Les leçons des manifestations de Hong Kong pour la classe ouvrière

Par Peter Symonds
27 novembre 2019

Depuis près de six mois, des manifestations de plusieurs millions de personnes ont lieu à Hong Kong pour exiger le respect des droits démocratiques fondamentaux et s’opposer aux brutalités policières. Mais ce mouvement de protestation est dans une impasse: l’administration de Hong Kong n’a fait aucune concession significative aux demandes des manifestants et intensifie la répression policière, tandis que les tactiques militantes de groupes d’étudiants n’ont fait que l’isoler.

Ces protestations massives s’expliquent par les préoccupations largement répandues au sujet des méthodes antidémocratiques du régime du Parti communiste chinois (PCC) à Beijing et de ses valets politiques dans l’administration de Hong Kong, ainsi que par la détérioration des conditions économiques et sociales des travailleurs et des jeunes.

Cependant, en l’absence d’un tournant vers une perspective socialiste et internationaliste révolutionnaire et vers la classe ouvrière à Hong Kong et dans toute la Chine, le mouvement de protestation est dirigé derrière divers partis et organisations procapitalistes, y compris certains qui sont ouvertement de droite, anticommunistes et pro-impérialistes.

Manifestants masqués assemblés près de l’Université polytechnique exhortant les autorités à libérer les manifestants emprisonnés à Hong Kong, le lundi 25 novembre 2019, brandissant leurs téléphones intelligents. (AP Photo/Ng Han Guan)

Ces dangers politiques ont été révélés lors des élections de district de dimanche à Hong Kong, qui se sont soldées par une victoire écrasante pour le groupe dit des pan-démocrates formant l’opposition politique conservatrice de la ville. Les pan-démocrates, en raison de leur timidité et de leur soumission à l’administration pro-Beijing, ont aliéné de nombreuses personnes, en particulier les jeunes, et ont été largement relégués à l’arrière-plan dans les manifestations.

Pourtant, en l’absence d’alternative politique, ces partis ont bénéficié de l’hostilité généralisée à l’égard de Beijing, les électeurs ayant voté contre les méthodes antidémocratiques et la violence policière à Hong Kong. Dans l’ensemble, les pan-démocrates ont remporté 347 des 452 sièges des conseils de district et dirigent aujourd’hui 17 des 18 conseils, ce qui constitue un rejet net des partis pro-Beijing qui dominaient tous les conseils avant les élections.

Le Parti démocratique et le Parti civique – les composantes les plus importantes du groupe pan-démocrate – sont tous deux procapitalistes et représentent les couches de l’élite de Hong Kong préoccupées par l’empiètement de Beijing sur leurs intérêts commerciaux. Ces partis sont hostiles à tout mouvement de la classe ouvrière et attendent de Washington et de Londres qu’ils fassent pression sur le régime chinois pour protéger leur position.

La méfiance des jeunes à l’égard des pan-démocrates était déjà évidente dans les manifestations de masse qui ont éclaté en 2012 contre les tentatives de Beijing d’imposer un programme d’éducation patriotique, et de nouveau en 2014 dans le «mouvement des parapluies» demandant des élections libres et ouvertes pour le poste le plus élevé du pouvoir exécutif du territoire. En 2014, alors que les pan-démocrates manœuvraient au Conseil législatif pour obtenir des concessions mineures, des masses de jeunes sont descendues dans la rue et ont refusé de se laisser intimider par les gaz lacrymogènes et la violence policière.

Les protestations du «mouvement des parapluies» ont donné naissance à divers groupes et partis – dont certains tels Demosistō, Hong Kong Indigenous et le Hong Kong National Front, se basent sur une perspective dite «localiste», reflet de l’esprit de clocher de Hong Kong, et préconisent une plus grande autonomie ou une indépendance totale vis-à-vis de Beijing. Les «localistes» les plus enragés et les plus anticommunistes, comme Hong Kong Indigenous et Civic Passion, se sont livrés à des attaques provocatrices et parfois violentes contre des Chinois originaires de la Chine continentale, les accusant de faire monter les prix et de bloquer les possibilités d’emploi et d’éducation des «gens de la région».

