Madrid intensifie la répression en Catalogne après l'accord de gouvernement entre le PSOE et Podemos

Par Alejandro López
26 novembre 2019

L'intensification de la répression contre les politiciens et militants nationalistes catalans au cours des dernières semaines démasque rapidement la nature du «préaccord» entre le Parti socialiste espagnol (PSOE) et Podemos pour former un gouvernement de coalition, largement promu comme une tentative de former un gouvernement «de gauche progressiste».

Dans leur accord, signé par le secrétaire général de Podemos, Pablo Iglesias, et le Premier ministre espagnol par intérim, Pedro Sanchez, du PSOE, les deux parties se sont engagées à «faire une priorité de garantir la paix sociale en Catalogne et la normalisation de la vie politique». L'accord engage également Podemos à des mesures d'austérité sociale, estimées à environ 10 milliards d'euros selon les exigences de l'Union européenne, pour obtenir «justice fiscale et budgets équilibrés».

Le chef du parti Podemos, Pablo Iglesias, s'exprime alors que le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, Premier ministre intérimaire, observe la signature d'un accord au Parlement à Madrid, Espagne, le mardi 12 novembre 2019. (AP Photo/Paul White)

Comme le WSWS l'a averti, les engagements du PSOE et de Podemos d'imposer la «paix sociale» en Catalogne impliquent une intensification de la répression en Catalogne dans le cadre de la campagne plus large de la classe dirigeante pour construire un régime autoritaire.

La semaine dernière, le Premier ministre régional catalan, Quim Torra, a été accusé de «désobéissance» pour ne pas avoir respecté l'ordre de la commission électorale centrale de retirer une banderole du balcon du palais du gouvernement catalan qui soutenait les dirigeants catalans emprisonnés. Torra a admis avoir désobéi à l'ordre, arguant que le conseil électoral «n'avait pas le droit d'émettre un tel ordre», ajoutant que «se conformer à un ordre illégal était impossible».

Le procès a été accéléré, afin d'empêcher Torra d'entrer en fonction. Dans les mots de Torra, «j'ai contesté les lettres de la Commission [électorale centrale]. Ces contestations sont en cours devant la Cour suprême. Je suis surpris que nous tenions ce procès sans que l'autre procédure soit terminée. Mais parfois, la justice fonctionne très vite et d'autres, pas du tout.»

Torra n'a répondu aux questions que par l'intermédiaire de son avocat, pour dire qu'il ne répondrait pas au ministère public ni au parti fasciste Vox, qui a porté ses propres accusations privées séparément. Torra a dit qu'il ne répondrait pas à un «parti franquiste». Le juge s'est interposé pour défendre Vox, dénonçant «l'expression de propos offensants ou disqualifiant tenus envers des partis» dans la salle d'audience, et a sèchement rétorqué: «Je ne permettrai pas de telles disqualifications.» Vox est connu pour avoir exprimé des opinions favorables sur le coup d'État fasciste de Francisco Franco en 1936, ses actions pendant la guerre civile de 1936-1939 et le régime franquiste de 1939-1978.

Madrid tente de démettre de ses fonctions le Premier ministre de la région. Cela ferait de Torra le troisième Premier ministre à se voir interdire d'occuper une charge publique, après ses deux prédécesseurs Artur Mas et Carles Puigdemont. Cependant, Torra serait le premier à être banni d'une fonction officielle alors qu'il était encore au pouvoir.

L'affaire finira probablement devant la Cour suprême, le même tribunal qui a condamné neuf militants et politiciens catalans à une peine d'emprisonnement de 9 à 13 ans pour une accusation frauduleuse de «sédition». La Haute Cour aura donc en pratique la possibilité de décider du calendrier électoral en Catalogne, car la destitution de Torra déclencherait des élections immédiates. Ce serait la deuxième fois qu'une élection se tiendrait en Catalogne sans être convoquée par le premier ministre régional, comme le prévoit la loi.

Les accusations portées contre Torra représentent une nouvelle poussée de la classe dirigeante pour répudier les concessions démocratiques faites après la mort du général Francisco Franco en 1975. Pendant la transition vers le régime parlementaire, l'élite madrilène a accepté de faire des concessions substantielles aux bourgeoisies régionales pour assurer leur loyauté envers la machine étatique. Les nationalistes catalans ont été autorisés à avoir un niveau d'autonomie gouvernementale et la langue catalane a pu être largement et publiquement utilisée. En échange, la bourgeoisie catalane a convenu qu'elle ne chercherait pas la séparation et qu'elle soutiendrait les efforts de Madrid pour entrer dans l'Union européenne, adopter l'euro, rejoindre l'Otan et imposer des programmes qui ont dévasté la classe ouvrière.

