Le véritable héritage de l’ex-chef de la Banque centrale américaine, Paul Volcker (1927-2019)

Par Nick Beams
12 décembre 2019

Avec la mort dimanche de l’ancien président de la Réserve fédérale Paul Volcker (1979-1987), la classe dirigeante américaine a perdu un de ses serviteurs les plus dévoués et les plus impitoyables.

Sous la bannière de la lutte contre l’inflation, Volcker a été l’architecte principal de la lutte de classe contre la classe ouvrière aux États-Unis et dans le monde, qui se poursuit et s’approfondit chaque jour. Partout dans le monde, les politiciens, les banquiers centraux et les médias d’entreprise ont salué son «héritage».

«Sa vie témoigne de ce que des fonctionnaires dévoués peuvent faire lorsqu’ils réfléchissent et sont guidés non pas par la façon dont les choses ont fonctionné dans le passé ou par ce qu’ils aimeraient qu’elles soient, mais par le monde tel qu’il est. Et la bonne réponse n’est pas toujours la plus populaire», s’exalta Neil Irwin du New York Times.

Paul Volcker (AP Photo/Wong Maye-E)

La prétendument «de gauche» candidate démocrate à la présidence, Elizabeth Warren, a tenté de dépeindre Volcker comme un opposant de l’élite financière. Elle a tweeté: «Paul Volcker s’est battu pour contenir les banques de Wall Street qui faisaient des paris financiers risqués, et nous nous sommes réunis quand la règle Volcker est devenue loi…»

L’ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Lawrence Summers, l’a décrit comme le «modèle pour tous les responsables des finances qui l’ont suivi». L’ancien président de la Réserve fédérale, Ben Bernanke, a déclaré qu’il personnifiait l’idée de «faire quelque chose de politiquement impopulaire, mais nécessaire économiquement». Le successeur de Bernanke à la Réserve fédérale, Janet Yellen, a déclaré qu’il était une «inspiration pour moi et pour la Réserve fédérale».

L’actuel président de la Réserve fédérale, Jérôme Powell, a déclaré que sa «contribution à la nation a laissé un héritage durable».

Quel est cet «héritage»? Il s’agit de la destruction de vastes pans de l’industrie et de la croissance pathologique de maux sociaux comme la baisse de l’espérance de vie, la baisse des salaires, l’augmentation de l’emploi à temps partiel et conditionnel, la crise des opiacés, les taux de suicide records, la spéculation financière qui monte en flèche et l’accumulation massive de richesse aux mains de l’oligarchie financière dans un contexte d’inégalités sociales toujours croissantes.

La mission spécifique de Volcker était de relever les taux d’intérêt et de plonger le pays dans la récession, en créant un chômage de masse comme moyen de briser la résistance sociale de la classe ouvrière.

Un exposé complet révélerait que sa politique, imposée pour le compte de la classe dirigeante américaine, a entraîné une misère sociale indescriptible et la mort prématurée de millions de personnes, non seulement aux États-Unis mais dans le monde entier, alors qu’il traçait la voie à suivre pour les classes dirigeantes partout dans le monde.

La contre-révolution sociale qu’il a inaugurée était dès le début et demeure aujourd’hui la politique bipartite de tout l’establishment politique. Volcker incarnait l’unité des démocrates et des républicains sur les questions essentielles de politique économique liées aux intérêts fondamentaux de la classe dirigeante. Lui-même démocrate, il fut nommé président de la Fed [Federal Reserve – la banque centrale américaine] par un président démocrate ; il a servi sous le républicain Reagan et fut intégré à l’Administration démocrate d’Obama pour aider à superviser le sauvetage des banques après 2008 et l’intensification de la lutte des classes contre les travailleurs.

Volcker a été nommé à la tête de la Réserve fédérale le 25 juillet 1979 par le président Jimmy Carter. C’était une période d’immense crise pour le capitalisme américain et mondial. Le boom économique de l’après-guerre avait pris fin, les politiques keynésiennes avaient échoué, le système monétaire de Bretton Woods s’était effondré, les États-Unis étaient aux prises avec la «stagflation», le dollar était en chute libre. L’inflation galopante qui en avait résulté avait provoqué une montée en puissance de la classe ouvrière qui voulait défendre son niveau de vie.