La police antiémeute tire des gaz lacrymogènes sur des manifestants lors d’une manifestation à Hong Kong, le dimanche 25 août 2019. (AP Photo/Kin Cheung)

Le dernier mouvement de protestation a éclaté au début du mois de juin à la suite des tentatives de l’administration de Hong Kong de faire adopter une loi autorisant l’extradition vers la Chine continentale. La crainte généralisée était que Beijing n’exploite cette loi pour arrêter ou intimider les critiques et les opposants du régime de Beijing. L’organisateur des plus grandes manifestations a été le Civil Human Rights Front (Front civil des droits de l’homme) conservateur qui regroupe quelque 48 ONG, plusieurs partis et autres groupes politiques pan-démocrates, des organisations étudiantes et des syndicats, dont la Confédération des syndicats de Hong Kong.

Le Front civil des droits de l’homme a formulé les revendications des protestations – le retrait de la loi d’extradition, une enquête indépendante sur les violences policières, l’abandon des poursuites contre les manifestants et des élections libres et ouvertes basées sur le suffrage universel. Le caractère limité de ces revendications reflète le caractère bourgeois de classe de l’organisation, qui représente des couches de l’élite du monde des affaires hostiles à l’intrusion croissante de Beijing et craignant surtout que les protestations puissent déclencher un mouvement de masse de la classe ouvrière. Le Front n’a délibérément formulé aucune revendication pour faire face à l’aggravation de la crise sociale à laquelle sont confrontés les travailleurs et les jeunes.

Le rôle de la Confédération des syndicats de Hong Kong (Hong Kong Confederation of Trade Unions – HKCTU) a été mis en évidence de façon flagrante lorsque les actions de divers groupes de travailleurs ont donné lieu à des grèves générales à l’échelle de la ville, impliquant des centaines de milliers de personnes le 5 août, puis les 2 et 3 septembre. Dans un effort pour limiter l’action industrielle de masse, la HKCTU n’a pas appelé ses syndicats constitutifs à faire la grève, mais a laissé aux membres la responsabilité individuelle d’appeler au travail pour se déclarer malade et ne pas se présenter au travail. Les porte-paroles de la confédération syndicale se sont fait l’écho des revendications du Front civil des droits de l’homme et se sont bien gardés de faire la moindre allusion aux revendications sociales des travailleurs.

À la suite de la grève de septembre, la directrice générale Carrie Lam a annoncé qu’elle allait retirer officiellement la loi sur l’extradition en octobre, une mesure qui a été largement dénoncée comme étant trop peu, trop tard. Parallèlement, en réaction à l’émergence de la classe ouvrière, l’opposition conservatrice et localiste a cherché à détourner vers la droite le mouvement de protestation en faisant appel à l’intervention des impérialismes américain et britannique.

Une marche a été organisée le 8 septembre jusqu’au consulat des États-Unis, au cours de laquelle des manifestants ont brandi des drapeaux américains et chanté l’hymne national des États-Unis, le tout suivi d’une manifestation similaire devant le consulat britannique. Joshua Wong, le jeune dirigeant de Demosistō, a fait une tournée en Europe et aux États-Unis, où il a été salué dans les médias, a eu accès à des dirigeants politiques de premier plan et a pu s’adresser au Congrès américain.

Ce tournant ouvert vers Washington et Londres fait directement le jeu du régime du PCC, qui cherche depuis le début à calomnier les protestations comme étant le travail d’une poignée d’agitateurs pro-impérialistes agissant sous les ordres de Washington. Beijing exploitera sans aucun doute les allégations d’ingérence étrangère pour justifier toute répression militaire ainsi que pour empoisonner l’opinion publique continentale contre les manifestations de Hong Kong. Bien que les millions de personnes qui sont descendues dans les rues pour manifester n’étaient aucunement inspirées par les brandissements de drapeaux américains, le danger que le mouvement de protestation soit canalisé dans cette direction est bien réel en l’absence d’une alternative politique claire.