Dix ans après le krach de Wall Street en 2008, ce régime post-Transition est en train de se désintégrer, alors que l'élite dirigeante revient aux politiques autoritaires du régime franquiste dont est issue la Transition. Le PSOE et Podemos jouent un rôle fondamental en légitimant et en soutenant activement ce processus et en ouvrant ainsi les portes au parti fasciste Vox, devenu le troisième parti au Parlement.

La semaine dernière, le chef de la section catalane du PSOE, le Parti socialiste de Catalogne (PSC) dirigé par Miquel Iceta, a annoncé qu'il présenterait une proposition pour une nouvelle politique linguistique pour l'éducation en Catalogne, qui comprend l'immersion linguistique en catalan. Conçu dans les années 1980, après quatre décennies d'interdiction de la langue catalane par Franco, et officialisé depuis 1992, le système est fondé sur la primauté du catalan.

Les objectifs déclarés de cette politique étaient d'éviter la ségrégation des enfants en fonction de la langue qu'ils utilisaient à la maison et d'accroître l'usage du catalan. Il était considéré comme le seul système qui pouvait garantir que les enfants catalans apprennent le catalan et l'espagnol de manière compétente. De nombreuses études ont montré que les enfants catalans ont exactement le même niveau de compréhension écrite et orale et de compétences en espagnol que la moyenne des autres régions hispanophones.

En Catalogne, le système a bénéficié d'un large soutien parmi la population lors de sa conception, notamment dans les quartiers populaires hispanophones composés de migrants d'autres régions d'Espagne. Il était largement considéré comme un système qui garantissait l'égalité en matière d'éducation. Au fil des ans, une opposition minoritaire s'est formée au fur et à mesure qu'il est devenu plus clair que les nationalistes catalans avaient l'intention de l'utiliser pour soutenir le nationalisme catalan.

Le fait que le PSC, qui depuis des décennies a soutenu le système d'immersion et a joué un rôle clé pour lui donner une certaine légitimité dans les quartiers populaires de Catalogne, principalement hispanophones, révise actuellement cette politique, est significatif. Cela montre que les sociaux-démocrates, soutenus par Podemos, soutiennent activement la campagne des forces d'extrême droite contre les institutions et la langue catalanes dans le cadre d'une politique plus large de répression en Catalogne.

La répression en Catalogne ne bénéficie pas d'un soutien populaire. Selon les récents sondages du Centre d'Estudis d'Opinió (CEO) catalan, 68 % des Espagnols souhaitent un dialogue entre les gouvernements catalan et espagnol pour résoudre la crise catalane. Seuls 23,4 % des Espagnols défendent la «ligne dure» du gouvernement.

Plus de deux ans après le déclenchement de la crise catalane, comme le WSWS l'avait prévenu, la campagne anticatalane s'est avérée être une tentative de la classe dirigeante de déplacer la politique vers la droite pour contrer la colère sociale croissante face aux inégalités sociales après une décennie d'austérité européenne. La campagne vise, en dernière analyse, à construire un régime d'État policier dont la cible principale est la combativité croissante de la classe ouvrière.

Toutefois, l'opposition ne peut être montée sous l'emprise des partis au pouvoir comme le PSOE et Podemos, qui soutiennent la campagne, ni des nationalistes catalans, qui sont eux-mêmes profondément liés au PSOE et travaillent politiquement avec lui.

La Gauche Républicaine de Catalogne (ERC), un parti séparatiste catalan, a le pouvoir avec ses 13 sièges au parlement espagnol de donner une majorité parlementaire à la coalition PSOE-Podemos et de la mettre ainsi au pouvoir. L'ERC est donc en pourparlers avec le PSOE. L'exigence qu'elle formule actuellement comme condition préalable pour soutenir le PSOE est une proposition nébuleuse pour «la création d'une table de négociations entre les gouvernements espagnol et catalan, sans conditions ni veto.»
Le PSOE a réitéré à plusieurs reprises qu'il n'envisagera aucune proposition de changement «en dehors de la Constitution espagnole» pour justifier la poursuite de la politique répressive dans la région. Actuellement, l'ERC consulte ses membres sur la position qu'elle devrait adopter au Parlement.

(Article paru en anglais le 25 novembre 2019)

 

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