Des questions sans réponse sur l’attentat terroriste à Londres

Par Robert Stevens
4 décembre 2019

On a identifié la deuxième victime de l’attentat vendredi à Londres: Saskia Jones, âgée de 23 ans. La diplômée de l’Université de Cambridge a été tuée aux côtés d’un autre diplômé, Jack Merritt, par une attaque au couteau perpétrée par Ousmane Khan, âgé de 28 ans.

Deux autres personnes agressées par Khan sont hospitalisées; on s’attend à ce qu’elles guérissent. L’état d’une victime est passé de critique à stable. L’autre a été autorisée à quitter l'hôpital.

Merritt et Jones assistaient à une conférence sur la réinsertion des prisonniers organisée par «Learning Together» (Apprendre ensemble), à l'Université de Cambridge et réunissant des prisonniers et des établissements universitaires. Merritt était coordinateur et Jones bénévole du programme.

Khan venait d’êtr libéré de prison après avoir été condamné en vertu des lois antiterroristes. Il avait entrepris un «cours de dé-radicalisation», impliquant une équipe de Learning Together comprenant Merritt.

La Commissaire de la police de Londres, Cressida Dick, la police avait reçu un appel à 13h58 pour un incident de coups de couteau lors de l'événement Learning Together à Fishmongers Hall, près du pont de Londres. Le personnel, les participants à la conférence et les passants ont affronté Khan à la conférence puis sur le pont de Londres, armés de chaises, d'extincteurs d'incendie et d'une défense de narval. En moins de cinq minutes, des agents armés de la police de Londres ont affronté Khan sur le pont de Londres et l'ont abattu.

Comme pour tous les attentats terroristes, aucun rapport officiel ne peut être pris pour argent comptant. Déjà plusieurs questions troublantes exigent une réponse.

Comme tous les auteurs d'attaques terroristes récentes au Royaume-Uni et internationalement, Khan était connu de la police et du renseignement. Ses mouvements faisaient l'objet d'une surveillance active au moment de l'attaque: il était en liberté conditionnelle, convoqué par les services judiciaires deux fois par semaine. Il n'avait quitté la prison qu'en décembre 2018 en liberté conditionnelle.

Une des conditions de sa libération était de porter un bracelet électronique. Il vivait à Stafford et aurait eu besoin d’une autorisation pour se rendre à Londres. La police a déclaré que le jour de l'attaque, Khan était en conformité avec toutes les conditions de sa sortie de prison. Sky News a rapporté qu'il avait été autorisé vendredi par la police et le service judiciaires à se rendre dans le centre de Londres.

Les services de renseignement savaient donc que Khan assistait à l'événement Learning Together lorsqu'il s'est rendu là-bas armé d'un couteau et portant un faux gilet-suicide.

Il avait également reçu l'autorisation de se rendre à Whitehall. Whitehall est la principale artère reliant Trafalgar Square au Parlement. En plus de l’emplacement de la résidence du Premier ministre au 10 Downing Street, il abrite également de nombreux ministères.

Khan fut arrêté en 2010, avec huit autres personnes, et emprisonné en 2012. Ils étaient tous sous la surveillance étroite du renseignement. Les neuf hommes furent emprisonnés après avoir été accusés de complot en vue de faire sauter la Bourse de Londres. Khan était également inculpé de planification de la construction d'un «centre d'entraînement militaire terroriste» sur un terrain appartenant à sa famille au Cachemire.

Après avoir plaidé coupable én 2012, Khan a été condamné à une peine de détention pour une durée indéterminée pour «protection du public». Cela entraînait une peine d'emprisonnement minimale de huit ans. Une personne ainsi condamnée ne peut être libérée par une commission de libération conditionnelle qu'après une évaluation du risque encouru par le public pour établir si les autorités de justice peuvent gérer le risque qui en résulte.

L'année suivante, la Cour d'appel annula la peine en la remplaçant par une autre de 16 ans sans aménagements, dont la moitié devait être purgée par Khan en prison. Il a été libéré automatiquement comme prévu.

D'autres questions entourent les événements sur le Pont de Londres. Khan était au sol après avoir été attaqué par des passants qui tentaient de lui dérober les couteaux. La vidéo montre un homme en costume, qui avait réussi à prendre un couteau de Khan, quittant la scène et s'éloignant en portant le couteau à ses côtés. On voit un policier qui enlève un autre homme qui tente de maîtriser Khan; quelques secondes plus tard, un policier tue Khan par balles.