L’impérialisme américain ne se préoccupe aucunement des droits démocratiques à Hong Kong ou ailleurs dans le monde. Il a une longue histoire d’utilisation sélective des «droits de l’homme» comme prétexte pour des opérations de changement de régime et des guerres néocoloniales afin de promouvoir ses propres intérêts économiques et stratégiques prédateurs. La campagne hypocrite de Washington contre la répression chinoise des Ouïghours dans la province occidentale du Xinjiang fait partie de sa stratégie d’affaiblissement et de subordination de la Chine, vue par les États-Unis comme la principale menace à leur domination mondiale.

Des sections de l’establishment politique, du renseignement et de la sécurité des États-Unis tentent clairement d’exploiter la question des «droits de l’homme» à Hong Kong. Le Congrès américain a adopté cette semaine une loi imposant un examen annuel de l’autonomie de Hong Kong afin de déterminer s’il doit maintenir des relations commerciales spéciales et sanctionner les personnes responsables d’avoir torturé des activistes. Alors que Trump faisait l’éloge, pas plus tard le mois dernier, de la réaction de la Chine aux manifestations de Hong Kong, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a pris une note quelque peu différente cette semaine, appelant l’administration de Hong Kong à répondre aux préoccupations du mouvement protestataire.

Les appels à l’impérialisme pour défendre les droits démocratiques ne sont pas seulement futiles, ils constituent un piège dangereux. Pour que la lutte pour les droits démocratiques à Hong Kong ne se termine pas par une défaite ou une catastrophe, les jeunes et les travailleurs doivent se tourner vers la classe ouvrière chinoise, et non pas vers Washington et Londres. Comme les travailleurs et les jeunes de Hong Kong, la classe ouvrière en Chine continentale est tout aussi confrontée à la détérioration de son niveau de vie, à des conditions de travail oppressives et à l’absence de droits démocratiques fondamentaux.

Leur appel au soutien doit être adressé aux travailleurs du monde entier dans le contexte de la résurgence de la lutte des classes, y compris les travailleurs de l’automobile en grève aux États-Unis, le mouvement des gilets jaunes en France et les mouvements de protestation au Chili, en Équateur et au Liban. Ce qu’il faut, c’est une lutte unifiée basée sur une perspective socialiste et internationaliste contre le système capitaliste et tous ses défenseurs, qu’ils soient à Beijing, à Washington, à Londres ou ailleurs dans le monde entier.

Pour unir les travailleurs, il est essentiel de s’opposer à toute forme de nationalisme et de chauvinisme, qu’il s’agisse du patriotisme réactionnaire chinois ou de l’esprit de clocher «localiste» de Hong Kong qui fait des travailleurs de la Chine continentale les boucs émissaires de la crise sociale engendrée par le capitalisme.

La lutte pour le socialisme exige une clarification politique du rôle du stalinisme et du maoïsme. Si la Révolution chinoise de 1949 a été un événement historique capital qui a mis fin à la domination impérialiste de la Chine et relevé le niveau de vie des masses, elle a néanmoins été déformée dès le début par le régime du Parti communiste chinois dirigé par Mao Zedong. La perspective nationaliste du maoïsme s’est avérée être un désastre pour l’État ouvrier déformé chinois, et la conclusion tirée par la suite par le PCC a été de se tourner vers la restauration capitaliste à partir de 1978, celle-ci s’étant rapidement accélérée après la répression violente des ouvriers et des étudiants lors du massacre de la place Tien An Men en 1989.

La lutte pour unir les travailleurs et les jeunes de toute la Chine, y compris de Hong Kong, dans la lutte pour le socialisme nécessite la construction d’une direction révolutionnaire imprégnée des leçons des expériences stratégiques de la classe ouvrière au XXe siècle. Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) – le mouvement trotskyste mondial – est le seul parti qui mène depuis toujours une lutte cohérente contre le stalinisme et toutes les formes d’opportunisme. Nous exhortons les travailleurs et les étudiants de Hong Kong et de la Chine continentale à nous contacter et à entamer une discussion sur ces questions politiques essentielles et à travailler à la création d’une section du CIQI en Chine.

(Article paru en anglais le 26 novembre 2019)

 

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