Un récent numéro du magazine Time, intitulé «Comment les élites américaines ont perdu leur emprise», note avec inquiétude l’audience croissante pour le socialisme à travers le pays.

Tout aussi importante est la série de revers essuyés par l’impérialisme américain dans ses efforts, à la suite de la dissolution de l’URSS, visant à préserver son hégémonie mondiale par la violence militaire.

En 2003, lorsque les États-Unis ont envahi l’Irak, le World Socialist Web Site notait: «Quel que soit le résultat du stade initial du conflit qui a commencé, l'impérialisme américain a pris un rendez-vous avec le désastre. Il ne peut conquérir le monde. Il ne peut réimposer des chaînes coloniales aux masses du Moyen-Orient. Il ne trouvera pas dans la guerre une solution viable à ses maladies internes. Au contraire, les difficultés imprévues et la résistance montante engendrées par la guerre vont intensifier toutes les contradictions internes de la société américaine.» (WSWS, David North, 21 mars 2003)

Plus de quinze ans plus tard, les guerres en Irak et en Afghanistan sont universellement considérées comme des débâcles. Les opérations de changement de régime soutenues par les États-Unis en Syrie et en Libye n’ont produit que des bains de sang. Et le coup d’État de 2014 soutenu par les États-Unis sur l’Ukraine, qui avait commencé comme un effort pour faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN, n’a pas réussi à atteindre ses objectifs fondamentaux.

Dans ce contexte, la revue Foreign Affairs a noté qu’il n’est «pas surprenant» que «l’Ukraine soit au centre de cette tempête».

«Au cours du dernier quart de siècle, tous les efforts des États-Unis pour imposer leur hégémonie sur le continent eurasien ont échoué sur les écueils de l’Ukraine. Car c’est en Ukraine que la déconnexion entre les illusions triomphalistes de la fin de l’histoire et les réalités actuelles de la concurrence des grandes puissances peut être vue dans sa forme la plus dure.»

Mais face à cette énorme série de revers et de débâcles, l’impérialisme américain essaie de les outrepasser en remplaçant la «guerre contre le terrorisme» par la préparation du «conflit entre grandes puissances».

Les crises insolubles du capitalisme américain génèrent de profonds conflits au sein de la classe dirigeante. Cependant, aucune question démocratique n’est défendue dans le conflit de factions à Washington. Ceux qui soutiennent l’opération démocrate de destitution dans l’espoir que l’élimination de Trump pour ces raisons puisse avoir un résultat progressiste quelconque ignorent tout ce que les démocrates et leurs alliés de la CIA ont fait et dit.

La lutte contre l’administration Trump est inséparable de la lutte contre le système capitaliste et les complots de guerre des deux partis. Elle doit être menée en totale indépendance du Parti démocrate et en opposition à lui.

La base sociale objective de la lutte contre l’administration Trump est l’irruption mondiale des luttes de la classe ouvrière. La vague croissante de grèves et de protestations de la classe ouvrière, si elle est unie sur le plan international et munie d’une perspective socialiste, est le moyen de s’opposer non seulement à l’administration Trump, mais au système capitaliste lui-même.

(Article paru en anglais le 12 décembre 2019)

 

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