En 1977-1978, les mineurs de charbon américains ont fait grève pendant 111 jours, défiant une interdiction de grève rendue en vertu de la loi Taft-Hartley. Les mineurs ont brûlé publiquement les ordres de retour au travail de Carter sur leurs lignes de piquetage. L’administration en a conclu que ce n’était que le début et une guerre qu’elle devait mener contre la classe ouvrière pour assurer la stabilité du capitalisme américain.

La mondialisation de l’économie capitaliste de la planète avait changé les règles du jeu. Elle avait permis aux entreprises américaines, qui perdaient des parts de marché dans le pays et à l’étranger, de déplacer leur production dans le monde entier vers des paradis de travail à bon marché. Ils comptaient sur la bureaucratie syndicale nationaliste et pro-capitaliste pour monter les travailleurs contre leurs frères et sœurs de classe au plan international. Cela leur permit d’imposer licenciements et réductions de salaire pour soutenir les profits de «leurs» entreprises basées aux États-Unis.

Le signal du début de cette guerre de classes et cette contre-révolution sociale était venu avec l’élection du gouvernement Thatcher en Grande-Bretagne, en mai 1979. Volcker a été nommé moins de trois mois plus tard.

Dans un article sur la nomination de Volcker paru deux jours après l’événement, le Bulletin, le journal de la Workers League (le précurseur du Parti de l’égalité socialiste) écrivait: «La nomination du banquier conservateur Paul Volcker à la présidence de la Réserve fédérale est une déclaration de guerre contre la classe ouvrière.

L’État américain l’avait installé, poursuit l’article, pour «mettre en œuvre une politique brutale de rigueur monétaire… et imposer à grande échelle aux familles de la classe ouvrière et de la classe moyenne des conditions comme durant la Dépression».

Cette prédiction s’est rapidement vérifiée lorsque qu’on a supprimé des millions d’emplois et que l’économie américaine a plongé dans deux récessions telles qu’on n’en avait pas vu depuis les années 1930.

Le nouveau régime allait bientôt produire ses effets. En décembre 1979, l’Administration Carter organise le renflouement de la Chrysler Corporation. L’entreprise reçu des garanties de prêts en échange de concessions de la part de l’UAW, le syndicat de l’automobile, comme des réductions directes de salaires et des prestations sociales. C’était la première fois qu’un syndicat imposait de telles mesures à ses membres, jetant les bases de ce qui allait se passer durant les années 1980.

L’instrument de ce programme fut la hausse des taux d’intérêt. Un mois après sa nomination, Volcker a relevé les taux d’intérêt à deux reprises et, en décembre 1980, le taux d’intérêt de base de la Réserve fédérale était au niveau record de 21,5 pour cent.

Le résultat fut la dévastation économique, en particulier dans des villes industrielles comme Detroit, Buffalo, Pittsburgh, Akron, Youngstown, Gary, et bien d’autres – un processus qui se poursuit à ce jour.

L’élection de Reagan, suite à celle de Thatcher, amena une accélération de cette guerre civile industrielle à mesure que la classe ouvrière ripostait. En août 1981, Reagan ordonna le licenciement et l’inscription sur la liste noire de 12.000 contrôleurs aériens en grève. Il a pu imposer les licenciements parce que la bureaucratie de l’AFL-CIO a bloqué tout soutien efficace pour les contrôleurs et permis la destruction de leur syndicat, PATCO.

Volcker devait plus tard féliciter Reagan pour avoir brisé la grève, déclarant que la défaite des travailleurs de PATCO fut le facteur le plus important pour maîtriser l’inflation. La défaite de PATCO, dit-il, a été décisive par son «effet psychologique sur la force de la position des syndicats dans les négociations sur d’autres questions, quelles qu’elles soient».

Un membre du Federal Open Market Committee de la Réserve fédérale a formulé les choses plus directement encore. Il a déclaré lors d’une réunion en février 1981 que «l’inflation ne serait pas vaincue de façon sûre … tant que tous ces travailleurs et leurs syndicats n’auraient pas accepté d’accepter moins. Si l’on ne les impressionnait pas par les mots, la liquidation de plusieurs millions d’emplois supplémentaires les convaincrait peut-être.»