La police des transports britanniques (BTP) a confirmé que l'homme qui s'éloignait avec le couteau était un officier en civil en exercice du BTP. On ne sait pas pourquoi l'agent du BTP était présent et pourquoi il s'est éloigné de la scène.

Il faut aussi souligner une autre coïncidence remarquable. Les attentats terroristes au Royaume Uni, à la fois celui à Londres et celui à la Manchester Arena en 2017 se sont déroulés avant ou pendant des campagnes électorales.

Le député travailliste Joe Cox a été tué par un fasciste au cours de la dernière semaine avant le référendum du Brexit en 2016.

En mars 2017, avant les élections de juin, cinq personnes furent tuées et des dizaines d'autres blessées à Westminster. Khalid Masood commença son attaque au volant d’une Hyundai grise sur le pont de Westminster, en renversant des piétons.

L’attentat à la bombe de Manchester eut lieu en mai. Salman Abedi a tué 22 personnes. Cela faisait suite au 3 juin 2017, à peine cinq jours avant les élections, aux attaques sur le Pont de Londres et du Borough Market, au cours desquelles trois terroristes ont tué huit personnes.

La première ministre conservatrice d’alors, Theresa May, tenta d'utiliser ces attaques pour traiter son rival, le chef du Parti travailliste Jeremy Corbyn, de faible sur le terrorisme.

Malgré l'atmosphère fébrile de la présente campagne électorale, le niveau de menace terroriste au Royaume-Uni a été abaissé le 4 novembre de «grave» à «substantiel». Cette décision est remarquable vu que le Premier ministre conservateur Boris Johnson avait déclenché les élections du 12 décembre quelques jours auparavant, le 30 octobre.

Comme on pouvait s'y attendre, Johnson et les médias pro-conservateurs se sont emparés du meurtre brutal de ces deux jeunes étudiants; le Sunday Times a évoqué la promesse du Premier ministre «d'enfermer les terroristes et de jeter la clé».

Mettant en cause la législation travailliste sur la libération anticipée dans le crime de Khan, Johnson a promis de revoir les conditions de libération conditionnelle de 74 personnes reconnues coupables d'infractions terroristes. «Il est très clair que nous ne pouvons pas continuer les méthodes ratées du passé. Pour ceux reconnus coupable d'infractions terroristes graves, la peine minimale obligatoire devrait être de 14 ans; certains ne devraient jamais être libérés. Pour toutes les infractions terroristes et extrémistes, la peine annoncée par le juge doit être la peine purgée. Ces criminels doivent purger chaque jour de leur peine, sans exception.»

Johnson a accusé le manifeste électoral de Labour d'imposer «des limites inacceptables à nos services de renseignement […] Je crains que Jeremy Corbyn ne prépare un plan pour affaiblir notre système et rendre plus difficile pour nos services de sécurité d'arrêter les personnes qui veulent nous faire du mal».

Dans l'émission Andrew Marr de la BBC, il a tenu « un gouvernement gauchiste » responsable des règlementations permettant des sorties de prison anticipées.

Corbyn tenait à montrer qu'il était maintenant fidèle à la ligne. Devant Sophy Ridge sur Sky News, il a déclaré qu'il avait critiqué la consigne de tirer pour tuer par le passé, mais que les policiers sur le Pont de Londres n'avaient «pas d'autre choix» que de tuer Khan.

«Ils étaient dans une situation épouvantable, il y avait une menace crédible d’une ceinture de bombes autour de son corps […] Ce que j’avais dit dans le passé, en particulier sur l’Irlande du Nord, cela remonte assez loin en arrière. En Irlande du Nord, on s’inquiétait car la police visait pour tuer dans des situations où il était possible de faire des arrestations au lieu d’ouvrir le feu. Tirer sur les gens ne doit jamais être le premier choix. Mais s'il n'y a pas d'alternative, c'est ce qu’on fait».

La déclaration publiée dimanche par le père de Jack Merritt est une puissante réprimande contre toute cette rhétorique sécuritaire. Il a écrit que son fils était «une personne intelligente, réfléchie et empathique, qui avait hâte de bâtir un avenir avec sa petite amie Leanne».

«Jack a vécu par ses principes; il croyait en la rédemption et la réhabilitation, pas à la vengeance, et il a toujours pris le parti de l'opprimé.»

«Nous savons que Jack ne voudrait pas que le gouvernement utilise cet incident isolé et terrible comme prétexte pour imposer des peines encore plus draconiennes à des prisonniers ou pour garder des personnes en prison plus longtemps que nécessaire.»

(Article paru en anglais le 2 décembre 2019)

 

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