Les étudiants français manifestent suite à l’immolation d’Anas K.

Par Francis Dubois
28 novembre 2019

Des manifestations organisées par les syndicats étudiants ont mobilisé des milliers d’étudiants mardi dans plusieurs villes de France, dont Paris, Lyon, Marseille, Lille, Grenoble et Rennes suite à l’immolation d’Anas K., un étudiant à Lyon.

L‘immolation du jeune Anas K., un étudiant de 22 ans en sciences politique à l‘université de Lyon, le 8 novembre, avait déclenché des protestations des étudiants dans toute la France. Son geste désespéré et son accusation cinglante du gouvernement Macron et du capitalisme avaient trouvé une forte résonance chez des dizaines de milliers d‘étudiants faisant face aux mêmes conditions. Anas K., brûlé à 90 pour cent, est toujours hospitalisé dans un état grave.

Une autre tentative de suicide par le feu, d‘une élève de première de 18 ans dans un lycée de la banlieue parisienne lundi, est une autre indication de l‘immense détresse sociale régnant en France.

Dans sa lettre, Anas s’était plaint des conditions misérables des étudiants: «Cette année, faisant une troisième l2, je n'avais pas de bourses, et même quand j'en avais, 450 €/mois, est-ce suffisant pour vivre ?» Il avait ensuite directement dénoncé le gouvernement:: «Je vise un lieu politique du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, et, par extension, le gouvernement. Luttons contre la montée du fascisme, qui ne fait que nous diviser et créer... et du libéralisme qui crée des inégalités. J'accuse Macron, Hollande, Sarkozy et l'UE de m'avoir tué».

Anas K. vivait, selon ses amis, en «très grande précarité». Durant les premières années de sa licence ils vivait chez ses parents à Saint Étienne, faisant quotidiennement le trajet de Lyon. Ayant obtenu un logement universitaire l’an dernier, il le perdit au début de cette année en même temps que sa bourse et son aide au logement, refusés par le Crous parce qu’il triplait sa deuxième année; on lui refusa une aide d’urgence. Avec sa bourse, «il avait du mal à payer ses factures».

«En plus, son logement étudiant était insalubre, avec des punaises de lit, des cafards», selon une amie. Il vivait depuis en partie chez ses parents et chez son amie, qui le décrit comme fier de sa ville d’origine «ouvrière et populaire».

L’acte d’Anas fut suivi de dizaines de rassemblements et manifestations étudiantes dans les villes universitaires ainsi que par des blocages dans de nombreuses universités. A Lyon plus d’un millier d’étudiants ont manifesté et bloqué les cours dans plusieurs facultés de l’Université de Lyon, entourant la petite amie d’Anas, Laetitia.

A Lille, les étudiants ont empêché, aux cris de «Hollande assassin!», la tenue d’une conférence sur «la crise démocratique» de l’ancien président de la république PS Francois Hollande, responsable d’avoir installé la structure d’un état policier en France, imposant un État d’urgence qui abolit de fait des droits démocratiques fondamentaux, et de reprendre la politique de Vichy. Les étudiants lillois ont organisé des opérations «repas gratuits».

Plusieurs cortèges sont partis de diverses universités parisiennes. A Tolbiac, les étudiants ont fait part de leur émoi et de leur colère contre les pouvoirs publics aux journalistes du WSWS.

Marius a déclaré qu’il pouvait «comprendre que si on vit en tant qu’étudiant dans des situations de précarité qui peuvent être des fois très compliquées, ça peut mener certains à aller jusque là. Ce sont des choses qui pourraient être stoppées plus tôt avec un peu plus d'aide, pas seulement une aide financière ... juste un soutien psychologique par exemple.»

Aïssata a ajouté: «Je pense que l'État et les chefs d'établissement ne sont pas assez près des élèves, et je pense que c'est pour ça qu'ils se sont immolés.» Elle a ajouté qu’à «la fac, le niveau est plus exigeant qu'au lycée ou au collège, on arrive dans une période où les profs notent sévèrement et il faut vraiment s'accrocher. … Si je vais en cours, je rentre chez moi, je dois travailler à côté pour avoir les meilleures notes, c'est vraiment difficile.»