La grève de PATCO donna le ton aux luttes industrielles qui ont suivi dans les mines de cuivre et de charbon, les usines de conditionnement de la viande, les compagnies aériennes, les aciéries et les usines automobiles. Les travailleurs se sont battus avec ténacité pour défendre leurs salaires et conditions de travail. Ils ont défié la violence déclenchée contre eux par le gouvernement, pour se voir ensuite isolés et vaincu par la bureaucratie syndicale corporatiste. Cette dernière a mené à sa conclusion logique sa philosophie du syndicalisme pro-patronal en prenant ouvertement parti pour la direction et pour l’État capitaliste. Le résultat fut la destruction des syndicats en tant qu’organisations de défense des travailleurs et leur transformation dans les agences d’application des diktats des entreprises et des banques qu’elles sont aujourd’hui.

Un autre aspect de l’«héritage» de Volcker a pris de plus en plus d’importance au fil du temps. La destruction de secteurs clés de l’industrie dans les années 1980 a marqué le début d’un processus où l’accumulation des profits a pris la forme d’un parasitisme financier de plus en plus marqué, comme le rachat d’entreprises lors de prises de contrôle hostiles, leur dépeçage et la vente de leurs différentes composantes. L’accumulation de richesses ne s’est pas faite par l’activité productive mais par manipulation financière financée par la dette – un processus qui atteint aujourd’hui une ampleur sans précédent.

Le mandat de président de la Réserve fédérale de Volcker se termina en 1987. Il fut remplacé par Alan Greenspan, le parfait représentant du nouveau mode d’accumulation de richesses auquel la guerre de classe de Volcker contre la classe ouvrière avait ouvert la voie. L’ordre du jour de Greenspan fut clair dès le début de son mandat lorsque, en réponse au krach boursier d’octobre 1987, il a déclaré que les robinets financiers de la Réserve fédérale étaient ouverts aux banques et aux instituts financiers – une politique que ses successeurs ont poursuivi et approfondie.

Mais le rôle de Volcker n’était pas terminé. En novembre 2008, à la suite du krach financier mondial, le président Obama a nommé cet ennemi invétéré de la classe ouvrière à la tête d’un conseil consultatif de la Maison-Blanche. Il fut chargé de concevoir des mesures pour faire face à la crise. L’une de ses principales initiatives a été le renflouement de Chrysler et de General Motors. Pour cela il a collaboré avec le syndicat UAW, qui a consolidé le fameux système salarial à deux vitesses qui a réduit les salaires des travailleurs américains. Cela a ouvert la voie à toutes les conditions de travail précaires qui ont suivi depuis.

Dans la dernière période de sa vie, Volcker a été quelque peu critique à l’égard de la déréglementation généralisée du système financier. Le regard fixé sur l’avenir du système de profit, il craignait qu’il n’entraîne une instabilité financière et une éruption de la lutte des classes qu’il avait cherché à supprimer.

La prétendue règle Volcker cependant, une tentative très limitée de réduire certaines des mesures parasitaires les plus flagrantes du capital financier, est en train d’être abandonnée.

L’un des thèmes de l’éloge fait à Volcker à sa mort est qu’il avait apporté la stabilité à l’économie capitaliste et au système financier. Rien n’est plus faux.

Le capitalisme américain et mondial est assis sur une montagne de dettes – estimée à 255.000 milliards de dollars, soit 32.500 dollars pour chaque homme, femme et enfant de la planète – qui menace d’imploser. Et l’inégalité sociale qu’il a contribué à créer provoque une recrudescence internationale de la lutte des classes.

Dans ces nouvelles conditions, quelles leçons la classe ouvrière américaine et internationale doit-elle tirer de la vie et de l’époque de Paul Volcker?

Léon Trotsky a écrit un jour qu’en temps de crise, lorsqu’elle est dos au mur, la classe dirigeante puise dans toute son expérience historique contre-révolutionnaire pour rester en selle. Le rôle de Volcker dans les conflits de classes des années 1980 incarnait une telle expérience.

Aujourd’hui, alors que la lutte de classe prend un caractère encore plus explosif et étendu, la bourgeoisie cherchant à développer des formes autoritaires et fascistes de pouvoir pour la supprimer, la tâche de la classe ouvrière consiste, comme l’écrivit Trotsky, «à opposer à la stratégie contre-révolutionnaire bourgeoise, poussée jusqu’à ses dernières limites, sa propre stratégie révolutionnaire, menée aussi jusqu’au bout».

(Article paru d’abord en anglais le 11 décembre 2019)

 

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