La mobilisation des étudiants en France contre les conditions implacables de précarité imposées par l’aristocratie financière et ses représentants politiques fait partie de la rapide radicalisation des étudiants et des jeunes dans le monde entier et leur rébellion contre les inégalités et la paupérisation.

La jeunesse a été à la tête des mouvements populaires de masse, face à une répression policière sanglante en Irak, à Hong Kong, au Chili, en Algérie et dans bien d’autres pays. Ils ne manifestent pas sur des questions de genre, de race ou d’identité personnelle, mais contre les attaques sociales et la façon dont les ressources sont distribuées, rejetant les divisions entre races, religions et genre que les gouvernements, comme celui de Macron, utilisent pour les diviser.

Terrifiés par la perspective d’une mobilisation conjointe des étudiants et des travailleurs contre Macron, ses représentants lancent des tentatives odieuses de nier le caractère politique de l’acte d’Anas K. Gabriel Attal, Secrétaire d‘Etat auprès du ministre de l'Education nationale et de la Jeunesse lanca hargneusement devant l‘Assemblée nationale; «ce n’est jamais un acte politique de mettre fin à ses jours». Il récolta une ovation des députés macroniens.

Si le geste horrible et tragique d’Anas K n’offre pas de perspective pour les millions de jeunes et de travailleurs qui se mobilisent en lutte contre Macron, il est toutefois évident que son geste est une dénonciation des politiques imposées par des gouvernements successifs aux jeunes.

Les conditions de vie et d’études des étudiants des couches moins favorisées n’ont cessé de se dégrader ces dernières années, empirant depuis l’arrivée de Macron au pouvoir. Un étudiant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. Un sur cinq se passe plusieurs fois de repas par semaine. Un sur trois ne se soigne pas faute d‘argent. Trois sur quatre n‘ont pas droit au système d'aide sociale.

Les bourses d’études (38 pour cent des étudiants), d’un montant moyen de 234 euros mensuels, ne suffisent ni pour vivre, ni pour étudier. Beaucoup sont forcés d’avoir un emploi, ce qui retarde ou bloque leurs études, et les prive du droit à des aides. Les bourses ne sont versées que pendant 10 mois. Beaucoup doivent abandonner avant d’obtenir un diplôme. Selon l’OVE (l’Observatoire de la vie étudiante), près d'un étudiant sur deux (46 pour cent) travaille en dehors de ses études.

Une fois les aides au logement déduites, une chambre revient à un étudiant à 80 euros par mois, un studio équipé de 18 m2, entre 150 et 200 euros, selon le Crous, dont les logements ne peuvent accueillir que 6 pour cent de la population totale étudiante (2,3 millions).

Dans les villes, les chambres sont hors de prix. Les 800.000 étudiants touchant l’aide au logement (APL) ont été directement touchés par la baisse de 5 euros (le prix d’un repas et demi) décidée par Macron en 2017, puis par sa désindexation de l'indice des loyers. La moitié des étudiants ne peuvent pas financer un logement hors de leur académie. Un jeune sur deux ne peut pas étudier ce qu’il voudrait faute de moyens.

En 2016 déjà, 22,7 pour cent d’étudiants interrogés déclaraient auprès de l’OVE avoir été confrontés «à d'importantes difficultés financières durant l'année". Environ 60 pour cent éprouvaient de la fatigue et souffraient de stress, 45 pour cent évoquaient des troubles du sommeil et 32 pour cent étaient déprimés.

De nombreux interviews d’étudiants pointent des conditions impossibles. «Si j'arrête avant d'avoir rendu ma thèse, j'aurai perdu toutes ces années et développé des maladies chroniques pour rien», déclare une étudiante qui travaille jusqu’à 40 heures par semaine.

Un message d’étudiants sur Twitter dit: «On se doit, précaires, de montrer nos difficultés, d'arrêter de les cacher ou d'en avoir honte. Car ce n'est pas de notre faute si on galère, si on panique, si on a des troubles psy liés à notre situation matérielle, l'État nous pousse à bout, nous tue chaque jour.»

 

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